00:00 "Bonjour, vous appelez pour un proche décédé, dites décédé. Un proche en fin de vie, dites fin de vie."
00:05 Les soins palliatifs ne hâtent ni ne retardent le décès.
00:08 Ils vont juste faire en sorte que les gens puissent vivre la fin de leur vie de la manière la plus paisible possible.
00:12 Donc en somme, les soins palliatifs c'est un peu comme une grande salle d'attente avant d'aller chez le dentiste
00:17 qu'ils rendraient la plus agréable possible.
00:19 Tout est beau, tout sent bon, il y a des magazines galam et qui datent de cette année, c'est fou !
00:24 Des canapés moelleux, il y a des petits chats qui font du piano...
00:27 Mais genre, c'est pas des petits chats qui jouent Adèle, c'est moins de la queue parce que c'est le seul morceau qu'ils connaissent.
00:32 Non, c'est des petits chats, ils jouent du Chopin, ils ont fait le conservatoire.
00:34 C'est vraiment le nec plus ultra de la salle d'attente.
00:36 Ouais, honnêtement, la métaphore a ses limites.
00:38 La métaphore de Fanny en Béat.
00:40 Peut-être ses limites, mais c'est une compatriote.
00:42 Je crois. Bonjour l'homme étoilé !
00:44 Bonjour, bonjour à toutes.
00:45 En vrai, vous vous appelez Xavier, mais les étoiles, c'est toutes les personnes que vous accompagnez en fin de vie,
00:51 dans votre quotidien d'infirmier en soins palliatifs à Metz.
00:54 Vos passions forment autour de vous une constellation que vous racontez dans votre dernière BD du même nom.
00:59 Vous avez aussi un compte Instagram où vous vous racontez.
01:02 Alors, puisqu'on est à la radio, je vais quand même rajouter que vous faites 1m93,
01:06 que vous êtes un tout petit peu tatoué, on en voit qui dépasse du costume ici et là.
01:10 Vous avez une grosse barbe et que vous amadouez parfois, souvent, vos passions avec de la musique de Jacques Brel à Freddie Mercury,
01:17 en passant par La Fouine.
01:19 L'homme étoilé, c'est d'abord un compte Instagram, non ?
01:22 C'est un compte que vous avez commencé, je crois, parce que vous en aviez marre que les gens vous évitent
01:26 et fassent des têtes de 6 mètres de long, après que vous leur ayez dit qu'elle était votre métier, c'est ça ?
01:31 Oui, c'est ça. C'est qu'en fait, je vivais quotidiennement des rencontres d'une richesse incroyable
01:38 et on ne m'invitait jamais à les raconter.
01:40 Et je le vivais avec une grande frustration parce que je me rends compte que mon travail est toujours entouré de beaucoup de mystères,
01:48 d'obscurités, d'inquiétudes, alors qu'en soins palliatifs, on a un cœur de dire qu'on travaille avec la vie.
01:55 Et c'est ça que j'avais envie de raconter, de partager.
01:57 Et plutôt que les gens évitent de vous regarder une fois que vous avez dit "je suis infirmier en soins palliatifs"
02:01 et qu'ils regardent ailleurs et qu'ils essayent de parler à quelqu'un d'autre dans la soirée ?
02:04 Mais en fait, chaque fois que je dis que je suis infirmier en soins palliatifs, je recueille des réactions de l'ordre de l'apitoiement,
02:10 comme si j'étais puni quelque part.
02:12 Vous ne l'aviez pas choisi aussi ?
02:14 Oui, voilà, c'est ça. Alors que non, au contraire, c'est un métier qui m'anime, que je vis avec beaucoup d'épanouissement et de bonheur.
02:25 J'ai l'impression que la beauté des soins palliatifs, surtout dans un hôpital en souffrance, c'est que par rapport à plein d'autres soignants,
02:31 vous avez le temps de vous occuper des patients, notamment la nuit qui semble être un moment assez privilégié.
