00:00L'invité du 5-7 est une voix familière de notre antenne, d'habitude il n'est pas en studio ici à Paris,
00:05il est en Inde, mais il est désormais persona non grata dans ce pays.
00:08Preuve supplémentaire de la dérive autoritaire du Premier ministre Narendra Modi.
00:12Bonjour Sébastien Farsi.
00:13Bonjour.
00:14Vous êtes journaliste, vous avez été pendant 13 ans correspondant en Inde,
00:17donc pour Radio France notamment, mais aussi pour RFI et Libération.
00:20Vous êtes rentré en France en début de semaine, un aller simple, retour contraint et forcé,
00:25car les autorités indiennes ne veulent plus de vous sur place.
00:28C'est clairement une déchirure pour vous ?
00:30Oui, ça l'a été en fait.
00:31Il y a trois mois, mon permis de travail de journaliste a été révoqué,
00:35sans explication, sans justification.
00:38Et donc voilà, du jour au lendemain, mon travail de 13 ans, ma vie de 13 ans
00:42s'est arrêtée ici avec un simple email d'une ligne qui ne justifiait en aucun cas cette décision.
00:51Et voilà, j'ai dû rentrer aujourd'hui car je ne peux plus travailler en Inde.
00:55Je peux rester, vivre sur place car je suis marié à une Indienne,
00:58mais je ne peux plus travailler, donc je ne peux plus gagner ma vie.
01:00Vous vous y attendiez ou pas ?
01:01Non, pas du tout.
01:02On voyait les choses évoluer, on voyait le gouvernement se durcir envers les correspondants,
01:07les journalistes étrangers.
01:09Je ne suis pas le premier, je suis le cinquième en deux ans.
01:12Donc le vent commençait à souffler, les balles sifflaient autour de nos oreilles.
01:16Mais je ne pensais pas, bien sûr, personne ne s'attend à ce que ça nous tombe dessus.
01:20Jusqu'à présent, vous n'aviez jamais eu de problème,
01:22pas d'avertissement pour un reportage qui aurait pu déplaire aux autorités ou quoi que ce soit ?
01:26Non, même pas exactement.
01:27C'est-à-dire qu'il y a des fois, certains correspondants se font un peu taper sur les doigts,
01:30convoquer au ministère, et puis on peut se dire « Ah, peut-être que ça, ça déplaît, on va calmer le jeu ».
01:34Mais non, je n'ai eu aucun avertissement.
01:37Et puis même après, le ministère des Affaires étrangères lui était estomaqué.
01:41A vrai dire, c'est une décision qui vient du ministère de l'Intérieur, beaucoup plus rude.
01:45Le ministère des Affaires étrangères m'a dit qu'ils étaient étonnés, me soutenaient et qu'ils ne comprenaient pas.
01:49Et le ministère des Affaires étrangères français, le Quai d'Orsay, est-ce qu'il vous a soutenu ?
01:53Est-ce qu'ils ont fait quelque chose pour vous aider ?
01:55En tout cas, sur place, l'ambassade a essayé tout ce qu'ils ont pu.
01:59Ils ont essayé avec la précédente correspondante qui a aussi subi le même cas, Vanessa Douniac.
02:05Vanessa Douniac, journaliste de La Croix.
02:07Tout à fait, journaliste de La Croix, qui a été interdite, elle, il y a 18 mois,
02:10et qui a failli être expulsée quasiment manu militari, et qui a dû partir en février.
02:14Donc ce n'est pas la première fois que l'ambassade était au courant de ce tournant autoritaire envers les correspondants étrangers.
02:22Ils sont intervenus rapidement, ils connaissent malheureusement maintenant le système.
02:27Cela n'a pas vraiment servi à grand-chose, et il faut voir peut-être cela dans un contexte plus large.
02:33Peut-être que la France n'a pas le poids, ou ne veut pas peser assez dans cela.
02:37La liberté d'expression aujourd'hui est mise de plus en plus en danger en Inde.
02:41Nous sommes visés, pourquoi deux Français en quelques mois sur les cinq ?
02:47Est-ce que nous sommes visés plus particulièrement ?
02:49Nous sommes des alliés très forts, l'un des meilleurs alliés de l'Inde.
02:52La France doit peut-être changer de ton pour, si c'est vraiment une priorité la liberté d'expression et la démocratie en Inde,
02:58dire que ce n'est peut-être pas acceptable.
03:01Ce sont donc 13 années de votre vie qui se terminent ainsi de manière brutale.
03:04Est-ce que vous avez eu le temps, je ne sais pas, de préparer votre départ ?
03:07De dire au revoir à vos proches ? D'organiser un déménagement ?
03:10C'est arrivé il y a trois mois, et du jour au lendemain, je n'ai pas pu travailler.
