00:00C'est très compliqué de faire une première scène pour un film normal,
00:02mais quand elle est aussi complexe, c'est encore plus compliqué.
00:04Cette scène, pour moi, c'est le couple.
00:05C'est l'endroit qu'on ne comprend pas.
00:06C'est l'endroit qui est l'intimité des gens.
00:08On ne sait pas ce qui s'y produit, on ne sait pas.
00:10Et là, je les amène brusquement dedans.
00:12Je leur dis, voilà, c'est ça, le couple.
00:13C'est quelqu'un qui parle à quelqu'un,
00:16l'autre qui met la musique trop fort.
00:18Conflit, problème, on ne sait pas pourquoi.
00:19Et on va passer deux heures trente à vous expliquer
00:21quel est ce couple, quelle est leur histoire et pourquoi vous avez vécu cette scène.
00:25Le film s'appelle l'anatomie d'une chute et la première image qu'on voit,
00:33c'est une balle qui chute dans un escalier.
00:36Exactement, c'est-à-dire que la première image, évidemment, est un
00:40est un clin d'œil à ce que va nous faire vivre le film.
00:44C'est à la fois la chute
00:47du corps d'un homme, mais aussi la chute d'un couple et la chute d'une famille.
00:51Et en l'occurrence, la chute de la vie d'une femme aussi.
00:53Après, bien sûr, on voit arriver cet animal, le chien,
00:56qui est éminemment important dans le film et qui est, selon moi,
01:00le fantôme à la fois du mort de Samuel, mais aussi celui qu'il voit
01:04quand l'enfant ne voit pas.
01:05Donc, c'est les yeux presque de Daniel, l'enfant.
01:08On est à hauteur de chien aussi, ce qui n'est pas rien.
01:10Ça, c'était vraiment une volonté
01:12d'être vraiment à la hauteur d'animal pour le filmer.
01:16On voit le chien regarder vers quelqu'un qui est hors champ.
01:20Puis on passe à l'étage avec l'enfant.
01:22Et finalement, Sandra, on la voit au bout de 48 secondes.
01:26Ce temps là, vous l'avez déterminé à l'écriture ou c'est après, au tournage,
01:30au montage ?
01:31Non, ça, c'est vraiment un montage à l'écriture.
01:33Je devais la voir plus tôt et la scène était beaucoup plus longue de discussion.
01:38J'ai décidé au montage parce qu'en fait,
01:41je crois que j'avais besoin de dire aux spectateurs
01:42la discussion que vous entendez est importante, mais
01:47ce qui se passe autour, ce qui se passe en même temps,
01:49en fait, que cette discussion, elle l'est autant.
01:52Et c'est une façon de donner un code de lecture aux spectateurs dès le début.
02:14Ce dialogue entre Sandra et Zoé, il est filmé en champ contre champ.
02:17Les deux sont filmés en très gros plan.
02:19Vous avez tourné avec une caméra, avec deux caméras.
02:22Pourquoi ces mêmes plans ?
02:24Pourquoi il n'y a pas de variation de plan ?
02:25Parfois un plan un peu plus large, revenir sur un gros plan, etc.
02:28Pour des raisons assez précises, c'est qu'en fait, on a tourné deux fois cette scène.
02:32Il y avait dans la première tournage de cette scène des plans plus larges.
02:35Et en fait, en la montant, on s'est rendu compte que
02:39ça ne marchait pas du tout.
02:40On avait besoin d'être très proche des corps puisque justement,
02:42on est dans une scène très, très, très organique.
02:46Donc tous les éléments sonores, visuels, etc.
02:49comptent des actions autant que la discussion.
02:52L'action et la discussion est aussi importante.
02:54Et du coup, on avait le sentiment que dès qu'on était un peu loin,
02:56on ne comprenait plus rien.
02:56On avait du mal à aborder l'espace, ça ne marchait pas.
02:59Il y avait un problème, ça ne marchait pas.
03:00C'était presque, voilà, c'était juste technique, ça ne marchait pas.
03:04Pour la deuxième fois, on n'avait tourné qu'en gros plan et on a deux caméras.
03:09Je n'avais pas le choix, j'avais plus qu'une heure et demie pour faire cette prise.
03:13Donc j'ai des problèmes financiers à ce moment-là.
03:16C'est une fiction et ça nous fait vouloir savoir qui est qui.
03:20Est-ce que c'est votre objectif ?
03:22Qu'est-ce que c'est ?
03:26Là, on revient avec l'enfant à l'étage, probablement,
03:29puisqu'on entend les femmes discuter au loin.
03:30Et voilà, le chien qu'il a nettoyé.
03:32Viens, viens, Snow, viens.
03:35Voilà, il va nettoyer le chien.
03:36Donc pour l'instant, une situation assez...
03:38Pute saleté.
03:39Assez banale, à la maison, deux actions.
03:43Voilà, donc là, il y a un élément de plus qui surgit,
03:45c'est-à-dire que là, il y a la musique au-dessus.
03:47Donc on est monté à un étage et là, on est deux étages plus haut.
03:50En fait, on a la musique qui surgit.
03:51On ne sait pas qui a mis cette musique,
03:53mais le chien l'a entendue et là, on revient en bas
03:57et les femmes l'entendent aussi.
03:58Elles disent, c'est mon mari qui travaille au-dessus, probablement au grenier.
04:01La première chose essentielle, je pense, c'est que le son est un personnage
04:04et le son est celui qui va nous guider dans l'espace de la maison.
