00:00 Chaque île, les corps bougent différemment.
00:02 Le Régué on bouge comme ça, l'Ozantie on bouge comme ça, au Brésil on bouge comme
00:07 ça, mais c'est dingue ! Ça c'est un truc qui m'a toujours paru dingue.
00:10 La petite enfance.
00:15 J'étais fabriqué en Guadeloupe.
00:18 Dans la famille de ma mère qui était une petite bourgeoisie en Guadeloupe, ils se sont
00:23 dit "tu peux pas avoir un bébé ici sans être marié dans notre famille".
00:29 Donc ils ont trouvé un petit appartement à Paris.
00:33 J'ai été élevé par elle jusqu'à l'âge de 2 ans, 3 ans.
00:38 Ensuite il fallait qu'elle gagne sa vie et tout ça, au bout d'un moment, elle a fait
00:42 de la danse.
00:43 Elle a commencé à faire des tournées.
00:45 Et moi pendant ça là j'étais en nourrice.
00:47 Après je suis parti habiter à Pavillon-sous-Bois, dans une autre famille.
00:51 Et là j'étais dans un milieu franco-français, blanc.
00:58 Donc là tu fais une rentrée scolaire en primaire dans cette nouvelle famille avec
01:02 la fille qui a ton âge, Chantal, et un jeune garçon.
01:04 Oui, oui.
01:05 Moi j'étais dans une école de garçons.
01:06 Il n'y avait pas d'école mixte à l'époque.
01:08 Alors j'ai très peu de souvenirs de cette école, mais j'ai un mauvais souvenir.
01:12 Il y a eu l'hiver, il y avait de la neige.
01:15 Et il y avait des garçons qui m'avaient attrapé le dos.
01:18 Ils me tenaient les bras autour d'un arbre en me disant "Blanche-Neige, il faut que
01:22 tu manges de la neige".
01:23 Alors ça c'est un souvenir.
01:24 Parce que des enfants colorés, il y en avait zéro dans l'école.
01:28 Il n'y en avait pas.
01:30 Même quand j'étais à la primaire bien plus tard, on était deux colorés dans l'école
01:34 primaire.
01:35 Ce n'est plus du tout le cas maintenant.
01:36 Ça m'a marqué puisque je m'en rappelle encore.
01:38 Est-ce que tu ressens une espèce de manque d'une part de papa que tu ne connais pas,
01:43 et au-delà de ça, le rapport à la couleur ? Parce que je crois que ton père est Guadeloupéen.
01:47 Oui.
01:48 Tu as eu un flash avec la musique afro-cubaine, donc déjà ce n'est pas par hasard.
01:52 Et tout à coup, est-ce que tu sens, sans pouvoir mettre des mots dessus, quelque chose,
01:58 une relation assez particulière avec cette culture-là et ces gens-là ?
02:05 Alors, je n'ai pas de manque de mon père.
02:08 Je n'ai pas de manque de me dire "j'aurais été mieux en Guadeloupe".
02:14 Mais j'ai une connaissance des Antilles.
02:19 Ma mère a une pile, que j'ai récupérée, de 78 tours de musique afro-cubaine.
02:26 Et donc, j'ai dû entendre de la musique, quand j'étais petit, avec les amis antillais
02:31 qui avaient à la maison, de la musique antillaise et de la musique cubaine.
02:36 Et quand j'ai commencé à habiter avec ma mère, j'ai vite appris la Biguine.
02:41 Donc, je sais danser la Biguine.
02:43 De temps en temps, on mangeait créole.
02:45 J'entendais la famille qui arrivait, qui parlait créole.
02:48 Des amis qui parlaient créole.
02:50 Donc, j'avais une espèce de culture sans aide dans le pays.
02:53 Local en France.
02:56 Voilà, il m'était transmis une culture du pays.
02:59 Génial.
03:00 L'envie vraiment forte de vouloir connaître les Antilles est arrivée plus tard.
03:03 Et dans toute cette relation de pré-adolescence à adolescence, il n'y a jamais eu de manifestation
03:09 comme tu avais pu avoir avec les boules de neige, etc. ?
03:11 C'était vraiment rien, pas de problème ?
03:14 Il y en avait, c'était surtout des adultes.
03:17 Il y avait un mec qui habitait dans l'immeuble où on était.
03:21 Nous, on habitait en haut dans des chambres de bonne.
03:24 Et en bas, c'était un immeuble un peu bourgeois, nos gens.
03:28 Il y avait un mec.
03:30 Alors, je descendais les poubelles pour cinq étages.
03:32 Puis, comme il voyait que j'avais été dans le local à poubelles dans la cour, quand
03:37 je remontais, il ouvrait sa porte.
03:38 Il disait tout fort à sa femme.
