00:00 Au Mali, au Burkina Faso, au Tchad, au Niger.
00:17 La présence française est mise à mal en Afrique, dans la région du Sahel.
00:23 Un rejet de sa présence militaire, mais aussi de son influence politique et économique.
00:29 Jugé néocolonial par des populations en colère.
00:33 Pourtant, quelques années plus tôt, le président français était accueilli en héros.
00:39 Dix ans plus tard, en 2023, le même président s'interroge.
00:45 On se dit mais qu'est-ce qui s'est passé pour que cet amour de la France,
00:49 tel qu'il était proclamé, devienne une défiance, une méfiance.
00:54 Pour son successeur à l'Elysée, cette défiance est de plus en plus concrète.
00:58 Nous mettons fin à notre coopération militaire avec les autorités de fait du Niger.
01:03 Alors comment la France est-elle devenue indésirable au Sahel ?
01:08 Pour commencer, clarifions. Le Sahel, c'est quoi ?
01:19 Généralement, quand on parle du Sahel, l'usage est de se référer à ses pays.
01:24 Mais lorsqu'il est question de l'influence française dans la région,
01:27 ça déborde sur les pays voisins.
01:30 En bref, l'ancienne zone des colonies françaises.
01:34 Dans ces pays, les indépendances des années 60 n'ont pas conduit à une rupture complète avec la France.
01:40 Au contraire, une relation d'influence militaire, économique et politique s'est mise en place.
01:46 C'est le concept de France-Afrique, et l'idée que perdure une vocation africaine de la France.
01:54 Alors même si depuis la fin du XXe siècle, les dirigeants français tentent de faire oublier cette vision des choses,
02:00 cet âge de la France-Afrique est bien révolu.
02:03 le concept continue de nourrir les accusations des pays du Sahel à l'encontre de la France.
02:10 Et la première cible de ce rejet de la France, c'est l'interventionnisme militaire.
02:16 Depuis les indépendances, l'Afrique est la zone de prédilection des opérations de l'armée française.
02:22 Malgré une diminution des effectifs au fil des décennies,
02:26 cette politique sécuritaire débouche en 2013 sur la plus grosse opération extérieure française depuis la guerre d'Algérie.
02:33 L'opération Serval, avec plus de 4 500 soldats déployés au Mali.
02:39 L'objectif ? Soutenir l'armée malienne face à la montée en puissance des groupes djihadistes
02:44 alliés pendant un temps aux indépendantistes Touareg, dans le nord du pays.
02:48 J'ai été amené à prendre une décision, et une décision rapide,
02:52 et une décision qui n'était pas dans l'intérêt de la France,
02:55 même si à chaque fois qu'on peut lutter contre le terrorisme, on se protège soi-même.
02:58 Mais c'était une décision que les Africains de l'Ouest espéraient, voulaient, exigeaient même, d'une certaine façon.
03:06 L'opération Serval est alors considérée comme un succès, pour une raison simple.
03:10 Les objectifs de l'opération Serval étaient clairs,
03:13 il y avait une victoire militaire qui était indiscutable du côté français et malien,
03:22 qui donnait l'impression d'un Mali qui avait recouvré sa souveraineté sur le territoire.
03:29 Mais la menace terroriste est loin d'être anéantie.
03:32 En 2014, l'opération Serval devient Barkhane.
03:35 Elle élargit la lutte contre les djihadistes à quatre autres pays du Sahel.
03:39 La Mauritanie, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad.
03:44 Barkhane est une opération militaire qui est censée accompagner un processus politique, social, économique, etc.
03:52 visant finalement surtout à donner du temps aux acteurs locaux
03:56 pour qu'ils règlent les problèmes de fond sur lesquels se nourrissent les groupes armés djihadistes.
04:03 Alors même si l'armée française s'enorgueille de neutraliser des chefs djihadistes influents dans la région,
04:10 les actes terroristes augmentent.
04:12 Après le Nord, le centre du Mali, le Burkina Faso, le Niger,
04:17 la menace s'étend jusqu'à la Côte d'Ivoire, au Bénin ou au Togo.
04:21 Cette prolifération a une double explication.
04:24 1. Les effectifs français ne dépassent pas les 3000 soldats en mission sur le terrain,
04:29 alors que le théâtre d'opération est immense.
04:32 Et 2. Les rangs des djihadistes semblent se régénérer indéfiniment.
