00:00 - Bonjour Francis Ostache. - Bonjour.
00:01 - Comment est-ce que vous définiriez vous la mémoire, alors c'est une question assez large,
00:05 mais en tant que neuropsychologue, comment est-ce que vous l'envisagez ?
00:08 Comment vous travaillez sur cette mémoire ? Qu'est-ce qui vous intéresse là-dedans ?
00:11 - Alors, une définition très simple.
00:13 La mémoire c'est une fonction mentale, si on parle de la mémoire individuelle,
00:18 qui permet d'enregistrer, de conserver et de rappeler des informations.
00:24 Donc vous voyez, il y a l'enregistrement, garder en mémoire,
00:27 et puis y accéder, ce qui n'est pas toujours aussi simple.
00:30 Donc quand on est neuropsychologue, on voit des patients,
00:34 on fait des diagnostics, on essaie de soulager,
00:37 d'expliquer un certain nombre de pathologies, un certain nombre de troubles,
00:41 qui ne sont pas parfois des vrais troubles.
00:43 C'est ça un peu le métier d'une neuropsychologue.
00:45 - Vous avez souligné justement cette notion de rappel,
00:47 pouvoir accéder finalement à un souvenir.
00:50 On a tous des choses qu'on oublie.
00:51 Pourquoi il y a-t-il des choses qu'on oublie, dont on ne se rappelle pas,
00:54 qui sortent de notre mémoire, et d'autres au contraire,
00:57 dont on va se souvenir toute sa vie ?
00:58 - J'ai envie de dire, fort heureusement, on oublie beaucoup.
01:01 Parce qu'on ne peut pas tout conserver,
01:03 et ce serait certainement pas souhaitable de tout conserver.
01:06 Donc une mémoire qui fonctionne bien,
01:08 de façon un peu paradoxale, c'est aussi une mémoire qui oublie,
01:11 mais qui fait le tri.
01:12 Le gros travail de la mémoire, en fait, c'est de faire le tri,
01:16 en fonction de chacun, en fonction des situations,
01:21 de nos préoccupations, de nos souhaits, de nos désirs.
01:25 On va faire appel à différentes formes de mémoire,
01:28 et le bon fonctionnement de la mémoire, c'est cette fluidité,
01:31 c'est le fait de, pas forcément tout oublier,
01:34 mais mettre des informations à l'arrière-plan,
01:37 et puis en mettre d'autres, au contraire, au devant de la scène,
01:40 si on a besoin d'elles.
01:42 C'est cette disponibilité, en fait, qui est extrêmement complexe
01:46 dans la mémoire humaine.
01:47 C'est ce qui la rend peut-être différente de celle des ordinateurs, des machines.
01:51 - Et comment s'opère ce tri, finalement ?
01:53 Comment vous expliquez, par exemple,
01:55 je ne vais pas parler de ma vie,
01:56 mais pourquoi tous les ans, j'oublie l'anniversaire de ma mère, par exemple ?
01:59 - Ça, je ne vais pas répondre à cette question.
02:01 - Il y a en fait autre chose là-dedans !
02:03 - Pourquoi certaines choses qui sont importantes ?
02:05 - Il faudra peut-être inviter un psychanalyste, vous voyez, donc...
02:07 [Rires]
02:09 - Plus sérieusement, il y a des choix.
02:12 C'est-à-dire que je vais faire des choix dans le fonctionnement de ma mémoire,
02:16 et puis il y a des choix qui sont peut-être moins évidents, moins conscients,
02:20 et à savoir que, en fait, ce qu'on appelle la consolidation de la mémoire,
02:25 ça se passe beaucoup pendant le sommeil.
02:27 Pendant des moments, vous voyez, on n'est pas conscient ou peu conscient,
02:31 parce qu'on a des micro-éveils qui jouent un rôle à ces moments-là.
02:35 Donc, vous voyez, le choix, en fait, profond,
02:38 il est lié à nos aspirations, à ce qu'on veut faire,
02:41 et en fait, à nous-mêmes.
02:43 Donc, on arrive à des questions presque philosophiques,
02:46 c'est le lien entre la mémoire et notre identité personnelle,
02:50 et l'identité collective.
02:52 Et là, je suis dans un studio de radio,
02:55 donc c'est un symbole des liens entre la mémoire de l'individu
02:59 et puis la mémoire collective que vous relayez.