03:14Ce que je n'ai pas voulu faire, c'est partir dans l'urgence et leur donner le luxe de choisir ma vie.
03:20J'ai décidé une date, moi-même, je me suis donné trois mois, peut-être aussi le temps de faire appel.
03:26J'ai fait appel, j'ai voulu aussi donner de la voix, avec l'ambassade qui m'a soutenu là-dessus dans cette démarche,
03:34mais aussi moi-même, leur faire comprendre que ce n'était pas normal,
03:37que je n'allais pas partir comme ça dans le silence et dans l'acceptation.
03:40Donc, pendant trois mois, j'ai lutté, j'ai fait appel, j'ai utilisé toutes les voix de recours
03:45pour aussi leur dire que je respectais leur système, que je voulais aussi faire appel.
03:49Tout a été rejeté ?
03:50Même pas répondu.
03:51Ah, carrément ?
03:52Non, non, apparemment, ils sont pas tenus, enfin, ils seraient tenus de me répondre, mais ils ne répondent pas.
03:57Donc, j'ai fait appel dans les 30 jours comme c'était prévu.
04:00J'ai refait une demande qui est toujours en cours d'instruction, mais qui va durer des mois et des mois, sûrement.
04:05Donc, j'ai passé ce temps où je n'ai pas pu travailler.
04:09Il y a eu des législatives pendant ce temps-là.
04:11Donc, les plus grandes législatives du monde ont eu lieu alors que j'avais été censuré.
04:15Donc, c'est un signal aussi.
04:17Ma dédiction a eu lieu quelques jours avant le début de la campagne.
04:21Et donc, non, c'est très difficile de partir.
04:24On ne part jamais vraiment de gaieté de cœur quand on a été interdit de travail, quand on a été censuré.
04:28Mais j'ai pu partir.
04:29C'est un choc psychologiquement.
04:30C'était une claque.
04:31C'était vraiment une claque pour moi, pour ma famille qui est vraiment déracinée.
04:37Et il faut réinventer sa vie.
04:39Votre femme est partie avec vous en France.
04:41Voilà, on est partis ensemble.
04:42En laissant sa famille à elle sur place.
04:44Tout à fait.
04:45Qu'est-ce qui s'est passé dans le pays pour qu'on en arrive là ?
04:48Il s'est passé que depuis 10 ans, mais surtout depuis 5 ans maintenant, le tournant autoritaire est de plus en plus clair.
04:55Et on n'est peut-être qu'un symptôme.
04:57Ce que moi, je vis, c'est malheureusement très faible par rapport à ce que vivent des journalistes indiens qui, eux, sont emprisonnés sous le coup de loi anti-terrorisme.
05:07Il y en avait encore jusqu'à quelques semaines, 7 en prison, la plupart pour terrorisme, pour avoir fait leur travail.
05:15Les médias sont accaparés par des groupes proches du pouvoir.
05:19Une censure progressive a lieu.
05:23Les journalistes qui n'adhèrent pas, en quelque sorte, se sont renvoyés, mis de côté.
05:30Les journalistes, mais aussi les chercheurs, les travailleurs de droits de l'homme.
05:36Donc, depuis 5 ans particulièrement, avec le ministère de l'Intérieur qui a été pris par un homme très autoritaire, Amit Shah, on a vécu un tournant autoritaire très fort.
05:46Et avec le résultat des élections législatives, qui finalement n'ont pas été aussi bonnes qu'attendues pour le Premier ministre Narendra Modi, est-ce que vous avez un espoir que ça s'arrange ?
05:54C'est très difficile à dire. Ce qui est sûr, c'est qu'il y a une pause aujourd'hui, peut-être, à cette campagne, à cette montée de l'hindouisme radical,
06:06et donc du monopole de pouvoir par Narendra Modi. Il n'a plus le monopole du pouvoir aujourd'hui.
06:12Et cela va lui poser vraiment des problèmes, car il menait vraiment toute cette campagne, l'hindouisme radical, la peur de l'étranger de l'intérieur.
06:22Il jouait sur la peur des musulmans, sur le fait qu'il y avait un complot permanent des musulmans, des étrangers, et donc il utilisait ça pour faire peur aux électeurs.
06:31Cela n'a plus fonctionné pendant cette élection. Il y a d'autres problèmes que les gens ont vus, le chômage.
06:37Aujourd'hui, peut-être que cela va changer, c'est difficile à dire. Le ministre de l'Intérieur est toujours le même.
06:44Mais en tout cas, c'est un signe d'espoir et je suis content d'être parti juste après ce résultat.
06:48Merci beaucoup Sébastien Farsi d'être venu témoigner ce matin sur France Inter. J'espère de tout cœur que vous pourrez y retourner, travailler dans ce pays pour Radio France.
Commentaires