00:00 C'est l'heure de la question qui grave dans le marbre de Maya Mazorette.
00:04 *musique*
00:09 Documenter sa vie, quel intérêt ?
00:11 Alors là j'entends en loin la voix des râleurs, la documentation sera une compulsion et même une complaisance,
00:16 une passion narcissique, une tentative désespérée de nier la banalité de notre existence qui n'intéresse personne.
00:21 Alors ces réserves, je veux bien les entendre, mais quand même, si on laisse un instant notre snobisme de côté,
00:26 il y a plein de choses chouettes dans la documentation de soi.
00:29 Déjà ça permet de reprendre une forme de pouvoir sur les événements.
00:31 Archiver c'est avoir le dernier mot, choisir un début et une fin, décider des zones sombres et des coups de projecteurs.
00:37 Il paraît que l'histoire est écrite par les vainqueurs, donc quand on écrit une autre histoire,
00:41 automatiquement on devient victorieux et ça c'est chouette.
00:44 D'autant que pendant que personne ne regarde, on triche.
00:47 Quand moi je tenais un blog, toutes mes journées paraissaient épiques.
00:50 Quand je fais des vidéos de mes chats, comme par hasard ils ne vomissent jamais de boulettes de poils.
00:53 C'est pas la vraie vie mais c'est celle dont je choisis de me rappeler.
00:56 Et si cette vie documentée est plus belle, plus intéressante, plus présentable que la vraie,
00:59 c'est aussi parce qu'elle existe avant tout pour les autres.
01:01 Même devant un journal intime, on garde toujours en tête la possibilité que quelqu'un tombe dessus,
01:05 demain ou dans dix ans.
01:07 Donc même quand on écrit pour soi, on écrit toujours aussi un peu pour cette personne réelle ou fantasmée
01:11 à qui l'archive est plus ou moins consciemment destinée.
01:14 Et cette idée je la trouve extrêmement rassurante.
01:16 La documentation n'est pas un repli sur soi, mais une forme différée de communication avec l'autre.
01:20 Et puis pendant qu'on communique avec l'au-delà, on en profite pour fermer quelques portes.
01:25 Les photos de vacances se classent à la rentrée, les chroniques sont compilées en fin de saison.
01:28 En archivant, on se donne la permission de passer à autre chose.
01:30 Si c'est rangé, plus besoin d'y penser. Et quand c'est dans la boîte, c'est plus dans la tête.
01:34 On fait de la place pour avancer, on fait de la place pour les histoires des autres aussi.
01:37 Paradoxalement, se documenter pourrait bien être la meilleure manière de s'oublier soi-même.
01:41 Maya, aujourd'hui pour enrichir ta réflexion, tu reçois Isabelle Véramasson.
01:45 Bonjour Isabelle Véramasson.
01:46 Bonjour.
01:47 Alors vous êtes historienne, sociologue et directrice de recherche au CNRS,
01:50 rattachée au laboratoire et au centre de recherche sur les liens sociaux,
01:54 spécialisée notamment dans la sociologie des médias.
01:56 Est-ce que vous pourriez tout d'abord m'expliquer pourquoi je prends pathologiquement des photos de mes chats et de mes vacances ?
02:02 Alors j'ai envie de vous dire d'abord, parce que vous êtes comme tout le monde.
02:06 Très bien.
02:07 Pardon.
02:08 Et pourquoi est-ce que tout le monde fait ça ? C'est ça qu'il faut évidemment se questionner.
02:11 Exactement.
02:12 D'abord je pense que nous avons les moyens de le faire.
02:16 C'est-à-dire qu'il ne faut pas sous-estimer la possibilité que l'homme progressivement a la capacité de garder.
02:24 Alors vous savez, on considère qu'il y a quatre C dans la fonction des archives.
02:28 On collecte, on conserve, on classe et on communique.
02:32 Or pour faire à ces quatre niveaux, évidemment les techniques ont fait de grandes améliorations.
02:37 Donc je pense que finalement, c'est un peu ma manie d'historienne,
02:40 tout ce que vous avez dit, on peut le retrouver assez clairement dans le temps, dans le passé très ancien.
