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00:02 Yves Calvi
00:06 RTL matin jusqu'à 9h. Mais oui 8h22. Bonjour Philippe Val. Bonjour Yves. Merci de nous rejoindre ce matin sur RTL.
00:13 Vous avez dirigé Charlie Hebdo mais aussi France Inter et vous publiez un nouvel essai intitulé
00:18 "Rire". Le livre paraît demain aux éditions de l'Observatoire et vous posez notamment cette question
00:22 "Pourquoi le monde est-il devenu si sérieux ?" Quelle est votre réponse Philippe Val ?
00:27 Il y a des tas de raisons mais je pense qu'une des raisons profondes c'est une espèce d'hystérie identitaire.
00:32 Plus les gens sont remplis d'eux-mêmes, moins les autres les intéressent
00:36 et plus même ils sont choqués et offensés par ce que sont les autres. Et tout devient sérieux, tout devient dramatique et tout devient violent.
00:44 Alors disons-le, vous traitez le thème du rire avec beaucoup de sérieux et vous avez raison.
00:48 Parmi les sucreries de votre livre, cette question "Le rire est-il de droite ?" Franchement j'ai bien envie de vous entendre.
00:56 Le rire en tous les cas, en tous les cas le rire est une surprise. Alors il y a évidemment des gens qui font rire
01:01 parce qu'ils ont devant eux un public qui est d'accord avec eux et
01:06 bon et puis c'est des gros coups d'oeil entre nous, ils ricanent parce qu'ils sont d'accord.
01:10 Pour moi le rire dont je parle c'est un rire de surprise. On est surpris, le corps
01:16 lui-même a un spasme qu'on n'a pas prévu d'avoir.
01:21 C'est une réaction et le rire est purement réactionnaire. Alors est-ce que réactionnaire ça veut dire toujours de droite ? Mais en tous les cas c'est réactionnaire.
01:28 Alors je vous cite "On objectera qu'aujourd'hui en France il n'y a pratiquement que des comiques de gauche, c'est tout le problème.
01:34 Ils ne sont pas drôles parce qu'ils sont de gauche ou alors ils sont de gauche parce qu'ils ne sont pas drôles."
01:38 Moi je vous avoue que j'ai beaucoup rire en lisant ça mais je voudrais bien que vous alliez un peu plus loin.
01:43 C'est-à-dire voilà quand on sait ce que la personne va dire, on n'est plus dans le grand rire.
01:49 On n'est plus dans le grand rire spontané comme vous avez là avec votre
01:53 avec votre chroniqueur Cavalier qui est incroyable, qui arrive à surprendre tous les jours.
02:00 J'ai une admiration sans borne pour les gens qui savent faire ça,
02:03 surprendre, on n'attend pas. Le rire c'est surtout quelque chose qu'on n'attend pas.
02:09 Est-ce qu'il y a de plus beau dans la vie souvent ?
02:11 C'est ce qu'on n'attend pas qui nous arrive. Pourtant être attaqué.
02:14 Il peut l'être aussi parce que le rire est tragique.
02:16 Il peut l'être aussi.
02:18 Être un artiste de gauche ça n'a plus beaucoup de signification aujourd'hui non ?
02:21 Tellement la gauche s'est diluée, polarisée, je ne sais pas comment dire les choses.
02:23 Ah bah là oui, en plus la gauche est devenue extrémiste.
02:26 Elle est devenue très sérieuse, elle est devenue idéologique.
02:29 On ne rit pas avec ces choses-là.
02:31 Donc à partir du moment où on ne rit pas avec ces choses-là, il y a un problème.
02:35 Alors je vais page 134.
02:36 "Nous vivons un de ces moments inquiétants de notre histoire, crévez-vous,
02:40 où le rire frivole est de nouveau malvenu, coupable, ennemi de classe, contesté dans sa nécessité."
02:47 Expliquez-nous, je pense que cette notion est très importante.
02:49 Oui parce que le rire, je pense que les grandes vertus, le courage, la sincérité, la franchise, l'honnêteté,
03:01 toutes ces choses éthiques sont formidables mais elles deviennent horribles
03:06 si au-dessus il n'y a pas la vertu de la frivolité et du rire.
03:10 C'est une vertu supérieure à toutes les autres vertus.
03:13 Sans le rire, toutes les autres vertus deviennent morbides, deviennent totalitaires, deviennent cruelles.
03:19 Il faut reprendre en main cette légèreté, cette frivolité.
03:25 Mais alors on a perdu cette légèreté ?
03:27 Beaucoup oui.
03:27 Pourquoi ?
03:28 Je pense qu'on a beaucoup perdu parce que la société est travaillée justement
03:32 par des tas de problèmes identitaires, des problèmes religieux.
03:35 J'ai des amis qui étaient aussi les vôtres qui sont morts parce qu'ils étaient drôles.
03:42 Donc le rire est scandaleux mais il faut absolument protéger,
03:48 il faut absolument faire que ce scandale puisse continuer à vivre, ce scandale du rire.
03:54 On en a besoin sinon nos sociétés mourront, mourront de tristesse ou de barbarie, de brutalité.
04:02 On voit bien des gosses qui se tuent entre eux, c'est du délire.
04:06 Le moindre rire normalement désamorce.
04:08 Quand on rit ensemble de quelque chose, on se reconnaît comme frère humain,
04:12 même si on n'est pas du tout d'accord, même si on n'est d'accord sur rien.