02:36 On a cette chance en soins palliatifs d'avoir un rapport au temps privilégié. On nous donne le temps d'offrir une prise en charge qualitative.
02:45 Et effectivement, la nuit, c'est un moment assez particulier parce que c'est souvent le moment où les angoisses remontent.
02:51 Les familles ont quitté l'hôpital, donc les patients se retrouvent seuls, un peu plus isolés.
02:56 On a un rapport au temps qui est différent parce qu'on organise notre charge de travail différemment.
03:00 On est moins de soignants dans le service et on palpe un petit peu quels sont les besoins en termes de communication, de dialogue, d'échange.
03:08 Et donc oui, on vit beaucoup de moments très touchants et très humains la nuit.
03:14 C'est la nuit qu'on vous raconte par exemple comment on a rencontré son premier amour pendant ses insomnies.
03:18 Je pense à Christine notamment, dont vous racontez l'histoire d'un constellation.
03:21 Virginie Grimaldi, vous-même, vous aviez des préjugés sur les soins palliatifs ?
03:25 Non, j'avais lu la première BD de Roméo et Juliette.
03:28 Je suis très heureuse de le rencontrer en vrai et je suis très émue.
03:32 Parce que vous êtes des personnes qu'on n'oublie pas.
03:35 Parce que vous accompagnez les mourants mais surtout les vivants qui les entourent.
03:40 Je crois que vous marquez des vies et donc les préjugés que j'avais étaient plutôt positifs.
03:46 Et alors, il y a de tout. Malheureusement, il y a un manque de moyens qui met à mal cette profession.
03:53 Mais c'est des gens qu'on n'oublie pas.
03:58 D'ailleurs, ils sont remerciés. On voit dans votre BD que les familles sont vraiment reconnaissantes de votre présence.
04:03 Ce que vous racontez, c'est des histoires de gens que vous accompagnez jusqu'au bout.
04:06 Des histoires qui sont très émouvantes, parfois un peu rigolotes.
04:09 Comme quand vous faites du tam-tam sur le ventre d'un patient.
04:11 C'est vraiment mon moment préféré que je n'avais pas vu venir.
04:14 Comment est-ce que vous entamez la relation ?
04:16 Notamment, j'imagine, quand le patient n'est pas super réceptif, il n'a pas très envie qu'on vienne l'aider.
04:22 Mon boulot se situe dans l'accueil et la proposition.
04:27 Je ne suis pas là pour imposer quelque chose.
04:29 J'aime bien envisager mon travail à la manière d'un enquêteur.
04:32 J'essaie de comprendre qui est en face de moi, qui je soigne.
04:35 Je prends toujours les gens à moment T de leur existence.
04:38 Je ne sais pas qui ils ont été avant.
04:40 J'essaie de comprendre qui je soigne pour tenter de trouver le chemin,
04:45 pour trouver quel corps de faire vibrer, pour tenter d'amener un peu de vie dans cette chambre.
04:51 Il y a effectivement des patients avec lesquels on ne noue pas de lien,
04:55 avec lesquels il ne se passe rien.
04:57 Et c'est ok en fait.
04:59 Oui, ce n'est pas des cons.
05:00 Non, non, tout à fait.
05:01 Et puis parfois le lien va se nouer avec une de mes collègues plutôt qu'avec moi.
05:05 C'est tout un équilibre qui me va très bien comme ça.
05:08 Parfois, quand vous ressentez de l'utilité,
05:11 quand vous, par exemple, vous n'aimez pas un patient,
05:13 vous vous posez la question de pourquoi et de comment contourner cette difficulté ?
05:16 Bien sûr. Alors moi, j'adore les patients qui sont hostiles.
05:19 Parce que moi, j'aime envisager mon métier comme un défi permanent.
05:23 Et j'adore les râleurs, les colériques.
