00:00On trouve des français de confession musulmane partout à l'étranger.
00:03Ce qu'ils nous disent, c'est qu'on ne s'est jamais autant senti français que depuis qu'on est parti,
00:07parce qu'enfin, on me voit comme tel.
00:10Ce livre porte sur des français de confession ou de culture musulmane
00:13qui ont décidé de quitter la France.
00:15On a rencontré plus de 1000 personnes qui ont répondu à notre questionnaire
00:18et on a fait plus de 140 entretiens approfondis
00:20avec des gens qui sont situés aux quatre coins du monde.
00:22Quitter le pays où on a grandi, c'est souvent quand il y a une goutte d'eau,
00:25une remarque raciste qui devient insupportable,
00:28des propos qu'on peut entendre aussi à la télévision,
00:30sur les chaînes d'information en continu, sur les réseaux sociaux.
00:33C'est l'ambiance, en fait, aujourd'hui, en France, qui est pesante.
00:36La focalisation sur l'islam, les musulmans,
00:38qui seraient responsables de tous les maux du pays,
00:40qui devient insupportable et qu'on cherche à mettre à distance en partant à l'étranger
00:43et qui fait que bien souvent, on est plus heureux.
00:45Les gens qu'on a rencontrés ne sont pas tous extrêmement religieux.
00:48C'est une facette importante de leur identité,
00:50mais ce n'est pas d'abord pour des raisons religieuses qu'on cherche à partir,
00:53c'est vraiment cette question du racisme, des discriminations
00:56et de l'atmosphère islamophobe pesante pour certains de nos compatriotes.
00:59On retrouve des Français de confession musulmane partout à l'étranger.
01:02Il y a quand même certains pays qui reviennent majoritairement.
01:05L'Angleterre est le pays numéro un.
01:07Le Canada revient également beaucoup, en particulier le Québec.
01:09Puis, en troisième destination, les pays du Golfe,
01:12mais on retrouve aussi des gens dans les pays du Maghreb,
01:15aux États-Unis, dans les pays limitrophes de la France,
01:17en Belgique, en Suisse, en Espagne.
01:19Au fond, même des gens qui s'en vont assez près,
01:21déjà témoignent du fait que c'est plus facile pour eux.
01:23Il y a de l'islamophobie et du racisme, bien sûr, dans tous les pays du monde.
01:26Malgré tout, on n'a pas nécessairement la même histoire.
01:28La France est marquée par son histoire coloniale et postcoloniale,
01:32qui fait que la France est, qu'on le veuille ou non, un pays multiculturel.
01:36Si on prend le cas de l'Angleterre, par exemple,
01:37le racisme et l'islamophobie en particulier
01:40touchent notamment les personnes issues du sous-continent indien.
01:42Parce que l'histoire coloniale anglaise, en fait, est liée à cette région-là,
01:45les Français qui débarquent là-bas,
01:46qui peuvent avoir éventuellement des origines algériennes,
01:49marocaines, sénégalaises,
01:50qui sont moins perçus comme des Arabes ou des Noirs,
01:53mais d'abord perçus comme des Français diplômés du supérieur,
01:57avec des compétences.
01:59Ce qui nous dit, c'est qu'on ne s'est jamais autant senti français
02:01que depuis qu'on est partis,
02:02parce qu'enfin, on me voit comme tel.
02:04On va avoir un accent français,
02:05on a été socialisé en France.
02:07C'est une surprise, souvent, pour les personnes qui partent à l'étranger,
02:09de découvrir, dans le regard de l'autre, leur propre francité.
02:13Ça permet une forme d'apaisement et de réconciliation identitaire.
02:16Une des difficultés pour les personnes qu'on a rencontrées,
02:18c'est que, de fait, leur identité, comme tout le monde, elle est plurielle.
02:21En France, on a du mal, en fait, avec ces identités plurielles,
02:23comme si être français et, en même temps, algérien,
02:26c'était être un petit peu moins français ou un peu moins aimer la France.
02:29On a du mal, au fond, à appréhender cette pluralité des identités,
02:31alors qu'à l'étranger, c'est souvent plus facilement accepté.
02:33Alors, en France, ils se sentaient français.
02:35Au fond, ils déploraient bien souvent le fait qu'on ne les perçoive pas
02:38et qu'on ne les traite pas comme tels.
02:39Nous, la majorité des personnes qu'on a rencontrées
02:41sont vraiment parties à regret.
02:42Ils auraient aimé voir s'épanouir en France.
02:45Leur pays, c'est la France.
02:46Et en même temps, leur pays ne leur a pas laissé leur chance,
02:48leur place pour s'émanciper et avoir la vie à laquelle ils aspirent.
