00:00 Depuis des millénaires, mon histoire se confond avec celle des communautés humaines.
00:08 Cette cohabitation, souvent tumultueuse, a connu son âge d'or.
00:13 En projetant son clair obscur sur mes berges, le siècle des Lumières a fait de moi l'une des artères vitales de la France.
00:20 Cette mémoire de l'eau, je vais vous la raconter en compagnie de ceux qui la peuplent et qui ont œuvré à son évolution.
00:28 Depuis toujours, les hommes cherchent à m'apprivoiser.
00:32 Au Moyen-Âge, ils élevaient déjà des digues pour contenir la fougue de maisons.
00:37 Appelées turcies, puilles levées, ces barrières de terre et de bois devaient protéger les terres agricoles et faciliter la navigation.
00:45 Ce qui ne m'empêcha pas de sortir régulièrement de mon lit.
00:49 Pour y remédier, à la fin du XVIe siècle, des intendants eurent pour mission d'édifier et de réparer les ouvrages.
00:56 Cru après cru, j'ai pourtant continué de bouleverser le Val.
01:00 Le combat opposant le tumulte de mes eaux au génie humain s'est ainsi poursuivi au XVIIIe siècle,
01:07 une époque à laquelle les ingénieurs ont pris le relais des intendants.
01:10 Je vous propose de partir à la rencontre de l'un de ces hommes,
01:14 qui a consacré son existence à renforcer les protections contre mes humeurs torrentieuses.
01:19 Soyez les bienvenus à bord de ce magnifique chaland de Loire.
01:25 Je m'appelle Nicolas Poitvin et je suis architecte ingénieur.
01:29 Durant des années, j'ai assumé la charge d'inspecteur des turcies élevées que m'a assigné Colbert,
01:35 le contrôleur général des finances et secrétaire d'État à la Marine.
01:39 J'ai sillonné la vallée de la Loire, j'ai visité et inspecté ces digues,
01:43 dressé les devis des travaux à effectuer et j'en ai contrôlé l'exécution.
01:47 A l'époque, Colbert nourrissait de grandes ambitions.
01:50 Il souhaitait parvenir à mettre en place un système de protections insubmersibles,
01:54 destiné à protéger les terres cultivées du Val.
01:58 Entre 1682 et 1705, il diligenta ainsi d'importants travaux de surélévation et de renforcement des levées.
02:06 Le résultat ne fut pas à la hauteur des attentes du ministre favori de Louis XIV.
02:11 Effectivement. En 1707 par exemple, le débit du fleuve en cru ronde de nombreuses digues
02:17 et provoque l'inondation de la vallée d'Anjou.
02:20 Nous avons alors décidé de rehausser les levées à 7 mètres au-dessus des basses eaux.
02:24 Sans guerre, plus de succès.
02:26 Force est de constater qu'avant même l'achèvement des travaux,
02:30 trois crues ont en effet contredit le principe du rehaussement.
02:33 Les brèches ouvertes en 1707 ont de nouveau cédé
02:37 et les ponts médiévaux n'ont pas résisté à la pression des flots.
02:40 Et pour cause, lorsqu'elle est emprisonnée dans des levées plus hautes,
02:45 l'eau entre en surpression, ce qui accroît sa puissance.
02:49 Le rehaussement est d'autant plus fragile que les travaux ne sont pas toujours bien exécutés
02:54 et que les anciennes levées ne sont pas des constructions homogènes.
02:57 Malgré cette série de catastrophes, le pouvoir royal poursuit son programme de travaux
03:02 visant à conforter et rehausser les digues.
03:05 Après la crue de la Pentecôte de 1733, qui entraîne la rupture des levées de 7 mètres,
03:11 on abandonne le principe des déchargeoires,
03:13 ces dispositifs conçus pour recevoir le trop plein d'eau.
03:16 Un choix auquel la pression des riverains désireux de préserver leurs terres agricoles
03:21 et leurs habitations n'est d'ailleurs pas étranger.
03:24 Avec Louis de Règemort, mon successeur en qualité d'ingénieur des turcises-levées de la Loire,
03:29 les levées continuent de monter et de s'allonger,
03:32 modifiant profondément le paysage du Val.
03:35 Certains accès et vues sur le fleuve sont fermés
03:37 et les embouchures des affluences s'écartent de leur tracé naturel.
03:41 Était-il nécessaire de bouleverser ainsi mes paysages ?
03:45 Sans l'ombre d'un doute.
03:47 Nous pensions ainsi garantir la stabilité des levées
03:50 et améliorer la navigabilité du fleuve.
03:52 Pour moi, il s'agit d'un véritable corset qui limite nettement mes déplacements.
03:56 Pour vous, peut-être.
03:58 Mais pour l'État, l'avènement d'un système de voies d'eau interconnectées
04:02 constitue un moyen efficace de développer le commerce à l'échelle nationale
04:06 et d'unifier le territoire.
04:08 L'accroissement du commerce et des possibilités de circulation
04:12 offrent en outre une source de profit non négligeable pour la Couronne.
04:16 Parmi tous les ouvrages d'aménagement des voies navigables,
04:19 il en est un qui est à mon sens absolument incontournable.
04:23 Lequel ?
04:25 Le canal d'Orléans.
04:26 Il constitue à mes yeux le plus remarquable ouvrage construit à l'époque.
04:30 Pas moins de 13 années de travaux semés d'embûches ont été nécessaires
04:34 pour parvenir à l'ouvrir à la circulation fluviale en mars 1692.
04:39 Une patience qui s'est toutefois avérée payante,
04:42 car le transport et le commerce en ont été considérablement favorisés.
04:46 Grâce au canal, de nombreux produits peuvent ainsi circuler de Nantes jusqu'à Montargis
04:51 pour rejoindre la Seine et atteindre Paris.
04:55 Les marchandises du Nouveau Monde arrivent à la capitale.
04:59 Mais ça c'est une autre histoire qui l'incombe à d'autres de raconter.
05:03 [Musique]
05:21 [Silence]
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