00:00 Quand on a pénétré dans un camp de déportés, on n'en sort plus jamais.
00:05 Il y a toujours quelque chose qui tout d'un coup nous ramène à cette période.
00:12 On peut dire que la famille est entrée en résistance.
00:21 Parce que cette famille, tout au moins la famille maternelle,
00:25 avait déjà connu la guerre de 14-18 dans des conditions épouvantables,
00:31 puisque c'est une famille qui avait absolument tout perdu.
00:34 Et donc, si vous voulez, 40, l'arrivée des Allemands, l'occupation de la France,
00:40 pour nous c'était absolument impossible à accepter.
00:43 Et je crois qu'en nous-mêmes, on a décidé que tout ce qu'on pourrait faire contre l'occupant,
00:49 c'est-à-dire pour la liberté de la France, nous ferions.
00:53 Et c'est ce qu'on a fait chacun de notre côté.
00:55 Assez vite, je suis entrée dans le réseau Défense de la France
01:01 pour le transport et la diffusion du journal clandestin
01:04 qui portait ce nom, Défense de la France.
01:07 Et il y a eu beaucoup d'arrestations à un certain moment, en juillet 1943.
01:12 Je rejoins mon frère, qui depuis très longtemps était dans le réseau Mitridat, le renseignement.
01:20 Et j'étais agent de réseau Mitridat.
01:22 [Musique]
01:27 Nous allons être au secret à Frennes.
01:31 Au secret, on est seuls en cellule.
01:33 Nous allons partir dans un transport, dans un convoi.
01:37 Nous sommes dans des wagons à bestiaux, une centaine de femmes.
01:42 C'est-à-dire qu'on ne pouvait pas s'asseoir toutes ensemble.
01:46 Pour la plupart, nous avions été torturées.
01:48 La seule qui avait été la plus marquée par cette torture,
01:52 c'est une de mes compagnes qui avait été cartelée.
01:55 Et dans ce wagon, on avait une espèce de sceau pour nos besoins.
01:59 Alors ma mère n'est pas dans le même wagon que moi,
02:02 donc je vais la retrouver à Rhein-Neuf-Brucq.
02:05 C'est un drame intérieur, on ne le montre pas.
02:10 Ma mère m'avait dit déjà, presque quand nous sommes arrivés,
02:13 on ne pleure pas devant les Allemands.
02:16 D'abord parce qu'elle ne le faisait jamais.
02:19 Et puis, ils auraient été trop contents que nous pleurions.
02:24 Ça aurait été pour eux une espèce de victoire dans leur façon de nous faire vivre.
02:29 Ou plutôt survivre.
02:31 Je pense que si nous n'avions pas eu,
02:34 en tout cas ça a beaucoup pédé,
02:37 cette solidarité qui a été extraordinaire.
02:41 Vous savez, donner un morceau de pain,
02:44 je dis un morceau de pain,
02:46 même pas une mouillette pour manger à Neuf,
02:48 ce que vous pourriez avoir, vous verrez combien ça pèse.
02:52 Eh bien donner un morceau de pain, pas plus grand que ça,
02:54 à quelqu'un qui va mourir et qui dit,
02:57 "maintenant je mange, tant pis, je me laisse mourir,
03:00 je ne reviendrai pas, ce n'est pas important."
03:03 C'est aussi un geste héroïque.
03:07 Et il y en aura quand même pas mal.
03:10 On était là-bas pour mourir, il ne faut pas l'oublier quand même.
03:13 Et s'il y en a qui sont venus, c'est grâce à ça.
03:16 J'ai connu moins de 30,
03:18 moins de 30, avec rien dans le ventre,
03:22 pas grand-chose, quelques rues de tabac,
03:25 du pain qui était un peu infect,
03:28 et puis pas grand-chose sur le dos.
03:30 J'ai encore ma robe, vous auriez vu ce que c'était.
03:34 Et les chaussures, enfin les chaussures,
03:36 les galoches.
03:42 Ma maman et moi, et puis un petit groupe de mes compagnes,
03:45 nous allons aller dans quatre camps.
03:47 Si vous voulez, il y a Ravensbrück, qui est le grand camp
03:50 où vous allez être accueillis,
03:52 c'est un mot que je ne devrais pas dire,
03:55 où arriveront toutes les portées femmes pour la plupart.
03:58 Et ensuite, il va y avoir des transports
04:01 vers les différents endroits de l'Allemagne
04:04 où se trouvent des commandos,
04:06 où nous sommes envoyés en principe pour travailler.
