00:00 On voulait faire notre devoir. La France nous avait accueillis et on voulait défendre la France.
00:04 C'était le but de tous les résistants.
00:06 La religion ne fait pas partie de ce que je pratique.
00:17 Je n'ai jamais pratiqué de religion.
00:19 Mes parents n'étaient pas religieux et mes parents ne croyaient pas et moi non plus.
00:23 Je n'ai jamais cru et je ne crois toujours pas.
00:26 J'ai mis les toiles, mais c'est vrai que je les cachais et je mettais ma main dessus.
00:30 D'ailleurs, je me suis fait arrêter une fois en sortant de la boutique de mes parents.
00:34 Et je n'étais pas encore dans la résistance,
00:36 mais j'avais quelques tracts qu'on m'avait donnés dans une de mes poches.
00:39 Alors j'ai commencé à marcher sur le trottoir de droite et les flics arrivaient sur le trottoir de gauche.
00:44 Et il y avait une porte qui donnait sur le couloir.
00:46 Je prends la porte, je rentre en vitesse, j'ai attrapé les tracts que j'avais
00:50 et je les ai jetés derrière moi.
00:52 Ils m'ont suivi au nom de mon droit.
00:54 Ils sont arrivés, ils ont commencé à me poser des questions.
00:57 Et ça allait très mal, mais mon père était très diplomate.
01:02 Il leur a fait un petit colis aux flics qui étaient là.
01:05 C'est curieux, mais j'ai toujours eu, si vous voulez, un destin un petit peu particulier, je crois.
01:12 J'étais complètement paniqué, bien sûr.
01:20 J'étais triste, très triste.
01:22 Ma tante m'a rencontré.
01:24 Elle est venue s'asseoir à côté de moi.
01:26 Mon oncle, son mari, le frère de mon père, était un militant communiste à l'époque,
01:31 d'un assez haut niveau.
01:34 Et il venait d'être pris, il était appiquivié.
01:37 Elle s'est assise à côté de moi et elle m'a dit, tu sais Robert,
01:40 je veux te demander quelque chose, mais tu me promets que tu ne diras jamais un mot,
01:44 t'acceptes ou t'acceptes pas.
01:46 Mais surtout, tu ne diras jamais à tes parents.
01:48 Elle m'a dit, tu sais, il ne faut pas se mettre à genoux devant les Allemands.
01:52 J'ai des copains de ton âge et puis un peu plus vieux que toi
01:56 qui font des actions de résistance.
01:59 Est-ce que ça t'intéresse ?
02:00 Est-ce que tu veux que je te présente et que tu deviennes résistant comme eux ?
02:05 Je voulais faire plaisir à ma tante.
02:07 Moi, j'avais aucune...
02:09 Je n'étais pas du tout politique.
02:11 Jamais tellement été d'ailleurs.
02:13 On m'a appelé baratin et je suis devenu le baratineur,
02:17 celui qui recrute.
02:18 Ce que ma tante a fait avec moi,
02:20 moi, je l'ai fait avec des dizaines de copains que je rencontrais.
02:23 J'avais pris le nom de Guy Moquet.
02:26 On m'avait d'abord donné le nom de Philippe.
02:29 Mais je dis, putain, Philippe, ce n'est pas pour moi.
02:32 Mais Guy Moquet venait d'être fusillé et je lui ai dit, je veux m'appeler Guy.
02:35 Et puis, on a fait notre devoir.
02:38 Voilà, je pense.
02:40 On a bien travaillé.
02:42 Mon regret, ça a été bien sûr de ne pas être rentré au FTP.
02:45 On était gonflé à bloc.
02:47 Et on était jeune.
02:49 On voulait faire notre devoir.
02:50 La France nous avait accueillis et on voulait défendre la France.
02:54 C'était le but de tous les résistants.
02:55 On savait qu'on s'y tenait à la mort, il n'y avait pas de problème.
03:03 J'y ai échappé plusieurs fois.
03:05 Je raconte ma fameuse histoire.
03:08 Le jour où je me suis fait piquer par les gendarmes
03:10 dans un bureau de tabac à Jouin-Lille-Le-Pont.
03:14 J'avais sur moi une série de nouvelles cartes d'identité pour des nouveaux résistants.
03:18 Et ce Roger, il était un peu plus roger que moi,
03:21 mais j'étais son chef.
03:23 Et j'étais prêt à lui donner les papiers.
