00:00Et Léa, ce matin, vous recevez un écrivain américain ! Vous avez entendu le glapissement
00:07du Doug ? Bonjour James Elroy ! Bonjour ! Bonjour ! On est très très heureux de vous recevoir
00:16ce matin, les français vous adorent depuis longtemps, depuis le Dahlia Noir et LA Confidential,
00:22et Nicolas Demorand ici présent est le président de votre fan club ici en France.
00:26Nicolas, il intervient quand il veut ! Je vais le faire ! On va parler des enchanteurs
00:32de votre nouveau roman dans un instant, mais d'abord, dites-nous, je commence toujours
00:34comme ça, dites-nous si vous étiez, James Elroy, une ville, un président américain
00:40et une décennie, vous seriez qui ? Vous seriez quoi ?
00:44Selon moi, il y a une grande ville, je l'appelle la Ciudad, c'est Madrid.
01:00Madrid.
01:01Vous avez donc choisi Madrid et pas Los Angeles ? Bien ! Si vous étiez un président américain ?
01:07Ronald Reagan ! Et si vous étiez une décennie ?
01:13Les années 40 en Amérique, particulièrement 1946 jusqu'à 1949, et puis donc il y aurait
01:39un film noir sur une nana, et puis il y aurait les pluies en plus sur la ville de Los Angeles.
01:47Alors là, vous n'avez pas choisi les années 40, mais plutôt…
01:51C'est la vedette de Phantom Lady, les pluies de Los Angeles.
01:59Oui, ça aurait été sa petite amie.
02:01James Elroy, vous qui êtes croyant, je voulais vous citer pour commencer ce verset du premier
02:05répitre de Saint Jean, « Petits enfants, gardez-vous des idoles ». Est-ce que ça
02:10vous parle, vous qui aimez tant déboulonner les idoles ?
02:14Je suis fidèle, je suis chrétien, je ne crois pas à l'idolâtrie, et mon métier
02:34est de réécrire l'histoire selon mes propres normes, créer un niveau délibéré de distorsion,
02:47de désinformation générale, et vraiment de maudire les morts.
02:56Et de ce point de vue-là, c'est parce que j'ai fait confiance à mes instincts en ce qui concerne les êtres humains.
03:09Donc, vous pouvez prendre pour acquis, si je dis de quelqu'un qu'il est vénal, c'est qu'il est vénal.
03:18James Elroy, vous êtes l'un des plus grands romanciers américains, vous êtes l'écrivain,
03:22l'empereur du roman noir, le plus mythique, en tout cas l'explorateur depuis 40 ans des
03:26bas-fonds de votre pays, l'Amérique, le grand démolisseur des idoles et du rêve américain.
03:32Vous publiez donc « Les Enchanteurs » aux éditions Rivage, un roman entêtant, déroutant,
03:37frénétique et halluciné qui nous plonge dans les bas-fonds de Hollywood.
03:41Non pas dans les années 40, celui-là, il se passe en 1962.
03:44Il y a du vice, des crimes et de la corruption.
03:47Les présidents couchent avec les stars de cinéma et sont épiés par des flics véreux.
03:51C'est le début de la presse à scandale et c'est l'été où Marilyn Monroe est retrouvée morte.
03:56Et j'ai envie de vous dire, enfin, enfin, vous vous attaquez à Marilyn Monroe,
04:01le mythe des mythes, la légende des légendes.
04:04Vous en avez mis du temps, James Elroy, vous qui êtes si obsédé par cette période et par ces mythes,
04:09pour vous attaquer à Marilyn.
04:11Peut-on imaginer qu'elle vous faisait un peu peur, Marilyn Monroe ?
04:15Que vous n'ayez pas osé jusque-là vous attaquer à elle, vous qui n'avez peur de pas grand-chose ?
04:21Non, non.
04:23Voilà l'affaire.
04:25J'étais occupé par Los Angeles après la Seconde Guerre mondiale.
04:30Et puis ensuite, j'étais très occupé avec la trilogie Underworld USA,
04:37avec les dernières années 60 aux États-Unis, le début des 70.