04:09 Et pour nous, je vous ai dit qu'on était
04:12 des groupes très serrés de résistants.
04:14 Travailler pour l'armée allemande,
04:17 c'était nous demander de nous suicider, pratiquement.
04:21 Alors, on a fini par s'organiser, si vous voulez, à Torgau,
04:25 où on nettoyait des obus dans des bagues d'acide.
04:30 Et c'était quelque chose d'extrêmement dangereux,
04:33 on n'avait aucune protection.
04:36 Et on s'est rebellés, on a refusé,
04:39 et puis c'était quelque chose pour l'armée allemande.
04:42 Et pour nous, nous nous considérions comme des militaires.
04:46 Alors nous, les Françaises, on avait une réputation
04:49 d'être les plus mauvaises travailleuses du monde,
04:53 ce qui nous réjouissait à un point extraordinaire.
04:58 Alors là, on n'a pas duré non plus, pas très très longtemps,
05:01 étant donné le travail formidable qu'on réalisait,
05:04 parce qu'on ne comprenait rien,
05:06 nous étions une bande de débiles.
05:08 Il va mourir dans ces marges de la mort,
05:18 plus de déportés que dans les camps.
05:21 Pourquoi ? C'est très simple, on est nés nourris,
05:24 on ne nous donne pas à boire,
05:26 on marche, on a les pieds en sang,
05:27 on marche, on marche, on marche, on marche,
05:31 on marche jusqu'à la mort.
05:33 Beaucoup vont mourir, évidemment.
05:35 Beaucoup ne pourront plus marcher,
05:38 abandonneront la colonne.
05:40 Quand on abandonnait la colonne,
05:43 on recevait une balle dans la rue.
05:44 Pour survivre,
05:47 je sais que les dernières fois où j'ai été témoignée,
05:50 les enfants devaient dire "elle est quand même pas bien cette dame,
05:53 elle serait vieille, elle a perdu la tête".
05:55 Je leur disais que nous partageions un brin d'herbe.
06:00 Pourquoi partager un brin d'herbe ?
06:02 C'est la seule chose qu'on avait sur ces chemins qu'on a empruntés.
06:07 Et quand on suce un brin d'herbe, on a moins soif.
06:12 Et partager un brin d'herbe, écoutez-moi bien,
06:15 et ne l'oubliez jamais ce que je vais vous dire.
06:18 Partager un brin d'herbe,
06:20 vous avez tous vu un brin d'herbe quand même,
06:22 c'était héroïque.
06:24 Et là, maman ne pouvait plus marcher,
06:27 et donc pour elle c'était à peu près la mort du futur.
06:32 Et nous avons essayé de nous évader avec deux de nos compagnes.
06:37 Nous avons réussi à nous cacher dans une cabane d'ouvriers.
06:43 Et c'est là que les Français qui travaillent dans l'endroit où nous nous trouvons,
06:48 vont nous découvrir et nous sauver.
06:50 Ah ben ça, elle allait me demander à De Gaulle.
07:02 On lui en aurait donné des noms.
07:05 Sans les femmes, la Résistance n'aurait pas été ce qu'elle a été.
07:07 J'ai connu Geneviève De Gaulle, j'ai connu Coury,
07:10 Coury c'est Germaine Tillion,
07:11 mais j'ai connu tellement de femmes extraordinaires.
07:14 J'ai eu la chance de rencontrer les infirmières du Guercourt,
07:19 les parachutistes franco-britanniques,
07:22 des postières, parce que le rôle des postières a été extrêmement important.
07:26 Et on n'en parlait pas beaucoup, même au retour.
07:29 On n'a pas parlé beaucoup de nous.
07:30 On a eu une association solide,
07:34 qui a été fondée par Irène Delmas,
07:36 qui avait eu la chance de ne pas être emmenée en déportation,
07:39 et qui au moment où elle est libérée de prison,
07:42 va monter cette association de femmes.
07:45 Et c'est la seule association qui va préparer le retour de nous.
07:51 Elles vont préparer notre retour.
07:53 Comment on reprend une vie normale, c'est extrêmement difficile.
07:56 On a eu la chance d'avoir un médecin humaniste.
08:01 C'est quelqu'un qui venait à 2h du matin par mon père,
08:04 parce qu'il l'a sauvée,
08:05 parce qu'il est resté un petit peu en vie,
08:08 c'est grâce à ce médecin.
08:09 Et ça aussi, ce sont des belles figures,
08:12 je ne peux pas oublier.
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