00:00 Monsieur Tabard, je vous assoie.
00:03 Autant que je vous le dise avec franchise, je suis venu vous voir sans raison spéciale.
00:11 Plutôt rare que vous vieniez ici par curiosité, mais enfin...
00:16 Bon, alors vous êtes marié, Monsieur Tabard?
00:22 Merveilleusement marié, oui, à une femme supérieure, ça je dois le dire.
00:28 Et aucun problème de ce côté-là.
00:31 Et je me porte très bien.
00:34 Je me réjouis. Je peux vous demander votre profession?
00:38 Le magasin marche très bien, on double le chiffre d'affaires tous les ans.
00:42 Quel magasin?
00:46 Quel magasin? Le magasin de chaussures.
00:49 Chaussures pour hommes, femmes, enfants, surtout les enfants.
00:54 Tout le monde a besoin de chaussures et avec les encombrements actuels, il y aura de plus en plus de piétons.
00:59 Vous êtes un homme heureux, un homme sans soucis, sans ennemis.
01:05 Sans ennemis, ça c'est beaucoup dire.
01:08 Depuis ma plus tendre enfance, au collège, à l'armée, j'ai toujours été très jalousé.
01:13 Enfin, ça m'a pas empêché de dormir.
01:16 Et puis j'ai un défaut très grave.
01:20 La franchise.
01:23 La franchise, on peut faire beaucoup de mal avec ça.
01:25 Mais je comprends très bien le but de votre visite.
01:29 Qu'attendez-vous de moi au juste?
01:31 Eh bien voilà, personne ne m'aime et je veux savoir pourquoi.
01:37 Oui, je sais ce que vous allez me répondre.
01:40 Pourquoi est-ce que je veux pas avoir un psychanalyste?
01:42 C'est pas l'argent que ça me coûterait, ça j'ai des moyens, croyez-moi.
01:45 Mais je ne veux pas perdre mon temps à raconter ma vie sur un canapé.
01:48 Non, je suis pas une femmelette, c'est pas vrai.
01:50 Mon magasin me prend trop.
01:51 On est bottier 24h/24 ou alors on a qu'à faire autre chose dans ma chambre.
01:54 Si vous pensez que tout le monde vous déteste, c'est peut-être que vous avez montré du mépris à l'égard de tel ou tel.
02:02 Ah non, absolument pas, non, je méprise personne.
02:04 Vous savez, tout le monde peut venir se faire chausser chez Tabard.
02:08 Je chausse aussi bien les juives que les femmes arabes.
02:12 Et même les chintoks, le jour où elles viendront.
02:16 A condition qu'elles veuillent bien porter des talons hauts.
02:20 Mais c'est pas demain la veille.
02:22 Non, je sens que je suis détesté.
02:26 Et je ne sais pas par qui.
02:30 Je sais pas par qui.
02:32 Je sens que c'est dans l'air quand je sors en public, au restaurant, au cinéma.
02:37 Ou à la Vagram quand je vais voir la boxe.
02:39 Je sais pas si ma concierge me déteste, mais après quand je lui parle, elle l'a oust les épaules.
02:43 Et ma femme rit tout le temps.
02:46 Sauf quand je raconte quelque chose de drôle.
02:49 Et puis alors surtout les vendeuses.
02:52 Oui, c'est ça le plus grave.
02:55 C'est pas chaque fois que je leur fais une réflexion sur quelque chose, de leur travail.
02:59 Et bien elles me répondent.
03:01 Elles raisonnent, elles font, elles font la...
03:03 Les raisonneuses.
03:05 Mais vous avez des amis.
03:07 Euh, non, pas d'amis.
03:09 Remarquez que j'en ai pas besoin, heureusement, parce que si j'en ai besoin, j'en trouverais pas.
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