04:15 Alors est-ce qu'on riait plus c'est mieux avant Philippe Vall ?
04:19 Je peux vous chanter "C'était mieux avant".
04:20 Vous savez c'est Norbert qui faisait ça dans son spectacle,
04:22 c'est mettre debout tout son public et on chantait "C'était mieux avant".
04:26 Non, non.
04:26 En vous lisant, par moments je me suis posé la question.
04:29 Non, parce qu'il y a toujours eu, dès l'Antiquité, dans l'esprit européen,
04:37 la civilisation européenne, le rire a toujours eu une place très forte,
04:40 parfois une place très scandaleuse.
04:42 On ne peut pas imaginer la renaissance sans le rire de Rabelais, c'est impossible.
04:46 Mais aujourd'hui, il y a des gens qui sont extraordinairement drôles.
04:50 Enfin, notre ami Pierre Rivière, Blanche Gardin, Rémi Gervais,
04:54 et même des génies, enfin Rémi Gervais est un génie.
04:59 Mais il y en a d'autres, il y en a eu au XXe siècle, Lou Bich,
05:04 même des grands artistes, même Proust est à mourir de rire quand on le lit.
05:07 Mais je n'avais pas vu comme ça.
05:08 C'est un humoriste.
05:10 Oui, c'est un humoriste.
05:12 Oui, oui, Marcel Proust, l'humoriste, il faut juste que je change un peu ma vision des choses.
05:17 Il n'y a pas de grands artistes qui ne soient pas drôles.
05:19 Shakespeare est à mourir de rire, Balzac est à mourir de rire.
05:23 Mais vraiment, tous les grands artistes sont drôles.
05:27 Un grand artiste triste, un petit artiste.
05:29 Alors, qu'est-ce qui ne vous fait pas rire ?
05:31 J'avais envie de le faire à l'envers plutôt que de vous demander ce qui vous fait rire aujourd'hui.
05:34 On vient de le comprendre, ce qui vous fait rire.
05:35 Qu'est-ce qui ne vous fait pas rire, Philippe Valle ?
05:37 Ce qui ne me fait pas rire, c'est les gens qui croient à des choses
05:44 qui sont à fond dans leurs croyances, qui sont dangereux, qui sont tristes,
05:50 qui ne veulent pas que les autres rient, qui trouvent que le rire les offense.
05:54 Ça, ça ne me fait pas rire du tout.
05:55 C'est pour ça que vous nous dites "si l'on ne peut pas rire de tout, on peut en revanche rire de n'importe quoi".
05:59 Oui, je pense que c'est vraiment ça.
06:02 On peut rire de n'importe quoi, mais ça dépend de la façon dont on s'y prend.
06:06 Je pense qu'il y a...
06:08 Moi, je parle du rire tragique.
06:10 Il n'y a pas de grand rire sans une conscience tragique.
06:14 Et il y a quelque chose de fraternel dans le fait de surmonter nos tragédies à tous.
06:21 Parce qu'on va tous mourir, parce que le monde est parcouru par des violences extrêmes, etc.
06:26 Et cette force de rire, c'est une dignité humaine.
06:29 Alors, en tout cas, parmi les moments saisissants de votre livre, et ce sera ma dernière question,
06:32 il y a votre analyse et votre regard sur l'opposition Zelensky-Poutine.
06:36 Et je pense que c'est un lien direct avec ce que vous êtes en train de nous expliquer.
06:39 Il y en a un des deux qui a de l'humour.
06:41 Il y en a un des deux qui est un comédien extraordinaire.
06:44 Un comédien extraordinaire qui est rentré dans l'histoire.
06:47 Il est rentré dans son personnage de fiction.
06:50 Ce qui est le cas de plein de grands personnels historiques.
06:52 De Gaulle, Churchill.
06:54 De Gaulle avait parfaitement conscience qu'il avait créé un personnage qui s'appelait le général De Gaulle.
06:59 Il en parlait souvent.
07:00 Il dit "moi j'aimerais bien aller à la campagne, mais De Gaulle ne peut pas, il faut qu'il reste là".
07:04 Et qu'il travaille...
07:06 Donc Zelensky est un merveilleux personnage, un homme d'État.
07:12 Il n'y a pas de grands hommes d'État qui ne soient pas un peu des artistes,
07:15 qui ne soient pas un peu artistes.
07:17 Et qui aient une distance entre leur personnage civil,
07:20 comme vous et moi, avec ses faiblesses, ses fragilités.
07:24 Et qui ont fabriqué un personnage fort, qui leur permet d'être très libre.
07:28 Et c'est dans la distance entre ces deux personnages qui sont,
07:33 que l'humour frétille, que l'humour irradie,
07:36 que l'humour a cette espèce de grésillement atomique.
07:40 - J'ai l'image de Poutine au moment où on se parle.
07:42 - Mais Poutine il n'est pas drôle du tout.
07:44 - Justement c'est ça...
07:45 - Ou alors il ne le sait pas.
07:46 - Ou alors il ne sait pas ce qu'il n'est pas drôle du tout, qui me fait rire moi.
07:48 Merci beaucoup Philippe Valle.
07:49 Votre nouvel essai "Rire" sort donc demain en librairie aux éditions de l'Observatoire.
07:53 Très bonne journée à vous.
07:54 - Merci. - Merci à vous.
07:55 [SILENCE]
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