05:25 Parce que je pense que justement, il y a quelque chose à...
05:28 C'est vrai ?
05:29 Ce dernier mot, ça a été "Allez vous faire foutre".
05:31 J'aurais adoré ton père.
05:33 Mais je pense qu'il y a quelque chose à gratter.
05:35 On peut se contenter d'apprécier les émotions que les personnes expriment au premier degré,
05:41 de manière assez superficielle.
05:42 Mais quand on gratte, on se rend compte qu'elles expriment toujours autre chose.
05:45 Et c'est un défi au quotidien. J'adore ça.
05:48 Alors moi, j'ai entendu dire que les soins palliatifs,
05:50 ce n'était pas forcément la dernière étape avant de dire "Ciao, bye bye".
05:53 Et qu'on pouvait être en soins palliatifs et en sortir.
05:55 Vous faites des miracles, en fait, c'est ça ?
05:57 Vous avez une barbe, des cheveux longs, vous êtes grand, charismatique.
06:01 Vous êtes un petit peu le prochain messie ?
06:03 Non, du tout. Mais en fait, un volet assez méconnu des soins palliatifs,
06:07 et c'est dommage, c'est ce qu'on appelle les soins de support.
06:10 Ce sont tous les soins qui vont être prodigués à des personnes qui sont en situation curative.
06:16 Donc qui sont, par exemple, atteintes d'un cancer, qui suivent de la chimiothérapie.
06:20 Et l'adjectif "palliatif", en fait, ce n'est vraiment pas lié à tout ce qui peut être source d'inconfort
06:25 et de souffrance liée à la maladie ou au traitement de la maladie.
06:29 Donc il y a des personnes qui sont en situation curative,
06:31 qu'on va suivre parfois pendant plusieurs semaines, mois ou années,
06:34 et qui risquent aussi d'arriver dans notre service dans des conditions de fin de vie.
06:41 Mais donc, on a des patients qui sont amenés à faire plusieurs séjours dans notre service
06:46 pour équilibrer leur traitement et rentrer chez eux ensuite.
06:50 Vous accompagnez des gens en fin de vie, vous êtes là pour eux quand parfois personne d'autre n'est là.
06:53 Est-ce qu'eux, ils vous apprennent des trucs ? Est-ce que vous parlez bien suédois, par exemple, aujourd'hui ?
06:57 Non, j'aimerais beaucoup, mais vraiment que des rudiments.
07:01 "Hej då", je veux aussi dire "je t'aime", en suédois c'est ce qu'il y a de plus beau.
07:04 "Hej då", c'est une patiente qui s'était promis de vous apprendre le suédois.
07:08 On peut le faire en Lara Fabian, "Hej då".
07:11 Je ne sais pas parler la suite.
07:15 Oui, bien sûr, parce que j'apprends beaucoup au contact de mes patients.
07:23 Je me plais à penser que mes patients me font grandir en tant que soignant, mais aussi en tant qu'homme.
07:27 C'est des rencontres humaines dans lesquelles je m'investis à 200%.
07:31 J'ai à cœur aussi d'apprendre de ces personnes qui vivent des moments si compliqués et si fragiles de l'existence.
07:39 Est-ce que vous pensez que la solidarité dans vos équipes de soignants est un peu différente qu'ailleurs ?
07:43 Je ne dis pas que c'est mieux qu'ailleurs, mais je me dis qu'on n'atterrit pas par hasard dans ce genre de service.
07:47 Je n'ai pas travaillé qu'en soins palliatifs, mais j'ai travaillé en oncologie, notamment, beaucoup.
07:55 On était aussi très solidaires au sein de notre équipe.
07:58 Les enjeux sont différents.
08:00 Je pense que l'important, c'est vraiment d'avoir un langage commun, un langage d'équipe, d'avancer tous dans le même sens.
08:07 Mais oui, effectivement, la solidarité, c'est un truc qui est super important au sein d'une équipe, surtout dans des prises en charge, c'est complexe.
