00:00 L'État est complice d'un génocide agricole.
00:02 Début 2024, agriculteurs et agricultrices manifestent.
00:07 On ne s'en sort plus.
00:08 Qui accepterait de travailler 40-50 heures par semaine pour 600 euros par mois ?
00:13 On n'a plus envie, on n'a franchement plus envie.
00:15 Hausse du prix du gasoil, retard de paiement, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase
00:19 pour cette profession qui, d'après l'INSEE, est déjà dans une situation critique.
00:23 En 2021, 15% d'entre eux ne dégagent aucun revenu de leur activité.
00:29 Pourtant, sur ces mêmes données, le revenu moyen par personne est de 1 800 euros par mois.
00:34 Alors, quels sont vraiment les revenus des agriculteurs ?
00:38 Et quelle réalité cachent tous ces chiffres ?
00:41 Pour bien comprendre ces réalités, je suis allée rencontrer les premiers concernés,
00:49 les agricultrices et les agriculteurs.
00:51 On a parlé de leur installation, de leurs conditions de travail et surtout de leur argent.
00:58 Bon, quand on parle de revenu agricole, on pense forcément à la vente des productions.
01:03 Sauf que l'agriculture regroupe des métiers très différents.
01:06 Je suis serrelier dans l'Eure. Je suis éleveur allaitant dans les Alpes, en Isère.
01:10 Et je suis maraîchère en Bretagne.
01:12 En France, en 2022, on compte environ 400 000 exploitants agricoles sur près de 290 000 fermes.
01:18 51% en font des cultures, 37% de l'élevage et 12% un mélange des deux.
01:24 Je fais principalement des grandes cultures, c'est-à-dire des céréales.
01:27 On a à peu près 45 mères charolaises, les veaux, les bœufs, les géminis.
01:31 Je produis une quarantaine de fruits et légumes.
01:34 Toujours en 2022, les recettes des ventes atteignent en moyenne 250 000 euros par exploitation.
01:39 Mais en fonction de la filière, il y a de grandes disparités.
01:44 Les éleveurs porcins, par exemple, ont des recettes de 860 000 euros en moyenne,
01:48 contre 220 000 pour les céréaliers ou 109 000 pour les éleveurs bovins.
01:53 Ces recettes dépendent fortement du prix de la production, des volumes produits, mais aussi du mode de vente.
01:59 Quand je vends au magasin de producteurs, à la ferme, dans mes paniers ou sur le marché, je décide de mes prix.
02:06 L'idée, c'est d'avoir un prix de vente qui permet de se rémunérer ou au moins de faire fonctionner la ferme,
02:12 tout en restant à peu près au niveau de ce qui se fait à côté.
02:15 Ce n'est pas comme moi où je peux le stocker.
02:17 Je choisis que le 24 février, c'est là où il est le plus haut, je peux le vendre.
02:21 En gros, moi, tous les jours, la première chose que je fais en me levant, en prenant mon café, c'est que je regarde les cours.
02:26 Là, je peux vendre du blé pour l'année prochaine, si je veux.
02:28 La fluctuation des prix est déterminante pour les revenus.
02:31 Sur l'année 2022, les éleveurs porcins ont, par exemple, bénéficié d'une hausse spectaculaire du prix du porc.
02:37 La filière porcine est assez habituée, on va dire, à avoir des vagues de prix assez fluctuantes.
02:43 En porc, il y a des très bonnes années et des très mauvaises.
02:46 Pour assurer des recettes minimums et garantir la sécurité alimentaire des Français, les agriculteurs ont aussi droit à des aides.
02:53 Il y a la PAC.
02:55 PAC pour Politique Agricole Commune.
02:58 Depuis les années 60, les pays européens ont mis en place des subventions à l'agriculture.
03:04 La majeure partie de ces aides est proportionnelle à la surface agricole.
03:09 Or, selon les filières, les surfaces utilisées sont très différentes.
03:13 Un hectare et demi en tout.
03:14 Un petit peu moins de 100 hectares.
03:15 Répartis sur 7 communes différentes.
03:17 300 hectares sur l'exploitation.
03:19 En 2022, la surface agricole utilisée par les maraîchers est en moyenne 10 fois plus petite que celle utilisée pour la production de céréales ou de betteraves.
