00:00 - Si vous êtes trop serré, mettez-vous près de la fenêtre.
00:03 Voilà, je sais que vous pensez tous à la même chose.
00:07 Vous pensez tous à Julien Leclou.
00:10 Vous avez vu les journaux.
00:12 Vos parents m'ont parlé chez vous, entre eux ou avec vous.
00:16 Maintenant, vous allez tous partir en vacances.
00:20 Et moi aussi, je voudrais vous parler de Julien.
00:23 Alors, à propos de Julien, je sais pas grand-chose de plus que vous,
00:27 mais je voudrais vous donner mon point de vue.
00:30 D'abord, d'après ce qu'on m'a dit,
00:37 Julien sera pris en charge par l'assistance publique
00:40 et il va être placé dans une famille.
00:42 Quel que soit l'endroit où il sera,
00:44 il sera mieux qu'avec sa mère et sa grand-mère,
00:46 où il était maltraité,
00:47 pour dire les choses exactement, où il était battu.
00:51 Sa mère sera déchue de ses droits maternels,
00:54 ce qui signifie qu'elle n'aura plus le droit de s'occuper de lui.
00:57 Je pense que pour Julien,
01:02 la vraie liberté va commencer vers 15 ou 16 ans,
01:04 lorsqu'il se sentira libre d'aller et venir,
01:07 devant une histoire aussi terrible que celle de Julien,
01:11 la première réaction de chacun de nous est de se comparer à lui.
01:15 J'ai eu une enfance pénible,
01:18 enfin, beaucoup moins tragique que celle de Julien, mais pénible.
01:21 Et je me souviens que j'étais très impatient de devenir adulte
01:24 parce que je sentais que les adultes ont tous les droits,
01:26 qu'ils peuvent diriger leur vie comme ils l'entendent.
01:28 Un adulte malheureux peut recommencer sa vie ailleurs,
01:32 peut repartir à zéro.
01:34 Un enfant malheureux ne peut pas avoir cette pensée.
01:37 Il sent qu'il est malheureux,
01:38 mais il ne peut même pas mettre un nom sur son malheur.
01:40 Et surtout, nous savons qu'à l'intérieur de lui-même,
01:42 il ne peut même pas remettre en question
01:44 les parents ou les adultes qu'il font souffrir.
01:47 Un enfant malheureux, un enfant martyr,
01:50 se sent toujours coupable,
01:51 et c'est cela qui est abominable.
01:53 Parmi toutes les injustices qui existent dans le monde,
01:57 celles qui frappent les enfants sont les plus injustes,
02:00 les plus ignobles, les plus odieuses.
02:02 Le monde n'est pas juste et ne le sera jamais,
02:04 mais il faut lutter pour qu'il y ait davantage de justice.
02:06 Il le faut, on doit le faire.
02:08 Les choses bougent, mais pas assez vite.
02:11 Elles s'améliorent, mais pas assez vite.
02:13 Les politiciens, les gens qui nous gouvernent,
02:14 commencent toujours leur discours en disant,
02:16 "Le gouvernement ne cèdera pas à la menace."
02:18 Mais en réalité, c'est le contraire,
02:19 il cède toujours à la menace.
02:21 Et les améliorations ne sont obtenues
02:22 que parce qu'on les réclame fortement.
02:24 Depuis quelques années, les adultes ont compris,
02:27 et ils obtiennent dans la rue ce qu'on leur refuse dans les bureaux.
02:30 Si je vous raconte tout ça, c'est pour vous montrer
02:33 que les adultes, lorsqu'ils le veulent vraiment,
02:35 peuvent améliorer leur vie, peuvent améliorer leur sort.
02:39 Mais dans toutes ces luttes, les enfants sont oubliés.
02:42 Il n'existe aucun parti politique qui s'occupe réellement des enfants.
02:45 Des enfants comme Julien, des enfants comme vous.
02:47 Il y a une raison à cela.
02:50 C'est que les enfants ne sont pas des électeurs.
02:52 Si on donnait le droit de vote aux enfants,
02:55 vous pourriez réclamer davantage de crèches,
02:57 davantage d'assistantes sociales, davantage de n'importe quoi,
02:59 et vous l'obtiendriez,
03:00 car les députés voudraient avoir vos voix.
03:03 Par exemple, vous pourriez obtenir le droit d'arriver
03:05 une heure plus tard à l'école en hiver,
03:07 au lieu de venir en cours dans la nuit.
03:09 Je voulais vous dire aussi,
03:14 c'est parce que je garde un mauvais souvenir de ma jeunesse
03:17 et que je n'aime pas la façon dont on s'occupe des enfants
03:19 que j'ai choisi, moi, de faire le métier que je fais,
03:21 être instituteur.
03:23 La vie n'est pas facile, elle est dure.
03:25 Et il est important que vous appreniez à vous endurcir
03:27 pour pouvoir l'affronter.
03:28 Attention, je ne dis pas à vous durcir,
03:30 mais à vous endurcir.
03:32 Par une sorte de balance bizarre,
03:34 ceux qui ont eu une jeunesse difficile
03:36 sont souvent mieux armés pour affronter la vie adulte
03:38 que ceux qui ont été très protégés ou très aimés.
03:42 C'est une sorte de loi de compensation.
03:45 La vie est dure, mais elle est belle,
03:47 puisqu'on y tient tellement.
03:49 Il suffit qu'on soit obligé de rester au lit
03:50 à cause d'une grippe ou d'une jambe cassée
03:51 pour s'apercevoir qu'on a envie d'être dehors,
03:53 de se balader,
03:55 pour s'apercevoir qu'on aime vraiment beaucoup la vie.
03:57 Bon, maintenant, vous allez tous partir en vacances.
04:05 Vous allez découvrir des endroits nouveaux,
04:08 des gens nouveaux.
04:10 Et puis, à la rentrée, vous passerez tout dans la classe supérieure.
04:14 Je vous signale que les classes seront mixtes l'an prochain.
04:17 Et puis, vous verrez, le temps passe très vite.
04:19 Et un jour, vous aurez aussi des enfants.
04:21 Alors, j'espère que vous les aimerez et qu'ils vous aimeront.
04:24 À vrai dire, ils vous aimeront si vous les aimez.
04:26 Et si vous ne les aimez pas, ils reporteront leur amour
04:28 ou leur affection, leur tendresse
04:30 sur d'autres gens ou sur quelque chose d'autre.
04:33 Parce que la vie est ainsi faite
04:36 qu'on ne peut pas se passer d'aimer et d'être aimé.
04:38 Bon, les enfants, l'école est terminée.
04:40 Je vous souhaite de bonnes vacances.
Commentaires