08:15 Virginie Grimaldi, Xavier, vous cherchez tous les deux la lumière chez les gens dans votre travail, dans vos personnages.
08:21 Vous n'êtes jamais un peu plus sombre sur l'espèce humaine, l'un comme l'autre. Comment vous surmontez dans ces cas-là ?
08:27 Je te laisse répondre.
08:29 Si, moi souvent.
08:31 Ça se voit un peu dans votre dernier livre.
08:33 Oui, mais plus je vieillis, plus ma naïveté s'évapore.
08:39 C'est la raison pour laquelle j'aime beaucoup les jeunes, parce qu'ils ont cette insouciance, cette confiance en l'autre qui s'effrite un petit peu, je trouve.
08:51 Mais bon, il y a des moyens de la retrouver.
08:53 Il faut côtoyer les bonnes personnes.
08:55 Et je crois qu'il y a quand même du bon dans pas mal de personnes.
08:59 Xavier ?
09:00 Moi, je le retrouve étrangement à l'hôpital, ce bon-là.
09:03 Je me rends compte qu'au quotidien, j'ai le sentiment qu'on s'habille tous d'une espèce de pellicule de superficialité.
09:11 Et c'est ce que j'aime dans mon métier, c'est que j'ai vraiment le sentiment qu'on va au cœur de ce que sont les gens.
09:15 Et quand on va au cœur de ce que sont les gens, on se rend compte qu'on est tous habités et animés par la même chose.
09:21 L'envie d'être heureux, de diffuser de l'amour et du bonheur.
09:25 Et quelque part, c'est à travers les patients que je soigne que je retrouve une certaine forme de foi.
09:29 Ils sont vulnérables et ils sont vrais.
09:33 Et que vous portez des crocs, c'est ça aussi ? C'est une certaine vulnérabilité ?
09:36 Il ne faut pas faire ça.
09:39 Vous hochez beaucoup la tête, Virginie, en tout cas.
09:41 Aux crocs, oui.
09:43 Est-ce que dit Xavier de manière...
09:45 Oui, je suis complètement en phase avec son discours.
09:48 Et c'est vrai que dans les périodes de souffrance, de vulnérabilité, c'est là que les personnes se révèlent vraiment.
09:54 Et ce qu'on est profondément, c'est-à-dire qu'on est tous à peu près les mêmes, tous foutus pareils, c'est là que ça se révèle le plus.
10:02 On veut tous la même chose, surtout.
10:04 L'amour, de l'amour et du chocolat.
10:06 Oui, c'est devenu galvaudé, mais oui, de l'amour et du chocolat, exactement.
10:11 Xavier, c'est quoi le dosage parfait de vodka dans une dame blanche ?
10:14 C'est ni fait ni à faire.
10:17 C'était un patient qui rêvait d'une dame blanche.
10:22 Et quand on a pu lui offrir cette fameuse dame blanche, il nous a dit qu'elle était géniale, mais qu'elle manquait de vodka.
10:28 Et ça a été tout un challenge dans notre équipe de trouver la juste dose de vodka pour satisfaire ses papys.
10:33 Mais il ne faut pas faire ça.
10:35 Dans l'époque, c'est à bannir.
10:38 Vous le savez parce que vous avez finalement goûté un jour vous-même et ce n'était pas d'un goût.
10:42 Merci beaucoup, l'homme étoilé.
10:43 Votre nouvelle BD s'appelle "Constellation".
10:45 Elle fait pleurer, évidemment, je ne vais pas vous mentir, mais elle fait bien pleurer.
10:49 On est content d'avoir pleuré.
10:50 Et on va la faire gagner sur l'Instagram de l'émission.
10:52 Suivez-nous, on vous la fait gagner.
10:54 Dédicacé.
10:55 C'est aux éditions du Lombard.
10:57 *musique*
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