03:02 - C'est-à-dire que tous ceux qui vont nous écouter vont participer à cette mémoire collective.
03:05 - Voilà. Et j'interagis avec vous, donc je change ma mémoire,
03:09 je change votre mémoire, le fait d'interagir comme ça.
03:12 Vous voyez, c'est un mouvement perpétuel, en fait, la mémoire.
03:15 Donc, on a des bases, il y a des choses qu'on conserve,
03:18 tout au long de sa vie, ou presque,
03:20 et puis il y a ces fluctuations
03:22 qui font qu'on est adapté à notre environnement.
03:25 Je suis différent tout de suite avec vous,
03:28 de comment je serais tout à l'heure avec des collègues,
03:30 ou avec des personnes lors des conférences, etc.
03:33 - Et la mémoire suit cette évolution.
03:34 - On est à 7h49, vous êtes sur France Bleu Nord,
03:36 nous sommes en direct avec le neurologue Francis Eustache,
03:39 dans le cadre de la Semaine de la Mémoire.
03:41 - Francis Eustache, dans le cadre de cette semaine,
03:42 il y aura demain un atelier sur les odeurs et la mémoire.
03:46 Nous avons aussi une mémoire qui est liée à nos sens,
03:48 quand on sent, quand on goûte, quand on voit quelque chose,
03:51 des choses nous reviennent,
03:53 c'est un mécanisme que vous avez étudié également ?
03:55 - Oui, alors la mémoire est en lien avec les différentes modalités sensorielles,
03:59 la vision, l'audition,
04:02 mais l'olfaction joue un rôle particulier,
04:05 ça a été très très bien décrit dans la littérature,
04:07 de façon magistrale, c'est la petite Madeleine de Proust.
04:10 Alors, il y a une raison, en fait, très simple,
04:12 une raison anatomophysiologique à cela,
04:16 en sens que les récepteurs sensoriels de l'olfaction et de l'agustation
04:22 sont en lien direct avec les régions du cerveau,
04:25 qui s'appellent les amygdales, les amandes du cerveau,
04:28 qui régulent les émotions.
04:30 Donc on a un lien direct, vous voyez.
04:32 Alors que pour les autres modalités sensorielles,
04:36 comme la vision, il y a toute une analyse cognitive
04:40 qui va se faire par le cortex,
04:41 et qui est en fait beaucoup plus complexe et beaucoup plus longue.
04:44 Donc il n'y a pas cette impression d'immédiateté
04:47 qu'on a avec la mémoire sensorielle
04:50 qui passe par l'olfaction ou l'agustation.
04:53 - La mémoire, Francis Eustache,
04:54 joue aussi un rôle quand on est victime de traumatismes,
04:56 certains enfouissent des souvenirs,
04:59 d'autres au contraire ne vont jamais réussir à oublier ça aussi.
05:02 Vous l'avez étudié, comment vous expliquez cette différence
05:04 entre souvenirs enfouis, au contraire des gens qui ont vraiment...
05:07 - C'est une des questions les plus difficiles.
05:12 Quelqu'un qui vit des traumatismes parfois répétés,
05:16 et qui va soit son souvenir pratiquement tous les jours de sa vie,
05:20 ou au contraire qui va réussir à les mettre à l'arrière-plan,
05:24 et ces souvenirs peuvent potentiellement revenir à un moment donné.
05:28 Jeudi soir, on a une conférence sur le sujet
05:32 par vraiment un grand spécialiste de la question.
05:34 Il s'appelle Thierry Bobé, qui est professeur de psychiatrie à Paris,
05:37 qui a beaucoup beaucoup étudié ces questions-là,
05:41 et ça fait l'objet aussi d'un livre qui sera présenté,
05:44 qui s'appelle "Mémoire et traumatisme".
05:46 Merci pour votre question, c'est une question difficile d'y répondre en quelques minutes,
05:51 parce que ça fait référence à des situations extrêmement différentes.
05:55 - En tout cas, pour tous ceux qui voudraient approfondir la question,
05:58 cet atelier que vous avez cité,
05:59 je signale le site "Semaines de la mémoire",
06:01 toutattaché.fr avec la liste des ateliers.
06:03 Il y aura également demain un atelier en lien avec la maladie d'Alzheimer,
06:07 dont c'est la journée mondiale.
06:08 Demain, il y a aussi les liens avec la mémoire,
06:10 ce sont très très importants.
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