00:00Je suis Violaine Lochu, je suis artiste, performeuse, chanteuse, compositrice aussi on pourrait
00:15dire.
00:16J'ai une pratique qui évolue entre les champs de l'art contemporain, de la poésie sonore
00:21et de la musique expérimentale.
00:24Mon travail traite de la métamorphose, qu'elle soit visuelle, intime, spirituelle, politique
00:34ou vocale, et surtout vocale.
00:36Souvent les projets partent de longues phases d'immersion dans des contextes spécifiques
00:42au sein desquels je vais aller collecter, recueillir des paroles ou des éléments visuels
00:49par exemple, à partir desquels ensuite je vais recomposer des éléments qui vont donner
00:54lieu à des performances ou des installations dans lesquelles interagissent son dessin graphique
01:02et vidéo.
01:03Dojo, c'est né de l'invitation que m'a faite la directrice du centre d'art Camille
01:08Lambert, Morgane Prigent, à inventer une forme en lien avec le sport et ça m'intéressait
01:16beaucoup et tout de suite j'ai voulu m'approcher du sport par des notions qui sont déjà présentes
01:22dans ma pratique, à savoir le combat, l'empowerment, c'est-à-dire la réappropriation de sa propre
01:29puissance d'agir suite à un traumatisme, et la cérémonie, le rituel.
01:34Donc à partir de ces notions-là, très rapidement je me suis dirigée vers l'observation de
01:41pratiques d'arts martiaux dans les clubs sportifs de Juvisy et d'Atismos, de Viedvodao,
01:49de Karaté, d'Aïkido, lors de ces rencontres en fait j'ai recueilli des sons qui étaient
01:56produits par les corps sportifs, les corps combattants, ensuite au moment où j'ai conçu
02:02le projet, c'est aussi une phase durant laquelle je lis beaucoup, et l'un des ouvrages qui
02:09était important pour Dojo, c'est une philosophie de la violence d'Elsa Dorelin.
02:15Dans cet ouvrage, l'auteur, l'autrice, parle en fait du sufragitsu, c'est-à-dire de la pratique
02:22du jujitsu par les suffragettes à Londres dans les années 30, les suffragettes se sont formées
02:29à l'art de l'autodéfense qui venait à l'époque du Japon, de l'Asie, pour pouvoir en fait se
02:36défendre lors des manifestations qu'elle faisait pour obtenir le droit de vote, se défendre en
02:41fait surtout des policiers. Et c'était quelque chose pour moi de très intéressant, l'articulation
02:47entre des luttes politiques féministes et les sports de combat. La première pièce dans laquelle
02:53on rentre, qui est la grande galerie du centre d'art, on voit quoi ? On voit un tatami, et on
03:02est invité à se déchausser pour venir sur le tatami, donc au cœur de l'installation. Le dojo,
03:11le tatami, en fait, est conçu comme une sorte de damier, c'est-à-dire c'est à la fois, ça s'inspire
03:16des tatamis du karaté, et à la fois ça fait référence à un jeu de société, une sorte de
03:21damier inspiré par le suffragetto. Le suffragetto, c'est un jeu de société qu'ont conçu les
03:27suffragettes pour justement développer des arts de stratégie, de tactique, pour accéder à la chambre
03:35de vote, la chambre du Sénat, là où on aurait pu leur donner le droit de vote à l'époque. Et donc
03:40elles ont conçu des jeux de société pour sensibiliser d'autres femmes à ces stratégies
03:44militantes, et aussi les enfants. Donc c'est pour ça que je parle de pions, et qu'on voit que les
03:51pions sont avancés sur le tatami, sur le damier, comme une partie amorcée. Ici, on peut s'asseoir,
04:00on peut s'allonger, et puis on va être immergé, déjà parce qu'on va être dans une attitude de corps
04:06au repos, et puis il y a les lumières qui passent du rose au vert au blanc, qui viennent nous baigner
04:13aussi, nous mettre dans un certain type d'ambiance. C'est vraiment des sons issus du réel, donc des
04:20souffles, des cris, des chutes, des coups. Et moi, après, j'ai pris tous ces sons, et ça crée une
04:26composition sonore, une pièce sonore que j'ai pensé justement spatialiser. Paf, à droite, à gauche, devant.
04:37Donc Dojo Sisters, c'est une vidéo performance, mais vraiment on a fait un tournage pour
04:46réaliser cette vidéo performance, en collaboration avec le chef opérateur Makoto Seifriedman, avec
04:53qui je travaille depuis de longues, nombreuses années. Et c'est une vidéo performance qui est
04:58divisée en quatre parties. La première partie, c'est une phase de naissance, d'éveil. Donc nous sortons
05:05de sorte de couverture de survie, que l'on roule, et on découvre nos corps humains. Au début, on voit
05:12comme des cocons, on ne sait pas exactement ce que c'est. Et le matériau qu'on retrouve tout le long
05:17de l'exposition, c'est du papier isolant, qui évidemment fait référence à la couverture de
05:23survie, et aussi tout un imaginaire futuriste. Ensuite, la deuxième phase de la performance, c'est une
05:30phase d'échauffement. Donc là, on nous voit faire des gestes qui sont issus d'échauffements vocaux,
05:37mais aussi d'échauffements d'arts martiaux. Puisque, à la fois dans le chant et dans des arts martiaux
05:45comme l'aïkido, le travail sur le souffle et la colonne d'air est vraiment nécessaire et crucial.
