00:00J'ai passé 17 années dans une cellule au Cameroun sans lumière, infectée,
00:07victime de détention arbitraire reconnue par les Nations Unies.
00:12Et je voulais partager avec vous cette expérience
00:16parce qu'après dix années de lutte, je suis encore sur le chemin de la réhabilitation.
00:30Vous avez passé 17 ans dans une prison camerounaise.
00:46On va revenir sur cette histoire d'abord avant de parler de votre libération,
00:49de tout le combat qui a suivi cette libération.
00:51Est-ce que vous pouvez nous raconter d'abord votre arrestation
00:55et les premiers instants de votre détention ?
00:58Les nuits de la violence ne se racontent pas.
01:02Quand vous êtes happé en pleine rue le 12 mai 1997
01:08et qu'on vous enferme 52 jours dans une cellule,
01:14vous n'avez pas à le raconter.
01:15Tout le monde peut imaginer ce que cela peut être.
01:19Vous êtes coupé de tout et vous êtes seul, sans avocat, sans assistance.
01:24Et quand on vous arrête comme ça, qu'est-ce qu'on vous explique ?
01:28Qu'est-ce qu'on vous explique au moins quelque chose ?
01:30Quand je suis arrêté, on commence à chercher comment constituer un dossier.
01:37L'arrestation n'est pas basée sur un dossier.
01:40On cherche des éléments.
01:42Et quelques jours plus tard, 12 jours sans eau, sans pouvoir me laver,
01:48on me propose de réfléchir à mon état en portant de fausses accusations
01:55contre un homme qui a dit qu'il était candidat aux élections présidentielles.
02:02On me précise que si je signe ces documents, comme tous les autres,
02:06cette personne sera condamnée à mort sans jugement.
02:10Je refuse donc de céder à cette pression.
02:14Et de là découle une violence qui peut être morale, psychique, physique.
02:22On vous accuse de quoi alors au final ?
02:24Je vous précise qu'à ce moment, il n'y a pas d'accusation.
02:28Il n'y a rien.
02:30On cherche comment coller une accusation.
02:34Et l'amplitude est large.
02:36On va partir d'une atteinte à la sécurité intérieure,
02:41à la détention d'armes.
02:43Et quelque part, on arrivera plus tard à un détournement des déniers publics.
02:50Or, je n'avais pas en gestion des déniers publics.
02:53Au début, comme vous dites, vous ne comprenez pas trop ce qui vous arrive.
02:57À partir de quand vous vous dites que cette affaire-là va durer longtemps ?
03:01Je ne pense pas qu'elle va durer longtemps, pour être vrai.
03:06Étant de nationalité française uniquement,
03:11j'étais convaincu que la France allait intervenir immédiatement et de manière énergique.
03:18Ce qui n'a pas été le cas.
03:20C'est-à-dire ?
03:21J'ai passé 13 longues années sans assistance consulaire.
03:28Aucune.
03:29Jamais quelqu'un vous a appelé, jamais vous les avez contactés ?
03:32C'est jamais rien passé du côté de la France ?
03:34Au regard des lourdes responsabilités qui étaient les miennes,
03:38j'aurai dû bénéficier d'une protection consulaire majeure.
03:45J'ai vu l'assistance française être actionnée pour d'autres Français.
03:52Et je pense que je n'ai pas eu le minimum qui me permet d'être soutenu par mon pays.
03:58J'étais expatrié et j'apprends plus tard que j'étais un binational.
04:05Or, au Cameroun, il n'y a pas de double nationalité.
04:11D'où donc, on dit que la France ne peut pas intervenir,
04:15puisque la loi du Cameroun s'applique à moi, dans ma binationalité.
04:22C'est, à mon avis, le refuge diplomatique, politique, pour ne rien faire.
04:29Et donc, je me trouve enfermé dans l'incapacité de pouvoir me défendre.
04:37Et je ne suis pas dans une prison après 50 jours de garde à vue.
04:44Je me retrouve enfermé dans un sous-sol à la gendarmerie, dans un camp militaire.
04:50Ce qui n'est pas acceptable.
04:52Comment est-ce qu'on survit 17 ans dans ces conditions ?
04:55Le seul moyen de survivre, c'est d'avoir envie de témoigner.
05:01Et aujourd'hui, je suis devant vous pour témoigner.
05:05Ma contribution ne consiste pas à donner une méfiance par rapport aux États.
05:17Mais ma contribution, c'est de participer au respect de la dignité humaine,
05:23qui doit revenir à chaque citoyen.
05:26Si je me tais, je contribue à l'impunité.
05:31La raison d'État, les conventions secrètes entre les États,
05:37ne doivent pas participer à abîmer la vie.
05:41Si aujourd'hui, il y a tant de méfiance dans les relations diplomatiques
05:46entre les pays, notamment l'Afrique, la France et l'Europe,
05:50c'est parce que les cas comme les miens ne sont pas pris en considération.
05:55Il faut mettre fin à cela.
05:57C'est cette force intérieure qui m'a pu me détenir pour être là devant vous aujourd'hui,
06:02pour dire plus jamais ça.
06:05Vous vous êtes senti quelque peu sacrifié par ces jeux diplomatiques, c'est ça que vous dites ?
06:11J'ai été instrumentalisé par les conventions diplomatiques,
06:17qui sont indignes et ignobles.
06:20Cette prison de 17 années, vous l'avez déjà racontée dans un premier livre
06:26qui s'appelait « Otage judiciaire, 17 ans de prison pour rien »,
06:29qui est paru en 2021.