02:52Alors, une partie des personnes qu'on a rencontrées
02:54retournent dans les pays d'origine de leurs parents ou de leurs grands-parents.
02:57C'est notamment vrai pour des personnes qui sont originaires du Maghreb,
03:01le Maroc, l'Algérie.
03:02Ce ne sont pas les destinations privilégiées.
03:03Et d'ailleurs, une partie des gens qu'on a rencontrés nous disent
03:05« Au fond, moi, je suis français, j'ai grandi en France,
03:08j'ai été socialisé dans un environnement occidental ou des pays du Nord
03:11et je ne me verrais pas forcément très bien vivre dans un pays à majorité musulmane
03:15ou un pays du Sud où le fonctionnement du pays est un petit peu différent. »
03:18Voilà, ce n'est pas une décision qu'on prend à la légère,
03:19de mettre son frère, sa soeur, ses parents à distance, à des milliers de kilomètres.
03:24Donc ça, c'est quelque chose qui pèse.
03:25Et donc, il y a une forme de culpabilité,
03:26qui se dit bien souvent qu'on n'est pas parvenu à changer la France, à la réformer.
03:30La France est d'une certaine façon irréformable au regard du contexte politique
03:34qui est le nôtre, une forme de banalisation du racisme.
03:37Et donc, à défaut de pouvoir changer la France,
03:39je vais me sauver moi-même et je vais sauver mes enfants.
03:41Les discriminations dont on ne nous a fait pas surviennent dans toutes les sphères de vie.
03:44On nous a beaucoup parlé de l'école, en fait.
03:45Malgré le fait que les gens qu'on a rencontrés aient plutôt connu de beaux parcours scolaires,
03:49ils ont tous des histoires, au fond, à l'école,
03:51de remarques racistes par les profs, de formes de discrimination à l'orientation.
03:55Ce qui fait que déjà, en fait, le mythe méritocratique républicain français
03:59est fortement écorné par ces expériences-là.
04:02Puis après, il y a des discriminations dans le domaine du logement.
04:04Un entretien qui m'avait frappé, par exemple,
04:06c'est quand une enquêtée nous avait raconté que quand, il y a quelques années,
04:09elle s'était installée avec ses parents dans une banlieue résidentielle près de Grenoble,
04:15tous les voisins avaient fait une pétition pour dire qu'ils ne voulaient pas d'arabe dans le quartier.
04:18Les personnes qu'on a rencontrées ne se considèrent pas nécessairement comme expatriées
04:21parce que l'expatriation est souvent vue comme provisoire.
04:25Il y a plus de 2 millions, en fait, de Français qui vivent à l'étranger.
04:29La très grande majorité des Français expatriés,
04:32c'est des gens qui ont fait ce choix volontairement,
04:35d'une certaine façon, pas à défaut.
04:36C'est des gens qui avaient envie de vivre une expérience à l'étranger, de voyager, etc.
04:40Nous, les personnes qu'on a rencontrées, elles auraient aimé ne pas avoir à faire ce choix-là.
04:45Par ailleurs, dans la mesure où leur expérience à l'étranger est positive,
04:4990% des gens n'envisagent pas de rentrer en France,
04:53et ce, d'autant plus que les projections sur l'avenir de notre pays,
04:58l'arrivée possible au pouvoir de l'extrême droite leur fait peur,
05:02et donc ils n'envisagent pas du tout de revenir.
05:04Et donc, ce n'est pas nécessairement comme des expatriés qui se considèrent,
05:07mais presque comme des exilés.
05:08Le rapport à la France, il est ambivalent.
05:10Il y a, d'une certaine façon, une forme de reconnaissance,
05:12et beaucoup des gens qu'on a rencontrés nous disent
05:15« Sans le système scolaire français, et malgré les brimades que j'ai pu y connaître,
05:19je ne serais pas arrivé là. »
05:20Et surtout qu'ils habitent maintenant dans des pays, souvent, où l'école est privée, assez chère.
05:25Et donc, il y a une forme de gratitude aussi à l'égard du système social français
05:29qui leur a permis de s'élever socialement, et puis en même temps une amertume.
05:32Ils disent « Mais quel gâchis ! Nous, on a joué le jeu, on a fait des études,
05:37on a essayé de contribuer à l'économie française,
05:40et malgré ça, en fait, on ne nous a pas laissé notre chance,
05:42on ne nous a pas laissé notre place. »
05:43Et donc, les gens ne sont pas vindicatifs, ils sont amers en fait.
05:46Ils sont là « Mais comment on a pu en arriver là ?
05:48Comment la France peut-elle se complaire dans ce genre de délits racistes ? »
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