00:00 on est sodomisé à l'âge de 8 ans.
00:02 C'est un...
00:04 Je ne sais pas comment définir le truc
00:06 parce que je n'ai jamais su réellement comment le définir
00:08 si ce n'est que...
00:10 je n'ai pas compris.
00:12 Mon père travaillait à l'époque en Afrique
00:18 et il s'était lié d'un mitié
00:20 avec un prêtre missionnaire
00:22 qui était également un grand-oncle maternel.
00:24 Et ce grand-oncle-là,
00:26 dès qu'il venait à Paris, mon père allait le chercher
00:28 puisqu'on n'habitait pas très loin de l'aéroport.
00:30 Et mes parents, je n'ai jamais compris pourquoi,
00:32 le faisaient dormir dans ma chambre.
00:34 Je dis "je n'ai jamais compris pourquoi" parce qu'il y avait une chambre d'amis.
00:36 Et le prétexte qui a toujours été invoqué, c'était
00:38 "la chambre d'amis n'était pas rangée,
00:40 donc on le faisait dormir dans ta chambre".
00:42 Moi, c'était une époque où je faisais de l'énuresie.
00:44 Je faisais pipi au lit et quand je faisais pipi au lit,
00:46 il me faisait venir dans son lit,
00:48 il me demandait d'enlever mon pyjama,
00:50 il me présentait un peu les choses au début,
00:52 comme une découverte de mon corps,
00:54 m'expliquait comment mon corps fonctionne
00:56 et très rapidement, de cette découverte de mon corps,
00:58 ça passait plutôt à
01:00 je vais mettre des guillemets bien entendu,
01:02 forme d'éducation à la sexualité.
01:04 En fait, il me touchait mon sexe
01:06 en me disant "voilà comment c'est constitué,
01:08 mes testicules, mon pénis, etc."
01:10 Il prenait ma main, il la mettait sur son sexe également
01:12 pour me dire "moi comment ça fonctionne,
01:14 ça changerait après, etc."
01:16 C'est quelque chose d'assez dur d'ailleurs encore à raconter.
01:18 Très rapidement aussi, il me disait
01:20 qu'il y avait d'autres manières de se faire plaisir
01:22 et donc il me mettait un doigt dans l'anus
01:24 et puis ça allait,
01:26 voilà, moi je n'ai pas peur des mots qui sont crus
01:28 parce qu'on ne se rend pas compte d'ailleurs le mot "viole",
01:30 c'est peut-être un mot dur, mais voilà,
01:32 ça allait jusqu'à être sodomisé,
01:34 quand on est sodomisé à l'âge de 8 ans,
01:36 c'est un...
01:38 je n'ai pas de mots en fait,
01:40 je ne sais pas comment définir le truc
01:42 parce que je n'ai jamais su réellement comment le définir
01:44 si ce n'est que je n'ai pas compris.
01:46 [Musique]
01:54 Tout le monde savait et connaissait les violences de mon père,
01:56 personne ne réagissait.
01:58 Et donc les conditions n'étaient pas réunies
02:00 d'une certaine manière pour que moi, enfant,
02:02 je puisse m'exprimer à un adulte de confiance
02:04 autour de moi, quand vous êtes en plus dans un milieu quand même social
02:06 assez favorisé,
02:08 on essaie d'étouffer un peu les choses, c'est quand même une spécialité
02:10 et d'ailleurs ça a été démontré,
02:12 je trouve, avec brio dans le rapport
02:14 de la commission indépendante sur les abus sexuels
02:16 dans l'église, le rapport Sauvé donc,
02:18 qui a bien dit que cette particularité du milieu bourgeois
02:20 qui tend bien souvent
02:22 à étouffer les affaires pour éviter que ça se sache,
02:24 pour maintenir d'une certaine manière cette logique de classe,
02:26 moi c'est quelque chose que j'ai connu directement
02:28 et moi je parle à l'âge de 19 ans la première fois
02:30 devant un reportage sur France 3
02:32 qui parle de pédophilie dans l'église
02:34 et je dis "c'est ce qui m'est arrivé".
02:36 La première réaction de ma mère c'est de dire "on s'est fait avoir".
02:38 Et ça m'a marqué parce que sur le moment
02:40 je pensais en fait qu'elle allait me serrer dans ses bras, etc.
02:42 Néanmoins j'ai quand même compris
02:44 des années après, grâce notamment à Camille Kouchner,
02:46 que cette réaction que ma mère a eue,
02:48 même si elle n'est pas forcément adaptée,
02:50 c'est aussi celle d'une co-victime.
02:52 Ma mère avait une confiance absolue envers cet homme
02:54 qui était son grand-oncle,
02:56 qui était un prêtre
02:58 et donc c'est une personne à qui on donnait le bon Dieu sans confession.
03:00 Alors même si j'ai la question de la chambre pour moi qui n'est pas élucidée,
03:02 bon ok, je me dis quand même
03:04 qu'il y a quand même quelque chose qui est de l'ordre
03:06 d'un traumatisme pour une mère qui apprend que son fils a été violé.
03:08 [Musique]
03:13 Je le dis souvent, j'ai l'impression qu'on m'a volé,
03:15 j'ai fait dire violé d'ailleurs, volé mon enfance.
03:17 Et le psy en fait
03:19 venait interroger ça en disant au bout d'un moment
03:21 "Attendez, vous avez bien des souvenirs d'enfance, etc."
03:23 Et à un moment donné je lui raconte, je lui dis "Oui d'accord, ok, j'ai des souvenirs d'enfance."
03:25 Il me dit "Vous avez une maison familiale,
03:27 parce que ma grand-mère était
03:29 notamment du côté d'Angers,
03:31 vous avez sans doute des souvenirs quand même dans cette maison, etc."
03:33 Et là au bout d'un moment je lui dis
03:35 "Oui, elle faisait des représentations
03:37 théâtrales, il y a un moment donné on faisait des répétitions
03:39 avec deux de mes cousins,
03:41 moi je jouais le rôle d'une femme, j'avais une perruque, etc."
03:43 Et puis l'un de mes cousins,
03:45 l'aîné me dit "Bah tiens" qui avait 15 ans,
03:47 moi j'avais 12 ans à l'époque, me dit
03:49 "Bah tiens, si
03:51 t'étais une femme, tiens je vais te montrer ce que je te ferais."
03:53 Et là il m'a sauté dessus, son frère cadet
03:55 qui avait 13 ans à l'époque, donc un an de plus que moi,
03:57 m'a saisi les poignées,
03:59 et en fait il m'a imposé
04:01 une fellation, et moi j'ai raconté
04:03 les choses un peu de cette manière-là, de manière aussi linéaire
04:05 que ça, et le psy, je me rappelais
04:07 toute ma vie, m'a dit "C'est un violeur."
04:09 J'ai fait une amnésie traumatique
04:11 totale, c'est-à-dire que
04:13 mon cerveau en fait s'était mis en mode veille,
04:15 et la seule chose qui m'a
04:17 sauvé d'une certaine manière, c'est que mes cousins ont reconnu
04:19 les faits, tout en les banalisant, mais au moins
04:21 les ont reconnus.
04:23 Alors c'était pas la première alerte, c'est-à-dire que moi
04:33 j'étais quand même sujet déjà à ce que les médecins appelaient
04:35 "pneumonie", machin, etc.
04:37 Jusqu'au jour où je rencontre une pneumologue de
04:39 ville, elle m'ausculte
04:41 et puis elle me pose la question, elle me dit "Monsieur,
04:43 est-ce que vous avez été victime de violences sexuelles ?"
04:45 Je la regarde comme ça, je me dis
04:47 "Qu'est-ce qu'elle a ? Elle est pneumologue ?
04:49 C'est quoi son histoire ? Pourquoi est-ce qu'elle
04:51 me parle de violences sexuelles ?
04:53 Je suis pas chez ma psy, quoi."
04:55 Et elle me dit "Parce que la manière
04:57 dont vous respirez, la manière
04:59 dont les choses s'inscrivent au niveau de vos poumons
05:01 et dont je peux les traduire cliniquement,
05:03 je l'ai rencontré uniquement chez des victimes de violences
05:05 sexuelles, d'une certaine manière c'est comme si je respirais
05:07 comme quand j'ai été violée.
05:09 Donc il y a quelque chose qui se déclenche et le risque
05:11 que vous avez, c'est à un moment donné
05:13 qu'il y a un vrai impact sur vos poumons. Tout simplement,
05:15 quand on est victime de violences sexuelles,
05:17 notre corps est mis à mal, c'est-à-dire
05:19 que bien sûr qu'il y a cette violence, cette souffrance psychique
05:21 de se dire "Non, c'est quoi
05:23 ce truc qui m'est arrivé ?" et puis de comprendre
05:25 en quoi réellement remettre le puzzle dans l'ordre, machin,
05:27 et puis avec la violence que ça représente même
05:29 de se replonger dans ce traumatisme-là.
05:31 Et puis il y a forcément un corps qui est mis à mal,
05:33 c'est-à-dire que la violence sexuelle,
05:35 la violence s'émerveille de manière certaine
05:37 pour détruire l'autre et c'est ce qui se passe.
05:39 C'est-à-dire que détruire l'autre,
05:41 ce n'est pas uniquement, je dirais,
05:43 si j'ose dire, en la violent,
05:45 mais c'est avec toutes les conséquences que ça peut avoir derrière
05:47 puisque notre corps, on a l'impression d'avoir été
05:49 dépossédé de son corps quand on est victime
05:51 de violences sexuelles.
05:53 [Musique]