06:32Vous l'avez racontée et très bien, vous avez été instrumentalisé,
06:36mais de l'autre côté, vous racontez dans ce livre qu'il y a aussi beaucoup d'abandon quelque part,
06:41notamment de la part de la France.
06:43Instrumentalisé, comme je l'ai dit, c'est les rapports secrets qu'il y a entre les États,
06:50où l'individu disparaît.
06:53C'est ça la place, c'est ça mon combat.
06:57Si nous voulons absolument que les jeunes, les hommes et les femmes aient confiance aux politiques,
07:04il ne faut pas que ce style de situation se reproduise.
07:10Et on abîme une chaîne humaine.
07:13Dans le premier livre, je raconte, je rapporte la souffrance de ma mère, qui en meurt.
07:20Vous êtes libéré il y a dix ans ?
07:22Le 24 février 2014.
07:25Racontez-nous ce jour-là.
07:27Ce jour, j'arrive à l'ambassade de France à Yaoundé et l'ambassadeur me propose un dîner.
07:36J'aurais préféré voir un médecin, une cellule d'écoute,
07:43parce que ça faisait 17 années où je n'avais pas pu m'asseoir à une table convenable.
07:50Et les odeurs de la cellule qui m'accompagnaient, moi j'avais honte,
07:55s'en suivent plutôt des restrictions.
07:59Interdiction de parler aux journalistes.
08:02Interdiction de revoir tous ceux que je peux voir,
08:05qui se préoccupent de mon extraction nortune, là où j'étais.
08:12Et du coup, la demande qui m'est faite de trouver les moyens pour payer mon billet d'avion pour rentrer en France.
08:21J'aurais préféré qu'on transforme le coût du dîner qui m'était offert
08:26en ce billet d'avion qui m'était indispensable,
08:29car j'avais hâte de retrouver la France pour voir mes enfants.
08:36Et être sûr qu'effectivement, ce n'était pas un rêve.
08:41Ce n'étaient pas les conditions de ma libération.
08:46Une notaire au Cameroun, qui était représentante des sociétés qui m'employaient,
08:51va rassembler les fonds pour payer le billet d'avion.
08:57J'arrivais à Paris, le ministre chargé des Français de l'extérieur
09:02m'accueille au nom du président de l'Unique.
09:05J'ai dit « Madame la ministre, j'aimerais parler avec le président pour lui dire ce qui s'est passé.
09:11Parce que la libération faite par un décret de grâce présidentielle
09:18n'efface pas les séquelles de la lourde tension qui m'a été infligée injustement.
09:27Je verrai le président le 28 mars 2014, un mois plus tard.
09:33Il va m'écouter. Il m'a accordé un temps d'écoute.
09:38Mais il me dit « ce cas est inédit. Il faut trouver des solutions qui n'existaient pas.
09:44On n'a jamais vu ça.
09:48Donc c'est donc là que je dois engager un autre combat
09:52qui date de ce moment jusqu'à ce moment où je n'ai encore eu, pour l'instant,
10:01aucune voie à indemnisation.
10:04Vous avez dit tout à l'heure que ce combat, c'est le combat de vos droits,
10:09vos droits les plus basiques.
10:11Quand vous arrivez à Paris, qu'est-ce qui vous manque ?
10:13Question pertinente.
10:15Quand vous êtes un salarié qui ne perçoit pas son salaire pendant 17 longues années,
10:21comment payer vos charges ? Comment nourrir votre famille ?
10:25Quand vous êtes un salarié qui n'a pas codisé aux caisses de retraite,
10:31comment garantir, je dirais, la survie de votre parcours professionnel ?
10:38Quand vous n'avez plus de droits, même pas la sécurité sociale,
10:43comment faire pour être soigné ?
10:46Et quand vous avez inscrit dans votre casier judiciaire
10:53une lourde détention de 17 longues années,
10:59comment faire pour trouver un emploi ?
11:03Où allez-vous vous présenter avec une attestation émise par le Quai d'Orsay
11:09qui précise la détention pendant 17 longues années
11:14sans préciser que cette détention était arbitraire selon les Nations Unies ?
11:20Si vous trouvez des réponses à ces questions, vous comprendrez ce que j'ai vécu.
11:25En 2014, on voulait que j'entre dans une autre forme d'emprisonnement,
11:31qui est celle d'une mort économique et sociale.
11:36Et aujourd'hui, dix ans après, est-ce que vous diriez que vous avez pu obtenir tout ça ?
11:42Dix ans après, pour être précis, je n'ai rien obtenu pour l'instant.
11:49Rien, sur aucun plan ?
11:51Je n'ai rien obtenu. J'ai des processus qui sont en cours.
11:55J'ai un processus irréversible, apparemment, d'anonymisation,
11:59mais qui n'est pas encore acté.
12:02J'ai obtenu une première victoire au niveau de la cour pénale
12:11où la matérialité des faits que j'ai présentés devant la justice française a été reconnue
12:21pour dire qu'il y a raison de penser qu'il y a torture, séquestration et violence physique.
12:29Pour moi, c'est très important.
12:32Et enfin, la décision du défenseur des droits, qui a dit en juin 2021
12:40que le délai raisonnable de jugement n'était pas respecté dans mon cas.
12:47Comment vous allez-vous ?
12:55Je ne sais pas. Je ne sais pas comment vous dire.
12:59Je suis seulement là, vivant devant vous, combatif.
13:02Mais tous vos mots pour vous donner mon état d'esprit, je n'aurai pas, malheureusement.
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