04:37 Ces groupes sont en fait assis sur un mouvement politique ancré avec les communautés locales
04:44 dans lesquelles ils peuvent recruter des acteurs locaux.
04:50 Bilan, l'opération Barkhane est un échec.
04:53 Un échec que les populations sahéliennes ont du mal à comprendre.
04:57 Beaucoup ne comprenaient pas que la force, la puissance militaire qu'elle était,
05:01 ne parvenait pas à mettre fin à cette menace terroriste
05:06 qui était climatisée dans l'imaginaire collectif.
05:08 C'était quelques terroristes sur des motos.
05:11 Selon le chercheur Baba Dakono, les forces nationales sahéliennes
05:15 ont aussi eu le sentiment que l'armée française agissait sans elles.
05:19 Du fait que quand les gens, les populations ont eu le sentiment que c'est un échec,
05:25 le premier responsable, bien entendu, c'est la France
05:27 parce que c'est elle qui a endossé la responsabilité au cours des 10 dernières années
05:32 de la lutte contre le terrorisme dans la région.
05:36 Au-delà des difficultés sur le terrain, s'ajoutent des thèses complotistes
05:40 qui accusent la France de soutenir les groupes terroristes
05:42 pour profiter du chaos et piller les richesses des pays sahéliens.
05:47 Des rumeurs amplifiées par un nouveau venu dans la région, la Russie.
05:51 Profitant du discrédit de la France, la Russie a progressivement établi une présence armée au Sahel
05:57 via le groupe paramilitaire Wagner et diffuse ses médias dans plusieurs de ses pays.
06:03 Nous sommes les démons de Macron, maintenant c'est notre pays.
06:10 Enfin, à partir des années 2020, l'instabilité de la région s'accentue
06:14 avec des coups d'État au Mali et au Burkina Faso.
06:18 En novembre 2022, la fin de l'opération Barkhane est actée.
06:22 Puis en 2023, le coup d'État au Niger pousse la France à évacuer ses troupes.
06:28 Une partie des soldats transitent par le Tchad avant de rentrer en France.
06:33 Voilà pour l'aspect militaire.
06:42 Mais la défiance à l'égard de la France a en réalité des racines bien plus anciennes.
06:47 Ce rejet a une base fondamentalement politique.
06:51 Depuis les indépendances des années 60 jusqu'aux années 90,
06:55 dans le contexte de la guerre froide et de ses jeux d'influence,
06:59 l'échange de bons procédés entre la France et le Sahel est assez simple.
07:04 Les pays sahéliens s'engagent à voter comme la France lors des assemblées à l'ONU
07:08 et ils favorisent les entreprises françaises.
07:11 En contrepartie, la France assure le soutien et la sécurisation de leur régime.
07:15 Mais en juin 1990, lors d'un sommet entre la France et l'Afrique,
07:20 le président François Mitterrand change la donne.
07:23 Cette aide traditionnelle, déjà ancienne, sera plus tiède en face de régimes
07:29 qui se comporteraient de façon autoritaire sans accepter l'évolution vers la démocratie.
07:35 Or, selon de nombreux observateurs, la France n'applique pas ce principe
07:39 de la même manière avec tous les pays.
07:42 Par exemple au Tchad, ce qui a été considéré par beaucoup de populations de la région
07:46 comme un coup d'État a été acté par la France.
07:50 Par contre, dans les autres pays, le coup d'État est devenu un crime.
07:56 Suivant les intérêts, suivant le positionnement stratégique,
08:00 une rupture de l'ordre constitutionnel peut paraître acceptable ou non.
08:05 Bref, ce deux poids deux mesures ne plaît pas aux Sahéliens.
08:09 Cela pousse aussi les gouvernements en place à se tourner vers d'autres alliés
08:13 qui s'abstiennent de donner des leçons de démocratie, en particulier la Russie.
08:18 Une alliance de plus en plus soutenue par l'opinion publique dans ces pays.
08:23 Mais la Russie n'est pas la seule à s'immiscer au Sahel.
08:26 La Chine et la Turquie assoient aussi une influence grandissante.
08:31 Enfin, un dernier point de tension diplomatique vient aggraver la fracture franco-sahélienne,
08:36 le durcissement de la politique migratoire française.
08:40 En 2023, la rupture s'accentue encore.
08:43 Paris suspend les visas des étudiants, des artistes et des chercheurs originaires du Mali,
08:47 du Burkina Faso et du Niger.
08:51 Mais ce n'est pas tout.