04:43Et puis je suis revenu à la Seconde Guerre mondiale.
04:46J'ai entendu ça.
04:51Vraiment au fin fond de mon cerveau.
04:54Et 1962 est apparu dans ma conscience soudain.
04:59Et j'ai vu que je pouvais prendre Marilyn Monroe,
05:10que je tiens entier prêtre, en très piètre estime,
05:14mauvaise actrice, mauvais être humain, mauvaise présence culturelle,
05:20et l'inclure dans mon demi-monde criminel.
05:27Alors, effectivement, elle prend cher Marilyn Monroe dans votre demi-monde, comme vous dites.
05:32Pour nous, le mythe de Marilyn et de John Kennedy, parce qu'il est aussi très présent dans le livre, c'est ça pour nous.
05:40Happy birthday to you.
05:44Happy birthday to you.
05:50Happy birthday, Mr. President.
05:56Happy birthday to you.
06:02Alors voilà, Marilyn qui souhaite un bon anniversaire au président.
06:07Le mythe qui prend cher, je le disais.
06:10Dans votre livre, vous en parlez comme de la putain de Babylone.
06:14Une star de cinéma et criminel en herbe défoncée au cacheton et à l'alcool.
06:18Une bluffeuse, manipulatrice sans envergure, cinglée perverse à fantasmes tordus
06:24et prête à tout pour impressionner.
06:27Pourquoi êtes-vous si sévère avec Marilyn Monroe, James Ellroy ?
06:32Parce que c'est ce que je crois qu'elle était.
06:38C'est Marilyn Monroe, comme un seul homme sans intérêt romantique en elle, la connaît.
06:51C'est Freddy Ottach.
06:53C'est un détective privé dans la vie réelle et le narrateur de ce livre, de mon livre Les Enchanteurs.
07:02C'est difficile à résumer votre livre tant il y a d'intrigues et de personnages.
07:07Il y a même un index à la fin du livre des personnages.
07:11Tellement il y en a.
07:13C'est dur de se repérer au début.
07:16Mais c'est vrai que c'est le détective privé Freddy Ottach qui est un ancien flic,
07:21véreux, corrompu, un voyeur qui est chargé d'espionner Marilyn Monroe
07:26pour salir son image à la demande de Robert Kennedy, salir son image après sa mort,
07:33pour empêcher que le scandale atteigne le président John Kennedy.
07:39C'est ça le pitch de l'histoire.
07:41C'est l'histoire que Freddy Ottach m'a racontée
07:49pendant notre courte amitié superficielle qui a duré trois ans jusqu'à sa mort.
07:56Oui, parce que je précise que c'est un personnage qui a réellement existé, Freddy Ottach,
08:01qui a inspiré le personnage de Jack Nicholson dans Chinatown et que vous avez connu.
08:08Il n'a pas vraiment inspiré Jack Nicholson dans le film surestimé Chinatown.
08:18Il était un pauvre artiste, il vérifiait les histoires pour un magazine de ragots du pays.
08:36C'était un type qui était attaché à la surveillance de certaines personnes.
08:42En résumé, Freddy Ottach, je dirais qu'il est tout à fait au sommet du sac à merde
08:54des 100 pires Américains du XXe siècle.
09:00Et pourtant, vous l'aimez bien, non ?
09:02Non, vraiment pas. Je ne l'aime pas du tout.
09:06Le Freddy Ottach que j'ai connu, non, je ne l'aimais pas.
09:08Donc, j'ai décidé de réécrire Freddy Ottach vraiment du début jusqu'à la fin.
09:13Un type qui, vraiment, qui vous tord le cœur.
09:17Il est tendre, et vous savez quoi ?
09:23Il essaie de s'en sortir, il essaie de changer.
09:32Il est toujours, c'était un catholique libanais maronite,
09:42il fait toujours le signe de croire quand il pense à quelque chose d'horrible ou qu'il fait quelque chose d'horrible.
09:49Il est, comme chacun d'entre nous, il a une âme à prendre.
09:57Freddy Ottach, c'est votre bonhomme.
