00:00 Alors je pense que tout le monde autour de la table a eu envie de le faire un jour.
00:03 Écrire un best-seller en dix jours, quelle est la recette du best-seller pour Boris Vian ?
00:07 - Déjà il a une facilité par rapport à la plupart des écrivains, c'est que lui est capable d'écrire 12 ou 15 pages par jour.
00:14 Donc ça, ça l'aide vachement.
00:16 Et puis ce qu'il comprend assez rapidement, c'est que pour faire un best-seller américain, son exemple là c'est Henry Miller,
00:22 ce qui à l'époque c'est le grand succès, c'est Tropique du cancer.
00:25 Et donc il sait qu'il va mettre plein de violence, plein de sexe, il va parler de choses qu'on a surtout pas envie d'entendre parler,
00:31 que des blanches fassent l'amour avec des noires, etc.
00:34 Il y va à fond quoi, il met tout dedans et il se dit "bon normalement avec ça, ça devrait fonctionner".
00:39 - Et alors grâce à l'intervention de sa femme Michelle, le livre s'appelle donc, je dirais, "Craché sur vos tombes".
00:44 Et surtout il est signé d'un certain Vernon Sullivan.
00:47 Alors qui est Vernon Sullivan ? Dont vous écrivez quand même dans ce livre la biographie, Dimitri Concevaz.
00:51 - Oui, c'était l'idée de base, exactement.
00:53 Vernon Sullivan c'est un écrivain américain, noir, alcoolique, victime de la censure.
00:59 Et ça en tout cas c'est ce que Boris Vian essaie de faire croire.
01:02 - Complètement mytho, complètement inventé.
01:04 - Complètement mytho.
01:05 Et d'ailleurs il s'amuse bien parce que quand ils vont sortir le livre aux éditions du Scorpion,
01:10 ils vont écrire un avant-propos en expliquant tout ça, en disant qu'il a beaucoup de talent littéraire,
01:15 tant qu'à faire autant se lancer soi-même les lauriers,
01:18 et puis il explique que ça va faire un malheur et que tout le monde va en parler.
01:21 Ils ont vraiment tout préparé.
01:22 - Mais ce qui est très beau c'est que c'est déjà une fiction en fait,
01:24 c'est déjà un effet de texte, c'est déjà un roman.
01:27 Vous écrivez "Vernon Sullivan ou la promesse d'une main qui vous claque, l'autre qui vous caresse,
01:32 comme un slogan, un leitmotiv mieux, une mélodie dont on ne se départ pas".
01:37 Et ce que j'aime beaucoup dans votre livre, c'est le fétichisme que vous pouvez avoir pour tout ce qui touche à Boris Vian.
01:42 Vous nous avez carrément apporté la première édition de "J'irai cracher sur vos tombes", Dimitri Concevaz.
01:47 Que vous décrivez d'ailleurs dans le texte avec beaucoup de sensualité,
01:50 qu'est-ce que ça vous fait de la tenir entre les mains ?
01:52 Qu'est-ce qu'elle vous dit ? Qu'est-ce qu'elle vous raconte cette édition ?
01:54 - Alors ça me raconte... Je vais être très terre à terre.
01:56 - Pas trop. - Non, pas trop.
01:59 - Sur le service public. - C'est vrai.
02:01 Non, non, mais je fais moi-même un peu de graphisme, donc ça m'intéresse.
02:04 Ce qui est assez intéressant, et on voit qu'il y a une forme d'amateurisme un peu quand ils ont lancé le livre,
02:09 c'est la première édition, et je pense qu'ils ne savaient pas tellement comment vendre de livres.
02:12 Ils voulaient à la fois faire un livre de littérature en collection blanche,
02:17 donc ils ont gardé une couverture grise, beige,
02:21 mais en même temps ils voulaient vendre un truc un peu rock'n'roll comme ça,
02:24 donc ils étaient déjà dans les grosses typographies.
02:26 Je ne sais pas où je dois le montrer. - À moi, c'est bien.
02:28 - À moi ? - Oui, c'est bien, c'est parfait.
02:30 - Et donc il y a déjà ces grosses typographies, comme ça, rouges et tout.
02:33 Et c'est ensuite, quand le succès du livre est arrivé et que ça a fait scandale,
02:37 qu'ils se sont dit "on va jouer à fond le truc",
02:39 et là il y a les couvertures, donc on est du scorpion noir, rouge, blanche, très très…
02:44 - Et il se dit quand il se dit "il faut raconter", parce que c'est jugulatoire.
02:47 C'est une histoire que je ne connaissais pas, je ne sais pas pour vous.
02:50 C'est-à-dire qu'en fait, ce roman, j'irais cracher sur vos tombes marchottes,
02:53 il entre dans le collimateur du cartel d'action sociale et morale,
02:56 pour outrage, au bonheur, c'est incitation à la dépauche.
03:00 Et alors, en fait, ce qui va tout changer, c'est complètement dingue, c'est un fait divers.
03:05 - C'est un fait divers macabre même, on pourrait dire.
03:08 C'est l'histoire d'Edmond et de Marianne.
03:11 Donc Edmond et Marianne, c'est des amants, et puis ils sont à Montparnasse,
03:15 ils sortent du cinéma, ils se voient depuis longtemps, mais ça ne va pas très bien.
03:19 Ils se rendent dans l'hôtel dans lequel ils ont l'habitude d'aller faire leur petite affaire.
03:23 Et pendant la nuit, Edmond décide d'égorger Marianne, parce qu'il pense qu'elle va le quitter.
03:28 Et le matin, quand il quitte la chambre, il laisse un exemplaire de "j'irais cracher sur vos tombes"
03:33 ouvert à la page de "L'étranglement d'une femme".
03:36 - Alors là, c'est parti, la responsabilité de l'écrivain.
03:39 - Évidemment.
03:40 - Oui.
03:41 - Abassé, Boris Vian, est un meurtrier par procuration.
03:44 Et donc, c'est des semaines et des semaines d'un battage médiatique abominable
03:48 où il se fait traîner dans la boue.
03:50 C'est lui le meurtrier, quoi.
03:51 Il a beau d'ailleurs expliquer, personne ne croit vraiment qu'il est simplement traducteur,
03:55 de toute façon, il est fautif, il est responsable.
03:58 Et c'est abominable, et en même temps, c'est comme ça que le livre devient un best-seller.
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