02:46 Vous savez que la fonction de tout garder, ce qui est décrit, c'est finalement la date de François 1er, au début du 16e siècle.
02:53 Donc cette obsession de tout garder, tout conserver est ancienne.
02:57 Ce qui est nouveau, c'est qu'on peut le faire très facilement, chacun d'entre nous peut le faire
03:02 et que du coup, chacun d'entre nous conserve ce qui est pour lui important.
03:06 Donc pour François 1er, c'était la politique. Il collecte tout conserver pour pouvoir vérifier ce que pensaient les uns et les autres.
03:12 Évidemment, on est en pleine guerre de religion et puis progressivement, les choses évoluent, les questions diffèrent.
03:18 Après, il y a la question de réutiliser l'archive.
03:21 Ensuite, il y a refaire le passé et puis il y a aussi les droits d'auteur,
03:25 donc gagner de l'argent avec les archives, il y a la connaissance tout simplement.
03:29 Et puis finalement, il y a la nostalgie, il y a un certain nombre de fonctions.
03:33 Mais en tous les cas, ce qui va varier dans le temps, ce n'est pas tellement tout ça.
03:37 On parle des selfies. Je me disais, Rembrandt passe sa vie à faire des selfies.
03:43 C'est une obsession. L'obsession que l'on a depuis Narcisse de se regarder, d'enregistrer son visage,
03:50 d'essayer de le regarder éternellement pour le comprendre.
03:53 Isabelle Algeny, paraît-il, c'est une légende qui veut dire quelque chose,
03:57 vit avec un miroir dans la main dans laquelle elle se regarde.
04:00 Il est greffé à sa main, c'est ça la légende ?
04:03 Je suis là pour répéter des légendes urbaines.
04:06 Mais ce que je veux dire, c'est que tout le monde, beaucoup de personnes, ont ce miroir collé sur la main.
04:12 Et maintenant, ça s'appelle un smartphone.
04:15 Donc non seulement on peut regarder, on peut conserver, on peut observer et on peut,
04:19 comme vous l'avez dit, vous l'avez justement communiqué.
04:22 Donc après, la question, c'est de savoir quelle est la part de ces 4 C.
04:27 Et ça, c'est évidemment à la fois en fonction du temps, en fonction des instruments et en fonction des individus.
04:31 Mais par exemple, sur le médium, vous en tant qu'historienne, vous trouvez qu'il y a des meilleures manières de conserver que d'autres ?
04:36 Par exemple, un selfie, est-ce que c'est moins bien qu'une lettre ?
04:39 Alors d'abord, comme vous dites, vous historienne, les historiennes n'aiment pas dire ce qui est bien et ce qui n'est pas bien.
04:45 Ce que nous montre la lettre et la comparaison avec le selfie, c'est que, comme je le disais,
04:50 les moyens techniques changent, mais la manière que l'on a de vouloir conserver et dire ce que l'on est,
04:56 ce que l'on ressent, quitte à tricher, vous l'avez tout à fait dit dans votre critique,
05:00 elle existe et dans la lettre et dans le selfie et dans TikTok et dans Instagram.
05:05 C'est-à-dire qu'on va écrire à la fois pour parler de soi, on parle beaucoup de soi quand on écrit,
05:13 et puis aussi pour que l'autre sache ce qui vous arrive.
05:16 Et de la même manière, le selfie sert à la fois à se regarder, comme je disais,
05:21 et à montrer à travers les réseaux sociaux ce que l'on est.
05:24 Donc il y a de l'égoïsme, mais il y a toujours du partage.
05:30 Après, la question, ça va être la question de l'authenticité de tout cela.
05:33 Et justement, il y a beaucoup de choses qu'on ne documente pas.
05:35 Qu'est-ce qu'on ne documente pas et qu'après vous on devrait documenter ?
05:39 Alors, ce qu'on ne documente pas, c'est, j'allais dire, un paradoxe.
05:45 C'est à la fois le plus important et le plus grave, parce qu'on ne peut pas,
05:49 parce qu'on ne sait pas, quand on a un trouble profond, une douleur existentielle qui est là,
05:56 finalement la seule chose importante de votre vie, comment en rendre compte
06:00 et est-ce qu'on a vraiment envie de la partager ?