03:29 Et on retrouve cette disparité dans le montant des aides directes distribuées par la PAC.
03:35 Du coup, plus on agrandit, plus on gagne.
03:37 Donc, elle pousse à l'agrandissement des fermes et pas forcément à être performant sur cette surface,
03:42 mais à faire la course aux hectares.
03:45 Mais la surface n'est pas le seul critère.
03:48 Après, il y a des aides qui sont modulées par rapport à tes pratiques et ce que tu fais sur l'exploitation.
03:52 Parmi ces autres aides, il y a les écoregimes mis en place en 2023.
03:57 Il s'agit de subventions qui récompensent les pratiques vertueuses pour l'environnement.
04:02 Par exemple, si j'ai assez de haies ou de couverts végétaux ou de jachères, j'ai le droit à des aides.
04:09 Et il y a ensuite les aides au développement rural.
04:12 Par exemple, mon père a fait des installations de panneaux photovoltaïques.
04:16 Moi, j'ai acheté certains types de matériel pour réduire mes intrants.
04:21 Et donc là, j'ai eu des aides grâce à ça.
04:23 Ces aides permettent aussi de maintenir l'activité dans certaines zones rurales isolées.
04:28 Notamment l'indemnité compensatoire de handicap naturel.
04:32 Ici, tout est en pente, c'est beaucoup des petits prés.
04:35 Les vaches ont un vrai rôle d'entretien de la montagne ici.
04:39 Enfin, certaines aides ponctuelles viennent soutenir les filières en difficulté
04:44 ou compenser les pertes liées aux aléas climatiques.
04:47 Comme par exemple pour la tempête Siaran en 2023.
04:50 Sur les 7 tunnels que j'avais, il n'y en a que 2 qui sont restés debout et intacts.
04:55 Les autres ont été arrachés ou écrasés par la tempête.
04:58 Si on reprend la répartition des recettes des exploitations en 2022,
05:02 on voit que les aides représentent un tiers des recettes des producteurs de viande bovine.
05:06 Alors qu'elles représentent moins de 5% des recettes en maraîchage.
05:10 Bon, tout ce qu'on a vu, c'est de l'argent qui rentre.
05:14 Mais en face, bien sûr, il y a des dépenses.
05:17 Et elles sont importantes.
05:19 La tenue d'une ferme représente chaque année des charges fixes.
05:23 L'eau, l'électricité par exemple, des taxes foncières pour les terres,
05:28 la certification bio par exemple, ça coûte à peu près 500 euros par an.
05:32 Tout ce qui est cotisation, sauf que nous c'est pas l'URSAF, c'est la MSA.
05:35 À cela s'ajoutent des dépenses d'approvisionnement pour la production.
05:39 Ça va être tout ce qui est semences ou plants.
05:42 Les produits phytosanitaires, les engrais.
05:44 Et après, des charges courantes d'entretien du matériel, de gasoil.
05:49 Et pour certains s'ajoute le fermage, c'est-à-dire la location des terres cultivées.
05:54 Ces charges pèsent plus ou moins lourd dans le budget des agriculteurs.
05:58 Ces dernières années, c'est particulièrement important
06:02 pour les éleveurs de porcs et de volailles nourris au grain.
06:05 Suite à la guerre en Ukraine, on a triplé le prix des engrais
06:08 et on a doublé le prix des céréales.
06:10 La mécanisation a aussi rendu les agriculteurs particulièrement vulnérables
06:14 aux variations du prix du pétrole.
06:16 Au printemps, on a une dizaine de lots de vaches à gérer en permanence.
06:20 Pas mal de dénivelé aussi à faire avec les tracteurs.
06:23 Donc ça consomme un peu.
06:25 Et quand le gasoil a été l'an dernier à 2 euros du litre,
06:28 ça fait vite monter la note aussi.
06:32 En vrai, moi je suis coincé entre les deux.
06:34 C'est soit le pétrole, c'est-à-dire qu'on passe avec plusieurs fois dans nos champs
06:38 pour essayer de réduire la chimie, ou c'est la chimie et on réduit le pétrole.
06:44 Mais ce qui pèse aussi beaucoup dans les dépenses,
06:49 ce sont les emprunts réalisés pour débuter l'activité agricole.