03:25 Et à ce moment-là, de chaque côté de la veste paséienne,
03:30 pistolet au point, deux gendarmes, messieurs, suivez-nous.
03:33 J'ai compris tout de suite ce qui s'est passé.
03:35 J'ai vu que j'avais mon sac.
03:37 On va au bureau de tabac, je me suis dit, ça y est, il y a un vol.
03:40 À ce moment-là, je me suis rappelé que j'avais lu un fascicule
03:44 que j'avais dû imprimer, et qu'on disait,
03:47 si vous êtes deux, et qu'il y a deux gendarmes qui vous arrêtent,
03:53 c'était des injonctions des jeunesses communistes.
03:59 À ce moment-là, essayez de vous sauver, si vous pouvez,
04:03 mais chacun part dans un sens.
04:05 S'ils ne sont que deux pour vous suivre,
04:08 il y en a un qui peut réchapper par chance.
04:10 Et puis là, j'ai dit à mon copain Roger, je lui ai bafouillé,
04:13 je lui ai dit, écoute Roger, tu pars d'un côté,
04:16 moi je pars de l'autre, et puis bonne chance.
04:19 Et puis à ce moment-là, je n'ai jamais couru comme ça dans ma vie.
04:21 Je me revois, vous savez, cette scène.
04:24 Je vous parlais, et je la vois, la scène.
04:28 J'ai couru comme un fou, il y avait des vélos qui parlaient,
04:31 des gens qui passaient à côté de moi.
04:32 Alors je criais, je ne suis pas un voleur, je suis un résistant,
04:36 donnez-moi votre vélo, donnez-moi votre vélo.
04:38 Et quand je suis allé au milieu du pont,
04:40 j'ai attrapé la balustrade, le flic était sur moi,
04:43 pistolet au point, sans attente.
04:45 Et puis ils nous ont emmenés tous les deux à la gendarmerie,
04:48 menottés, les gens qui suivaient, les voleurs étaient pris.
04:52 Alors j'ai dit au brigadier qui nous a pris dans son bureau,
04:57 je lui ai dit, écoutez, vous nous prenez pour des voleurs,
05:01 je ne prendrai pas de voleurs, je vais vous dire la vérité.
05:04 Voilà, on est juif, on est parisien,
05:08 c'est la première fois que je viens jouer à ville-le-pont.
05:11 J'y viens dans un but bien précis.
05:14 Des amis veulent se cacher,
05:16 ils savent que dans les banlieues parisiennes,
05:18 il y a des endroits qui sont plus sûrs que Paris,
05:22 où c'était tous les jours les rafles.
05:24 Le brigadier qui venait de me frapper quelques minutes avant,
05:29 se lève de son bureau, il vient derrière moi
05:32 et il me caresse les cheveux, c'est vrai.
05:34 Et il me dit, je cache des juifs.
05:37 Alors j'étais un peu, si vous voulez, en même temps soulagé,
05:42 mais je me disais, c'est pas possible,
05:45 on ne va pas avoir une chance comme ça, c'est pas croyable.
05:49 Et puis une voiture est arrivée,
05:52 nous a emmenés dans la campagne,
05:54 et ils nous ont lâchés au coin d'un champ,
05:59 on ne savait pas comment faire pour aller à Paris,
06:01 mais enfin on ne croyait pas nos yeux.
06:04 Je ne crois à rien, mais vraiment à rien,
06:08 mais je crois à ma chance, j'ai eu la chance,
06:11 j'ai eu une chance extraordinaire
06:14 d'avoir échappé à tellement de dangers
06:19 sans jamais subir des conséquences.
06:21 Vous savez, quand on voit l'armée française
06:28 qui est venue devant moi à 97 ans,
06:34 c'est quand même, c'est gênant.
06:37 Mademoiselle Manouchan qui était à côté de moi ce jour-là,
06:47 elle m'a entendu parler avec le président,
06:50 je lui ai dit au président,
06:52 vous êtes le seul président de la République
06:54 à avoir parlé de Manouchan, merci.
06:56 Et elle, elle m'a entendu, elle était en larmes,
06:59 elle m'a prise dans ses bras, elle m'a embrassé.
07:02 C'est un des plus beaux jours de ma vie,
07:04 plus que la médaille,
07:07 ça c'est quelque chose qui m'a marqué.
07:10 Parce que pour moi, ces héros-là,
07:14 c'est gigantesque ce qu'ils ont fait, gigantesque.
07:19 C'est des héros, voilà.
07:21 [Musique]
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