03:41 Ah, c'est les nègres qui descendent leurs poubelles.
03:43 Quand même.
03:44 Comment tu le prenais, ça ? Tu remontais un peu triste en plus ?
03:47 Tu parlais à ta maman ou à tes frères et soeurs ?
03:49 Oui, je l'avais dit à ma mère.
03:50 Et elle te disait quoi par rapport à ça ?
03:51 Ma mère disait que je lui ai cassé la gueule.
03:54 Ce qui est dingue, c'est que depuis que tu as tant d'enfance et puis le moment où
03:57 tu es arrivé en nourrice, à chaque fois, il y avait quand même des choses qui arrivaient
04:02 sur toi.
04:03 J'ai l'impression que ça glissait un peu où tu le prenais.
04:05 Toute ma vie, par exemple, mais il restait un truc.
04:09 Je me rappelle un moment, j'allais le matin en métro.
04:13 Je ne m'asseyais jamais dans le métro parce qu'un jour, j'avais une réflexion dans
04:15 un bus, une bonne femme qui dit à vous, vous prenez notre place.
04:21 Donc, je me suis levé et puis jamais je me suis assis dans le métro pour ne pas prendre
04:27 la place d'un blanc.
04:28 C'était presque toute ma vie comme ça.
04:31 C'était très présent.
04:32 Mais oui.
04:33 J'avais toujours peur de tomber sur un con qui me fasse une réflexion comme on m'avait
04:36 déjà fait.
04:37 Ta position, tu dis effectivement je suis là, je ne suis pas chez moi, on me fait
04:40 des réflexions par rapport à la couleur de ma peau.
04:43 Mais par exemple, la première fois que je suis allé en Guadeloupe de ma vie, je pars
04:46 tout seul et je vais dans la ville de Saint-Anne.
04:49 Je rentre dans la vraie Guadeloupe.
04:51 J'avais 35 ans.
04:53 Et je marche le long du marché, je vois des gens et tout, je sens des odeurs et tout.
04:57 Et j'écolle des larmes qui commencent à couler.
04:59 C'est-à-dire, j'ai senti d'un seul coup tout ce que j'avais enfoui en moi.
05:06 C'est-à-dire d'un seul coup, une émotion dingue qui m'a pris.
05:09 Ce n'était pas des larmes de tristesse.
05:11 Ce sont des larmes que je n'arrive pas à savoir d'où ça venait.
05:14 Je n'arrive pas à savoir d'où elles provenaient.
05:17 D'un seul coup, il est revenu des trucs que j'avais reçus en métropole, même si j'avais
05:21 eu plein de copains et tout ça.
05:23 Mais des sarcasmes que j'ai reçus.
05:24 J'ai dit, voilà, tous les gens ici, ils ont minimum ma couleur, sinon ils ne sont plus
05:30 foncés.
05:31 C'est dingue.
05:32 Jamais je n'aurais subi ça ici.
05:35 Donc, je me sens désenti et en même temps, j'aime profondément l'hexagone.
05:44 Donc, on peut aimer les deux.
05:46 Je me sens presque comme un cadeau d'être non pas assis le cul entre deux chaises, mais
05:52 assis dans deux fauteuils.
05:53 C'est bien, j'aime bien ça.
05:55 Parce que généralement, le métis, c'est entre deux chaises.
05:57 Oui, mais…
05:58 Toi, non.
05:59 Je n'ai pas l'impression.
06:00 Tu as deux fauteuils, tu vois bien le distinct.
06:02 Voilà, mais j'aime profondément la France, la musique, la musique pop, la musique classique,
06:09 la musique brésilienne et évidemment la musique antillaise et toutes les musiques des
06:14 Caraïbes.
06:15 Est-ce qu'il y a quelque chose de particulier au fait d'être de couleur en 2024 en France?
06:19 Alors, je sens toujours qu'il y a une différence.
06:22 Ça ne me fait pas souffrir du tout.
06:27 Probablement, dans un pays où tu es un peu différent de la grande majorité des gens,
06:35 tu peux par moment sentir quelque chose.
06:38 J'ai connu les deux époques.
06:40 J'ai connu l'époque où on était deux colorés dans l'école.
06:43 J'étais à Neugean, il y avait une famille de Haïtiens, deux frères et moi sur une
06:50 école de 500 personnes.
06:52 Et maintenant, le monde est différent et en plus, j'ai un statut un peu différent.
06:56 Un de mes fils m'a dit « Tu sais, papa, des fois, je me fais arrêter un peu plus que
07:00 les autres dans la rue.
07:01 » Il y a toutes sortes de gens, des gens tolérants, moins tolérants.
07:04 Je crois que dans le monde entier, c'est pareil.
07:06 [SOUS-TITRAGE : RED BEE MEDIA]
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