06:53 Là encore, il y a de nombreuses disparités.
06:56 J'ai eu la chance d'avoir un prix familial, on va dire ça comme ça.
06:58 Je reprends l'exploitation à mon père,
07:01 c'est-à-dire que je lui rachète une partie de l'exploitation.
07:05 Et pour se lancer dans l'élevage, les ressources nécessaires sont encore plus élevées.
07:09 Il y en a pour 2 à 3 000 euros par vache,
07:11 donc on évite des montants d'investissement qui sont lourds.
07:14 Enfin, les charges de personnel sont très grandes
07:19 dans les cultures peu automatisées comme le maraîchage.
07:22 Je vais employer quelqu'un un peu plus d'un mi-temps
07:25 et ça fait un petit peu comme si je devais payer deux fois mon emprunt tous les mois.
07:29 Bon, reprenons les recettes moyennes des exploitations en 2022.
07:38 Déduisons les charges.
07:40 Il reste le bénéfice annuel,
07:42 qu'il faut encore rapporter au nombre de personnes à la tête de l'exploitation.
07:46 On obtient le solde disponible.
07:49 On constate que certaines filières, comme le maraîchage et l'élevage de bovins,
07:53 peinent plus que les autres à dégager des bénéfices.
07:56 On va dire qu'aujourd'hui, on se fait un SMIC à peu près à 1 002, 1 003.
08:00 C'est pas trop mal.
08:02 Après, il est arrivé qu'une année, on n'avait pas assez de vaches à vendre.
08:05 Pendant 6 mois, on a choisi de ne pas se prélever de l'argent.
08:08 Donc cette année, qui va être ma troisième saison vraiment complète,
08:12 je commence à me rémunérer.
08:14 Et en année 5, l'idée, c'est d'arriver à peu près à un SMIC.
08:17 L'équivalent du SMIC, mais pour un temps de travail particulièrement élevé.
08:21 En 2019, les agriculteurs déclaraient travailler 55 heures par semaine en moyenne.
08:26 Avec une contrainte et une responsabilité H24.
08:31 Si on regarde les revenus en fonction de la taille des exploitations,
08:36 toutes filières confondues, on se rend compte que plus elles sont grandes,
08:39 plus les bénéfices sont importants.
08:41 Je trouve que moi, depuis que je suis arrivé dans le bivéricole,
08:43 on augmente toujours pour pouvoir en vivre.
08:45 Et donc ça pousse les gens à racheter des terres,
08:48 à toujours avoir plus gros, plus gros, plus gros.
08:50 Et avec les bénéfices de leur ferme,
08:52 les agriculteurs doivent encore arbitrer entre se rémunérer et investir.
08:57 En tant que serralier, on n'est pas les moins bien lotis.
09:00 En gros, moi, je me sors un SMIC.
09:02 Et le reste, même si j'ai un peu plus d'un SMIC, je le réinvestis.
09:06 Par exemple, pour acheter du matériel, des terres, des animaux, des bâtiments.
09:10 Mais il y a des choses qui sont aussi payées par la ferme.
09:13 La plupart de mon carburant, mes abonnements de téléphone.
09:16 Malgré cela, certains agriculteurs choisissent d'exercer une autre activité
09:20 pour s'assurer un minimum de revenus.
09:22 Selon la Sécurité sociale agricole, en 2020,
09:25 plus d'un tiers des nouveaux agriculteurs étaient pluriactifs.
09:29 Ce sont des activités qui ne sont pas toujours très rémunératrices dans les premiers temps.
09:32 Et ils ont besoin de garder une certaine stabilité.
09:36 Les revenus des agriculteurs sont donc très inégaux.
09:41 Certains s'en sortent relativement bien, d'autres peinent à se payer.
09:45 Et les moyennes nationales reflètent difficilement la diversité de cette situation.
09:49 Enfin, il faut garder en tête que ces revenus peuvent varier du tout au tout.
09:54 Tous les ans, on jette les dés et on voit ce qu'on va faire.
09:57 Covid, guerre, sécheresse, inondations
10:00 peuvent à tout moment chambouler les revenus du monde agricole.
10:03 Une situation qui risque de s'aggraver avec le réchauffement climatique.
10:08 Sous-titrage Société Radio-Canada
10:12 [Musique]
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