10:01Oui, c'est votre papa.
10:04Non, non, ce n'est pas le même style.
10:06Freddy Ottach, vous dites, il assumait d'être un voyeur chevronné.
10:11Un peu comme vous qui disiez à Libération de James Ellroy,
10:14« Je suis un voyeur, un mateur, j'aime les secrets, la boue, la merde.
10:19Rien n'est plus personnel, intime et révélateur des gens que leur sexualité.
10:24La sexualité qui est omniprésente dans ce livre où il y a des bésodromes secrets.
10:30À la fin des fins, on a l'impression qu'il n'y a que ça qui vous intéresse.
10:35La relation entre le pouvoir et le sexe comme moteur du monde.
10:40Oui, c'est tout à fait vrai.
10:43Il y avait une ligne de gags quand j'étais gamin.
10:48Je ne sais pas où j'ai entendu ça pour la première fois.
10:53Ça va être d'un type à qui je vendais des enfaites,
11:01un homosexuel qui repose en paix.
11:06Je voudrais trouver le mec qui a inventé le sexe
11:12et lui demander sur quoi il travaille maintenant.
11:18Donc, ça vous dit tout ce dont vous avez besoin
11:23au sujet de la force du sexe dans le monde,
11:28le ridicule du sexe dans le monde,
11:32la folie morale du sexe,
11:37l'interconnexion avec les actes de Saint Paul.
11:47Cette ligne de gags que j'ai entendue dans L.A.,
11:53probablement il y a 45 ans, c'est ça, ça dit tout.
11:56À la fin, c'est le sexe qui dit tout.
11:58C'est le moteur universel du monde.
12:01Et de la violence, et du mal, et du bien.
12:06Oui, tout à fait.
12:08Nicolas, pourquoi vous aimez tant James Aylroyd ?
12:11Il faut dire aux gens que vous êtes un immense lecteur,
12:14mais quand un bouquin d'Aylroyd sort, ça écrase tout.
12:17Je rentre en trance parce que depuis le premier livre d'Aylroyd
12:21que j'ai lu il y a des années, des décennies,
12:26j'ai eu l'impression de rencontrer un ami.
12:30Et c'est très très rare, au fond, quand on lit des romans,
12:35de se dire cette personne-là me parle sur une fréquence,
12:42sur un ton très particulier.
12:44Et c'est devenu une amitié.
12:48Je considère que je ne lis pas des romans d'Aylroyd,
12:51mais je prends des nouvelles de mon ami.
12:56Et dès que j'ai fini la dernière page,
12:59là, j'attends le prochain signe, demain, qui viendra d'Aylroyd.
13:05Et puis pour moi, c'est aussi, quand j'étais plus jeune,
13:09j'aimais énormément lire les grandes cathédrales romanesques,
13:13Balzac, Zola.
13:15Pour moi, Aylroyd, c'est l'un des derniers constructeurs
13:20d'une cathédrale romanesque absolument gigantesque
13:25dans laquelle il faut aller, retourner, il faut lire,
13:28il faut relire.
13:30Et puis, dernier point, mais il y en a mille autres,
13:33son rapport à l'histoire, à la vérité,
13:37à ce que sont des faits, à la manière dont on les tord,
13:40c'est une expérience de chimie cérébrale
13:44qui est quand même vraiment extrêmement intéressante à vivre.
13:47Voilà, en deux mots.
13:49C'est pas mal.
13:55Ça, c'est vraiment un résumé très émouvant de ma carrière, Nicolas,
14:01si j'en ai jamais entendu un.
14:03Et votre déclaration d'amitié, c'en est la meilleure partie.
14:09Mais je vais vous donner une citation.
14:13Et ça vient du juriste éminent et critique David Bazlen,
14:23qui écrivait au sujet de l'auteur d'Achille Hammett.
14:27Le cœur de l'art de Hammett, c'est la figure masculine
14:33dans la société américaine.
14:37Il est principalement quelqu'un qui a un travail.
14:43Il va à son boulot avec une détermination absolue
14:51qui vient vraiment d'une volonté de ne pas aller au-delà.