06:02 À la limite, si on a envie de la partager, on est presque déjà guéri.
06:04 Donc ce qui est très, très important pour vous, c'est ce que vous n'allez pas documenter,
06:07 ce que vous n'allez pas montrer.
06:09 Ça, je crois que c'est très important.
06:10 Et puis après, il y a ce que vous ne pouvez pas ou que vous ne voulez pas montrer.
06:13 Ça, c'est pareil en histoire.
06:15 Les grands événements qui sont arrivés, la plupart n'ont pas été documentés.
06:19 La personne n'était pas là.
06:20 D'abord, il n'y avait pas de photos, les photos n'existaient pas.
06:23 Quand les photos ont existé, ce n'est pas parce que l'événement arrive
06:25 que vous avez un appareil photo.
06:26 Ensuite, maintenant, on est de plus en plus documenté.
06:28 Mais finalement, les grands événements ne sont pas forcément photographiés ou documentés.
06:33 Donc ça, je crois que c'est le paradoxe.
06:35 C'est que ce que nous gardons, ce que nous enregistrons,
06:38 ce n'est pas le plus important, sûrement pas.
06:41 Et ce n'est pas forcément le moins important.
06:44 Mais en tous les cas, je crois fondamentalement que nous trichons constamment
06:48 dans notre obsession de la documentation et de la communication de notre documentation personnelle.
06:53 C'est le jeu de la fiction et du document sur lequel je crois que vous avez parlé.
06:58 Et c'est aussi notre vie.
07:00 C'est-à-dire que nous passons notre temps à nous mentir, à nous tromper et à tromper les autres.
07:04 Et puis des fois, c'est aussi plus large que notre vie.
07:05 C'est-à-dire qu'on documente aussi le passé de notre famille.
07:08 Pourquoi est-ce qu'on est autant intéressé par l'histoire de nos aïeux ?
07:11 Alors là, ça touche à la question plus large de l'identité.
07:16 L'identité, elle est très multiple.
07:18 On en parle beaucoup actuellement.
07:19 Elle est à la fois individuelle.
07:20 Qui suis-je, moi ?
07:22 Et puis après, il y a l'individu collectif.
07:24 Ah, mais il paraît que dans les années 60, on s'est tous découverts bretons, alsaciens, juifs,
07:29 alors qu'on ne savait même pas ce que ça voulait dire avant.
07:32 Donc, tout d'un coup, l'envie de se retrouver dans un groupe est restreinte.
07:35 Ensuite, un groupe plus large en fonction des événements.
07:37 Pendant la guerre de 1914, le breton, alors lui, s'est découvert français.
07:40 Pas de chance, ça lui a conduit à aller dans les tranchées.
07:45 Et puis après, on s'est découverts citoyens européens.
07:47 Parce que la guerre...
07:48 Donc, la question de l'identité, elle est évidemment variable.
07:52 Et ensuite, on va la documenter, on va l'exprimer en fonction de nos, comme je le disais,
07:56 de nos instruments et de notre psychologie et de notre histoire personnelle.
08:00 Donc, je crois que tous ces éléments-là font que...
08:03 Et puis, il y a la question très française, me semble-t-il, de l'histoire.
08:07 C'est-à-dire que nous avons le sentiment que nous sommes des êtres très historisés.
08:11 On appartient à une histoire.
08:13 Tout le fil se tient.
08:14 Et le fil, c'est l'idée de l'éternation, c'est l'idée d'une grande histoire, d'un grand peuple, etc.
08:19 Et donc, chacun d'entre nous, beaucoup, pour la plupart, se sentent appartenir à une lignée,
08:26 à une continuité qui est à la fois restreinte, c'est la famille, mais aussi peut-être plus large que cela.
08:33 - Merci beaucoup pour cette grande chaîne humaine à laquelle nous appartenons.
08:37 Merci Isabelle Véramasson.
08:39 Je rappelle que vous êtes historienne et sociologue et directrice de recherche au CNRS.
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