08:55 Au rejet politique s'associe le rejet d'une domination économique.
08:59 Dans le discours anti-français, un argument revient souvent.
09:04 En réalité, depuis 30 ans, les intérêts économiques de la France au Sahel sont en chute libre.
09:10 En 1990, entre 20 et 50 % du commerce extérieur des pays sahéliens était tourné vers la France.
09:17 En 2022, c'est entre 2 et 10 %.
09:21 En parallèle, sur la même période, le commerce extérieur avec la Chine, par exemple, s'est envolé.
09:27 Mais à côté de la France, il y a aussi le Sahel.
09:31 Mais à côté de ça, deux points de discorde subsistent.
09:35 Le premier est monétaire. C'est le franc CFA.
09:39 Créé en 1945, il est encore utilisé dans 15 pays d'Afrique.
09:47 Et un grand nombre de ses particularités sont lourdement critiquées.
09:51 Le taux de change fixe, aligné sur l'euro, est notamment accusé de gêner la compétitivité des exportations africaines.
09:58 Le dépôt de la moitié des devises sur un compte au Trésor français est perçu comme une sorte d'impôt colonial,
10:04 même si cet argent reste la propriété des États africains.
10:08 La présence de représentants français dans les banques centrales africaines s'apparente à une ingérence étrangère.
10:14 Enfin, l'impression débillée par la Banque de France résonne comme une offense à la capacité des pays africains à le faire eux-mêmes.
10:22 Bref, le franc CFA symbolise aux yeux de l'opinion publique sahélienne une dépendance vis-à-vis de Paris.
10:28 Et le projet de le réformer pour le renommer "éco" ne convainc pas, les problèmes de fond restant les mêmes.
10:34 S'il y a un doute quelconque sur ce que pourrait éventuellement gagner la France à participer à cette gestion,
10:41 levons ce doute, parce que c'est à l'intérêt de l'Afrique, et c'est aux Africains eux-mêmes,
10:47 de déterminer s'ils veulent avoir leur propre monnaie, il n'y a aucune raison de ne pas les y aider.
10:52 Deuxième point de crispation économique, les aides au développement.
10:59 En 2021, l'Afrique de l'Ouest et les pays du Sahel concentrent la plus grande part de ces aides.
11:05 Et depuis les années 90, pour en bénéficier, il faut remplir certaines conditions.
11:11 Système représentatif, élection libre, multipartisme, liberté de la presse, indépendance de la magistrature,
11:18 pas de censure, un chemin dont nous disposons, c'est la direction qu'il faut prendre.
11:24 Mais ce discours, une partie de la population sahélienne le perçoit comme une insulte à la souveraineté de leurs États.
11:31 Arrêtez ces discours paternalistes, dire que nous allons vous aider, nous allons, non !
11:36 Nous n'avons pas besoin d'aide, nous avons besoin de coopération, nous avons besoin de partenariat.
11:40 Ça fait près d'un siècle que l'aide au développement se balade en Afrique.
11:45 Ça ne marche pas.
11:47 On nous aide, mais en revanche, on nous dit, il faut que vous acceptiez tel principe, tel principe.
11:52 Et justement, ce sont des conditions qui paraissent de moins en moins acceptables pour les populations.
11:57 C'est que l'aide au développement pour ces populations ne doit pas être l'occasion d'imposer une façon de vivre ou une façon de comprendre le droit.
12:06 À la suite des coups d'État de 2020 à 2023, la France suspend ses aides au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
12:13 Ses fonds sont réaffectés au Tchad.
12:16 C'est un fait. La France n'est plus la bienvenue au Sahel.
12:24 Ce rejet est largement relayé par le mouvement néo-panafricaniste.
12:28 Un courant idéologique anticolonialiste, antifrançais, prorusse, et porté par des personnalités influentes.
12:35 Si la France ne veut pas permettre aux Africains de respirer, nous allons la forcer à nous écouter.
12:42 En 2023, l'avenir des relations franco-sahéliennes est de plus en plus incertain.
12:48 Il y a eu souvent, on parle de passer des tensions entre la France et certains pays, mais de façon généralisée, avec cette telle ampleur, je pense que c'est inédit.
12:56 Si ce n'est pas co-constructif, dans cette relation qu'on imagine, on n'en veut pas.
13:01 C'est ça.
13:03 Sous-titrage Société Radio-Canada
13:07 © Sous-titrage Société Radio-Canada
13:12 © Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires