00:00 grâce aux nouvelles têtes avec vous Mathilde Serrel. Et ce matin, une travailleuse sociale
00:04 devenue primoromancière, Nadej Erika est dans notre studio, on est très content de
00:09 la recevoir, portrait sonore !
00:11 Paris est cerclé de collines, des villages dans la ville. Belleville c'est un peu la
00:17 montagne. Je suis allée voler des raisons. Alors je dis le dimanche, les maris jouaient
00:24 à la belote chez monsieur Abrial. Elle a poussé entre les pavés populaires de Belleville,
00:30 avant les kebabs à 9 euros et les cafés matcha. Dans sa fratrie, les enfants sont
00:35 de toutes les couleurs et les pères, tous déserteurs.
00:38 Au pays de Candy, comme dans tous les pays, on s'amuse, on pleure, on rit, il y a des
00:47 méchants et des gentils. Entre chez maman et chez grand-maman, le dessin animé Candy
00:54 s'accompagne. Au fil de sa non-enfance, elle rêve aussi de son prince des collines. Comme
00:59 Candy, celui qu'elle rencontre lui fait deux jumeaux à 19 ans et l'entraîne en enfer.
01:04 Le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants, et l'émistral gagnant.
01:14 Si elle était une chanson, ce serait l'émistral gagnant, parce qu'avant le rap qu'elle écoute
01:22 beaucoup, c'est Renaud, sa B.O. Et parce que dedans, il y a le rire des enfants. Ce
01:28 qu'elle défend dans son métier d'éducatrice spécialisée, celui qu'elle a perdu à
01:32 cause d'un médecin qu'il ne faut pas déranger pour rien.
01:35 Si t'étais allé à l'école, tu saurais la haine attire la haine.
01:38 J'ai pas été à l'école, je suis de la rue, moi, qu'est-ce qu'il y a ? Elle m'a
01:44 appris que si tu donnes ta joue, tu te fais niquer ta mère et puis c'est tout, tu me
01:49 fais niquer ta mère. Plutôt que de laisser le tic-tac de la haine
01:51 exploser, comme dans le film du même nom, elle a raconté, puis reprisé son histoire
01:56 dans Mon Petit, aux éditions des Livres Agités, un premier roman dont personne ne sort indemne.
02:01 Nadège Eryka, bonjour. Bonjour Mathilde.
02:04 C'est votre pseudo, Nadège Eryka. C'est mon pseudo, c'est mes deux prénoms,
02:08 mon premier et mon deuxième prénom. Disons que j'ai jugé utile d'abord lire mon patronyme
02:16 pour foutre la paix à ma famille et pour que ma famille me rende la pareille, pour
02:23 le coup. Il vous laisse tranquille malgré ce que
02:26 vous dites dans vos pages. Vous publiez donc ce premier roman nécessaire à 49 ans, vous
02:31 êtes toujours éducatrice spécialisée et vous aviez raconté une première fois votre
02:35 histoire sur France Inter dans un reportage qui est repassé d'ailleurs récemment.
02:39 C'est en l'entendant ce reportage que vous avez voulu écrire.
02:42 Oui, j'avais besoin de témoigner des conditions qui pouvaient être faites à une femme noire,
02:47 racisée, métisse, pauvre, en l'occurrence en France, de surcroît.
02:52 Je suis passée par la radio, parce que la radio c'est quand même la résidence secondaire
02:58 de mes oreilles. Mais je n'ai pas eu besoin d'écouter l'émission, sauf qu'un jour
03:03 je l'ai entendue par hasard en replay. Et là je n'ai pas voulu l'éteindre et j'ai
03:08 vu mon histoire en face comme je l'avais traversée, vécue, subie par certains aspects,
03:15 mais je ne l'avais pas regardée cette vie. J'ai eu besoin de l'écrire en entendant
03:20 ça. Cette histoire, elle est longue à raconter,
03:24 mais elle démarre notamment avec une maman qui est surendettée et qui fait que vous
03:28 vivez en alternance. Elle est aide-soignante chez votre mère et votre grand-mère. Il
03:32 y a ces jumeaux dont vous êtes enceinte à 19 ans. Ce garçon qui va mal vous parler,
03:38 qui va vous violenter. Et cet enfant, un des deux jumeaux, qui meurt suite à la visite
03:43 d'un médecin qui n'a même pas voulu examiner l'enfant parce qu'il vous engueule.
03:46 Vous l'avez dérangé pour rien, il n'a pas de chèvre le bébé.
03:48 C'est en effet ce qui s'est passé. J'étais toute jeune, je suis bien la fille de ma mère,
03:53 j'ai eu mes enfants très tôt. C'était des enfants qui ont été très prématurés.
03:58 Un des jumeaux était un peu plus fragile et un soir il n'était pas bien. J'ai fait
04:03 venir un médecin de SOS Pédiatrie et il a jugé utile qu'au motif que l'enfant n'avait
04:08 pas de fièvre, il n'allait pas l'examiner. J'ai écouté le docteur comme je l'écris
04:13 dans mon roman, mon petit. J'ai couché l'enfant qui ne s'est pas réveillé.
04:19 Et vous en voulez toujours à ce docteur machin ?
04:22 Bien entendu. Je lui en veux plus que tout. Je lui en voudrais toujours. Autant que je
04:29 m'en veux d'ailleurs d'avoir fait venir ce type et pas un autre. Ou ne pas être allé
04:34 aux urgences.
04:35 On le sent dans ce livre qu'au fond, oui vous naissez dans ce quartier de Belleville,
04:40 que votre mère vous fait des dîners biscotte-banania avec la bougie tout simplement parce qu'elle
04:46 n'a pas payé les factures d'électricité. Qu'on vit modestement chez votre grand-mère
04:50 mais malgré tout de manière très soignée. Et qu'au fond vous ne vous sentez pas pauvre
04:54 avant que vous soyez confrontée peut-être à ce médecin qui a cette manière de vous
04:59 traiter comme ça. Ce garçon plus aisé aussi qui vient d'une famille plus aisée, qui
05:04 vous traite d'animal stupide.
05:06 Belleville c'est mon troisième parent d'une part. Sauf que c'est un parent qui est très
05:11 gentrifié. Que pas mal de gens plus confortablement installés se sont appropriés et qui n'ont
05:19 pas de gêne à nous regarder de haut. D'où aussi le titre de mon roman "Mon petit".
05:24 Et en effet, il se trouve que j'ai rencontré un garçon comme ça. J'étais très jeune.
05:29 Je ne sais pas si on avait tous les deux conscience de notre appartenance de classe. En tout cas
05:32 nos classes se sont très mal rencontrées. De la même façon que nos psychismes se sont
05:37 rentrés en collusion.
05:38 Vous avez choisi ce pseudo Nadej-Erika comme Naël aussi. Ça résonne avec le nom de votre
05:44 narratrice. Moi j'y entends toujours Nana, l'héroïne de Zola, qui incarne la misère
05:49 du monde ouvrier. C'est depuis et pour ce monde-là que vous écrivez Nadej-Erika ?
05:54 C'est depuis ce monde-là encore. Même si aujourd'hui je suis un peu plus confortablement
06:00 installée dans mon quotidien. Et c'est pour eux parce que je suis toujours auprès d'eux.
06:05 Les gens du quartier populaire. Même si là je suis en pause par rapport à la promo.
06:09 Je suis toujours auprès des gens les plus vulnérables, les plus souffrants. Donc c'est
06:14 aussi pour eux que j'écris.
06:15 Et vous sauvez également dans la vie une jeune femme. C'est-à-dire dans le roman.
06:20 Parce que vous allez auprès de son bébé au moment où il le faut. Il faut dire que
06:24 vous avez repris vos études à 30 ans. Vous aviez quitté l'école en troisième. Vous
06:29 avez travaillé comme couturière chez Paco Rabanne, Chloé Thierry Mugler pour payer vos
06:35 études. Vous avez été auxiliaire de vie, baby-sitter, femme de ménage. Pourquoi c'est
06:39 toujours le social auquel vous êtes retournée ?
06:41 Parce que je pense que certaines professions, certains choix sont des aveux autobiographiques.
06:47 Je pense qu'il ne faut pas aller chercher beaucoup plus loin. Il y a un désir de réparation
06:51 aussi dans le choix de certains métiers.
06:53 Vous avez l'antenne pour vous, Nadejda Jirika. C'est sujet libre. Et vous avez choisi une
06:58 lettre que votre grand-mère a écrite à 14 ans à sa propre mère. Nous sommes le
07:02 mardi 21 avril 1942.
07:04 Mère chérie, je voudrais pouvoir cette année te prouver ma reconnaissance. Essayer de combler
07:12 la dette que j'ai contractée envers toi, maman. Je comprends maintenant combien ta
07:16 vie qui me semblait facile lorsque petite je partais à l'école est fatigante. Je
07:21 comprends combien il t'était encore pénible de vaquer aux soins du ménage et me consacrer
07:25 quand même une partie de ta journée. Je crois malheureusement que je n'arriverai pas
07:29 à te remercier entièrement de ton dévouement, de ton amour qui te dictait des devoirs pénibles
07:34 à remplir mais qui te semblait léger, facile car tu travaillais pour moi. Oh, combien je
07:39 voudrais pouvoir t'alléger la tâche, te procurer une joie en obtenant chaque mois
07:44 un bon classement et t'aider à la maison et surtout réparer les torts et les fautes
07:49 du passé. Je finis ma lettre ne pouvant te prouver ma reconnaissance et mon amour. Ta
07:54 fille qui t'aime.
07:55 Merci Nadejda Jirika, mon petit. Votre premier roman est publié aux éditions Livre Agité.
08:02 Il est finaliste de plusieurs prix dont celui des Unrock qui sera remis ce soir.
08:06 Bonne chance et bonne route.
08:07 - Merci Mathilde.
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