05:53Donc ça, c'est la seconde phase de la performance, qui est recoupée aussi avec des gestes pouvant
05:59rappeler la prière. Le sol, on se relève, et on sent vraiment que ce sont des personnages habités
06:06et connectés à une puissance. Voilà. Cet aspect un peu spirituel de la performance est vraiment
06:14développé sur la troisième partie. On nous voit mettre nos bandes, des bandes de boxe, pour nous
06:22préparer au combat, et on est en train de réciter quelque chose qui serait de l'ordre d'un langage
06:27imaginaire. Mais cette improvisation, elle est née vraiment du protocole que j'ai donné aux
06:32performeuses, qui était prière. On passe ensuite à la quatrième phase, où là, ce sont des jeux,
06:39donc des exercices pour se préparer au combat. Ici, au fur et à mesure que les quatre personnages
06:46jouent, et donc elles jouent avec leur voix, puisque ce sont des combattantes vocales, dans
06:53les jeux, elles vont gagner des points. D'où pourquoi, au fur et à mesure, l'arbitre donne
06:57les points. Elles passent du rôle d'arbitre au rôle de joueuse, de combattante joueuse, et donc,
07:03au fur et à mesure, elles se couvrent de points qui sont des sortes de trophées. On voit l'importance
07:09donnée au travail du maquillage sur Dojo Sisters. Et puis, on a tout un travail sur la bouche,
07:15puisque Dojo Sisters s'inspire des arts martiaux. Pour beaucoup d'entre eux, ils viennent du Japon.
07:21Les dents en noir, c'est en référence à un critère de beauté chez les femmes japonaises de
07:27se peindre les dents en noir. C'est aussi le cas chez les geishas. Et puis, l'intérieur de la bouche
07:33noire, c'est quelque chose qui fait plus référence à mon travail en amont, où la bouche est conçue
07:40comme un masque. C'est l'endroit où on se transforme, c'est l'endroit de notre puissance.
07:44Donc, l'intérieur de la bouche est peint. Au niveau des yeux, c'est très inspiré des geishas. Voilà,
07:51un peu du côté du maquillage. La cinquième partie, ce que j'ai dit que c'était séparé en quatre,
07:55en fait, c'est séparé plutôt en cinq ou six. On voit ici reprendre ce qu'on avait pris pour des
08:02couvertures de survie au début de la performance, l'ouvrir de nouveau, le déployer, et on voit le
08:08recto du verso, c'est-à-dire ce qu'on a autour de nous ici. Ce sont donc des capes partitions.
08:16Donc ici, ce sont des partitions, c'est la retranscription graphique de kata. Les kata,
08:23ce sont des combats solos au karaté. Ici, donc, la première ligne équivaut au mouvement du bras
08:29droit, la seconde, bras gauche, le troisième, les jambes. À l'intérieur de la notation graphique,
08:35on a aussi des indications sur le port du buste et de la tête. Donc, à ce moment-là, dans la
08:41performance, on voit les femmes reprendre leur espèce de cocon couverture de survie, en montrer
08:47l'envers, qui est cette partition graphique, qui est un kata. Les trois autres le lisent,
08:52lisent cette partition, et par leur voix, par cette polyphonie, elles deviennent symboliquement
08:58un seul corps. Et une fois qu'elles ont toutes lues les unes les autres, leur âme de kata,
09:04leur kata-âme, si on pouvait dire, voilà, elles s'en habillent, elles le revêtent, et donc la
09:12partition couverture devient cape, et elles se mettent à tourner autour du tatami. Ici,
09:19c'est plutôt une petite référence au cloître, on peut penser aux cisterciennes, on peut penser
09:24aux ordres religieux féminins, en tout cas tout le côté spirituel où on tourne autour. Et puis là,
09:30on a une fondue au noir, c'est la fin du film, et on peut imaginer qu'elles sont prêtes maintenant
09:35à sortir combattre. On ne sait pas quoi, on ne sait pas qui, mais elles sont prêtes. Dans mes
09:40expositions, étant performeuses, la question cruciale de l'ensemble de mes expositions,
09:44c'est comment rendre compte de l'intensité d'une présence, d'une performeuse, en dehors de son
09:51corps et de sa voix directe. D'où pourquoi la trace des corps, la trace par le son, la trace par
09:57la vidéo, la trace par le costume, tout est à la fois archive et œuvre dans l'exposition. Il faut
10:04toujours l'aborder sous cet angle-là. Il est très important de toujours se poser la question du
10:09sens global, de comment tout est un jeu de traduction et de métamorphose à l'intérieur même des formes.