00:00 Je voudrais, si vous me le permettez, vous raconter une histoire.
00:04 Une histoire que je n'ai jamais racontée.
00:07 J'avais 25 ans, j'étais coopérant, médecin-chef d'un petit hôpital dans un coin perdu d'un pays du Sud.
00:14 "Hôpital" est un bien grand mot, car les maigres équipements dont il disposait l'auraient à peine fait classer chez nous comme un dispensaire.
00:21 Quant à médecin-chef, titre ronflant, puisque j'étais tout simplement le seul médecin dans cette circonscription de 50 000 âmes,
00:30 avec une équipe d'infirmiers formidables, habitués à travailler seuls pendant le semestre ou l'année
00:35 qui séparait habituellement le départ d'un coopérant français et l'arrivée de son successeur.
00:41 Un jour, après avoir entendu du remue-ménage dans le couloir, j'ai vu surgir dans mon bureau une jeune femme,
00:47 17-18 ans peut-être, dont je me rappellerai toujours le visage.
00:52 Les joues rondes d'une adolescente, toutes rouges et inondées de larmes.
00:57 Essoufflée, une expression mêlée de terreur et d'incompréhension dans le regard.
01:02 Les cheveux décoiffés, les vêtements de travers comme si elles venaient de se débattre.
01:07 Les bras maintenus par deux gendarmes qui l'encadraient et la poussaient dans la pièce sans ménagement.
01:13 Le matin même, un voisin, intrigué par le manège de chiens errants qui s'acharnaient à gratter la terre près de sa maison,
01:19 s'était approché et avait découvert le cadavre d'un nouveau-né à peine enfoui dans le sol.
01:25 L'enquête n'avait pas été bien difficile et l'on me demandait désormais d'examiner la suspecte pour savoir si elle venait tout non d'accoucher.
01:33 J'étais pétrifié. Il s'agitait d'un infanticide, bien sûr, et la loi me commandait de m'exécuter.
01:40 Mais je savais aussi parfaitement pourquoi cette jeune femme était là, dans un pays comme tant d'autres,
01:46 où « fille-mère », c'était le mot de l'époque, signifiait bannissement social et déshonneur pour la famille,
01:51 où l'avortement était interdit et sévèrement puni,
01:54 et d'ailleurs comment cette quasi-enfant aurait-elle pu se confier à quiconque pour trouver une faiseuse d'anges.
02:00 J'imaginais sa vie au cours des derniers mois, engrossée par un séducteur de barrières,
02:06 peut-être comme souvent par un parent, découvrant d'abord effrayé son retard de règles,
02:11 puis voyant son ventre s'arrondir et masquant sa grossesse avec de plus en plus de mal,
02:16 accouchant seule en se cachant, enterrant maladroitement l'enfant sur place,
02:21 folle de douleur et de culpabilité, puis rentrant chez elle et lavant ses vêtements dans la terreur d'être découverte.
02:28 Et puis les chiens, le voisin découvrant le cadavre, les gendarmes et désormais le médecin, moi.
02:36 Je suis resté longtemps assis, le visage caché dans les mains,
02:40 cherchant désespérément comment éviter l'inévitable.
02:44 Seule la jeune femme et l'infirmière étaient restées près de moi, parlant ensemble dans leur langue que je ne comprenais pas.
02:50 Au bout d'un moment, sollicité par les gendarmes qui s'impatientaient,
02:54 l'infirmier-major est entré dans la pièce, suivi par l'un d'eux, surpris par la scène,
02:59 pressé par le brigadier et n'ayant manifestement pas la même vision du monde que moi, ni les mêmes scrupules.
03:05 Avant que j'aie pu faire un geste, il s'est approché de la jeune femme,
03:08 a abaissé son soutien-gorge et pressé son mamelon,
03:11 d'où a giclé le lait qui confirmait le diagnostic et les soupçons.
03:16 Je revois encore cette adolescente, redoublant de pleurs, ressortir accablée entre ses deux gardes.
03:23 Je repense souvent à elle et à ses yeux d'animal traqué,
03:27 et moi me demandant combien d'années de prison pour un infanticide,
03:32 et surtout combien d'années de culpabilité, peut-être toute une vie, pour avoir tué son enfant.
03:38 Des histoires comme celle-là, je pourrais vous en raconter d'autres, si nous en avions le temps.
03:43 Des avortements clandestins qui se terminent mal, des condamnations, des stérilités définitives.
03:49 Chez nous, aujourd'hui, ces histoires n'existent plus, depuis la loi Veil.
03:54 Et les interventions de ceux qui m'ont précédé ont porté notamment sur le fait
03:58 de savoir si la liberté de l'IVG risque un jour d'être remise en question.
04:03 J'ai voulu aborder un autre versant de ce débat,
04:07 et vous dire que 40% au moins des femmes dans le monde vivent dans des pays
04:11 où les drames tels que celui que je vous ai retracé continuent, parce que rien n'a changé.
04:16 En étant le premier pays au monde à garantir cette liberté dans notre Constitution,
04:20 nous allons susciter là où nous sommes encore, sinon un exemple, du moins une référence,
04:25 des débats, des prises de position, des avancées, j'espère,
04:30 qui rapprocheront le jour où, comme ici, les femmes seront libérées de la peur,
04:35 de la culpabilité et de l'impuissance à maîtriser leur destin.
04:39 Au moment de voter mercredi dernier au Sénat,
04:42 j'ai revu une fois de plus le visage de cette jeune femme
04:46 dont la vie et celle de son bébé ont été anéantis.
04:49 Et je le reverrai tout à l'heure lorsque j'irai voter à nouveau,
04:53 en espérant que mon vote soit utile, non seulement aux millions de femmes
04:57 que la loi protège en France, mais aussi aux millions de celles dans le monde
05:01 qu'aucune loi ne protège.
05:03 Comme moi, tous les sénateurs de mon groupe se prononceront
05:07 dans leur âme et conscience, très majoritairement, nous voterons ce texte.
05:12 Je vous remercie.
05:14 (Applaudissements)
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