14:57Cette relation au travail est probablement typiquement américaine.
15:04L'idée de faire ou de ne pas faire un travail de façon compétente
15:12a remplacé le problème beaucoup plus vaste du bien et du mal.
15:19Ça, c'est Achille Hammett, et ça, c'est moi,
15:23la figure masculine de la société américaine.
15:28Hammett et moi, nous sommes l'alpha et l'oméga
15:34du roman dur américain.
15:40Sa première nouvelle a été publiée à Achille Hammett en 1929,
15:44le mien publié en France 90 ans plus tard, en 2024.
15:56Et ce sont des personnages sympathiques,
16:02ce sont des hommes qui cherchent toujours l'amour,
16:10mais qui sont souvent sceptiques
16:15et toutes leurs relations avec les femmes,
16:20ce sont des hommes qui ont besoin d'une vie ordonnée
16:29et de vouloir imposer l'ordre contre les actions criminelles
16:35pour pouvoir se sentir entiers.
16:38C'est sans doute pour ça que vous parlez tant à Nicolas Demorand
16:41et pourquoi ça résonne tant chez lui.
16:43J'avais mille questions à vous poser,
16:45parce que c'est vrai que dans ce livre,
16:47il n'y a pas que Marie-Lyne qui prend chair,
16:49il y a aussi Elisabeth Taylor, il y a Orson Welles,
16:52les psychanalystes dont vous dénoncez,
16:55vous les appelez les dingologues complètement givrés.
16:58Il y est question de la foi aussi, qui revient toujours chez vous.
17:02Et à la fin des fins, puisqu'il me reste une minute,
17:04et il vous reste une minute,
17:06j'ai envie juste de vous poser cette question à la fin,
17:08à la fin des fins.
17:09Que cherchez-vous dans l'écriture, James Ellroy ?
17:12La rédemption ou le péché ?
17:25Si vous ne haïssez pas intensément Freddie O'Tash
17:29au début de mon livre Les Enchanteurs,
17:33vous n'avez absolument aucune morale en vous.
17:39S'il ne vous déchire pas le cœur
17:41dans la dernière scène du livre,
17:43vous n'avez pas de cœur.
17:48Et ça, c'est l'arc sur lequel il est, il se trouve,
17:58et il continuera dans le prochain livre.
18:01Mais, il y a une différence.
18:09C'est la même année qui commence une semaine après
18:13la fin des Enchanteurs.
18:16Mais, pour moi, c'est la base de tous les drames.
18:24Freddie a besoin d'une femme.
18:29C'est tout ce que je dirais.
18:31On en revient toujours au même, aux femmes, au sexe,
18:35à la rédemption.
18:37Freddie meets a woman.
18:39C'est ça qu'on lit dans Les Enchanteurs.
18:41Troisième tome d'une quintette de Los Angeles,
18:44puisque ça va continuer, on va le retrouver.
18:46Vous disiez, Nicolas, qu'il est Ellroyesque, ces Enchanteurs.
18:49James Ellroy explique souvent qu'il faut choper le lecteur
18:52par les couilles dès le premier chapitre,
18:54et je dirais même qu'il le chopera.
18:56C'est ainsi.
18:58Merci à vous d'avoir été avec nous ce matin, James Ellroy.
19:02Mission accomplie.
19:04James Ellroy, vous serez...
19:06Je me suis éclaté.
19:08Merci beaucoup.
19:10Vous êtes vraiment une Maronite Libanaise ?
19:12Oh, putain, comme Freddie.
19:14Quand est-ce que vous êtes venu du Liban ?
19:17Il y a 30 ans.
19:20Quand est-ce que vous êtes venu du Liban ?
19:23Il y a 30 ans.
19:25Les gens de Freddie sont venus de Beyrouth en 1895.
19:32Merci infiniment, James Ellroy.
19:34Vous serez présent samedi et dimanche à Paris au Festival America
19:37et à Pau du 5 au 6 octobre pour le Festival de Romand Noir.
19:41Un aller-retour dans le noir.
19:43Merci encore.
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