04:08C'est-à-dire qu'on n'accompagne pas le chien quand il remonte.
04:11En fait, le chien descend et après, on sera brusquement au premier étage.
04:14Donc, c'est le son qui va nous dire qu'on est au premier étage.
04:17C'est encore le son qui va nous dire que le son provient du grenier
04:19ou du deuxième ou du troisième, on ne sait pas, mais en tout cas du dessus.
04:21Donc, c'est le son qui guide entièrement, en réalité, notre perception de l'espace.
04:26Espace qui sera éminemment important parce que déchiffré plus tard au procès.
04:30Donc, c'est d'abord la musique qui devient un personnage central
04:35et qui va nous dire presque où se localisent les gens
04:38par le niveau de sonorisation qu'on a.
04:41C'est à la fois des gens qui ont l'air d'avoir une discussion sympa,
04:43ils boivent du vin, ils ont l'air détendus.
04:45Il y a un gamin qui lave son chien.
04:46Enfin, je veux dire, on n'est pas dans un truc hostile.
04:49Et en même temps, le seul endroit d'oppression étrange et qui crée une étrangeté,
04:54c'est la musique qui est mise au deuxième étage, au dernier étage, pardon.
04:57Et en fait, rien que par cette musique qui pourtant est une musique joyeuse
05:01et qui n'est vraiment pas dramatique,
05:02je pense que ça aurait été vraiment lourdingue de mettre une musique sententieuse,
05:06nous amène quand même une forme de gêne, de malaise.
05:10Ce malaise créé par cette musique,
05:12je pense qu'elle envahit progressivement, très lentement quand même,
05:15la discussion entre les deux femmes
05:16et va finalement quand même réussir à stopper cette discussion.
05:26Je pense que c'est le film où j'ai le plus dessiné,
05:29mais pour des raisons obligatoires, c'est-à-dire que je n'avais pas le choix.
05:32En réalité, le film est tellement technique,
05:34il y a tellement de détails,
05:37alors à la fois là, pour la scène qu'on voit là,
05:39des détails sonores très simples,
05:41c'est-à-dire que si le personnage de l'enfant est à un étage ou à un autre,
05:45on n'entendra pas le même son, le même degré de musique,
05:47en fait le même degré de son,
05:49pareil pour le même niveau de son, pareil pour le père.
05:52Donc, il y a des détails techniques qui font qu'on était obligé
05:56de dessiner constamment où sont les personnages
05:58et comment l'enregistrement sonore,
06:02enfin je veux dire la divulgation du son va se refléter dans les différents endroits,
06:06va atterrir dans les différents lieux.
06:08Et donc, toutes ces choses-là, il était obligé d'être très très très précise.
06:11Donc, storyboard évidemment.
06:13Qui dit huis clos, c'est une obligation en fait pour moi de dessiner
06:17parce qu'il y a quand même toujours le danger de s'ennuyer,
06:20de filmer toujours les mêmes choses, etc.
06:21Donc, toujours aussi l'idée de comment on va essayer de se renouveler dans un même espace.
06:31Sandra va aller au premier étage.
06:36Zoé, donc la jeune personne dont on ne sait pas encore
06:38si c'est une journaliste ou une étudiante, sort et s'en va visiblement.
06:49La musique est trop forte pour l'extérieur.
06:51Ça ne devrait pas être aussi fort.
06:52Donc, à un moment donné, je me suis dit,
06:53mais est-ce qu'on passe du coup sur une musique extra-diegétique ?
06:57Est-ce qu'on va la suivre cette musique ?
06:58Alors, c'est intéressant.
06:59Là, on rentre vraiment dans l'étape mixage
07:01parce que ça, c'est vraiment une chose qui s'est décidée au mixage.
07:03Il y a eu vraiment un...
07:05Je crois que c'est le premier film que je mixe
07:06où il y a autant de choix artistiques à faire très fort.
07:09Et ça, c'est vraiment des choix qu'on a fait nous ensemble,
07:11où au début, c'était pas censé être...
07:13C'est pas réaliste, effectivement.
07:14C'est plus fort encore dehors, quand ça arrive dehors.
07:16Mais en réalité, ça nous paraissait plus intéressant
07:19parce que plus envahissant, plus flippant, en fait.
07:21Et c'est vrai que le choix du niveau musical a été franchement un truc,
07:27un casse-tête au mix parce que tout était possible.
07:31Et en fait, il fallait quand même que la situation soit...
07:34Enfin, pas trop tiède, quoi.
07:35Qu'on ait cette sensation vraiment que la musique est un personnage
07:38et que c'est quelque chose, quoi.
07:40C'est pas juste quelqu'un qui met la musique un peu fort.
07:41Il la met vraiment trop fort.
07:43Et du coup, voilà, c'est vraiment quelque chose qui s'est décidé,
07:45en tout cas, ça, vraiment, au moment du mix.
07:48Et qui s'est décidé presque de manière...
07:50J'ai envie de dire, le cinéma, c'est de la pensée,
07:52mais c'est aussi des fois de l'organique.
07:54C'est des choses juste qu'on ressent.
07:55Et moi, j'ai eu la sensation qu'à cet endroit-là,
07:57il fallait que la musique prenne cette puissance-là, cette force-là.
08:05Et voilà, la voiture s'en va.
08:07Cette scène qui a l'air vraiment assez simple, en fait,
08:09va être scrutée dans les moindres détails dans le film.
08:14Et c'est une scène qui va être décisive
08:20et très importante pour la suite du film.
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