00:00 point de départ de la Coupe du Monde 99. C'est certainement le soulagement de l'annonce
00:05 de la liste parce qu'il se trouve que j'ai été beaucoup blessé cette saison-là.
00:10 Même si j'avais le sentiment d'avoir la confiance du staff de Jean-Claude Scrella,
00:15 de Pierre-Philippe Reux, j'appréhendais un petit peu logiquement. Donc ça a été
00:19 un vrai soulagement. Ça c'était la première grande joie. Je ne sais pas comment j'ai
00:24 appris la nouvelle mais en tout cas c'est mon premier souvenir. Et puis aussi la deuxième
00:29 joie c'était que c'était plus entendu que mon frère Thomas faisait partie de la
00:35 liste. Donc déjà cette dimension-là d'avoir la certitude de jouer une Coupe du Monde avec
00:42 mon petit frère c'était déjà un grand bonheur.
00:44 A l'aube de l'an 2000, le rugby est désormais professionnel. Pour cette quatrième Coupe
00:50 du Monde de l'histoire, les équipes ont rendez-vous en France et en Grande-Bretagne.
00:53 Marc-Yves Remond a 31 ans et pourtant c'est la première fois de sa carrière qu'il est
00:58 retenu pour participer à un mondial. Je m'appelle Manon Fossat. Bienvenue dans ce
01:03 nouvel épisode des « Géants du rugby ».
01:05 En cet automne 1999, la machine est grippée pour les bleus. Ils enchaînent les défaites
01:17 depuis plusieurs mois et il y a des clans, des tensions entre le staff et les joueurs.
01:21 A tel point qu'un psychologue est appelé en renfort.
01:23 J'ai le souvenir que ce n'était pas une réussite ce psychologue. C'est vrai que
01:29 c'était des années de transition entre le rugby amateur et le rugby professionnel.
01:33 On était tous issus du rugby amateur, évidemment dans les statuts, dans la planification de
01:38 l'entraînement, les choses commençaient à beaucoup bouger depuis deux ou trois saisons.
01:41 Il y avait, comme souvent dans une équipe, dès le moment où ça gagnait un peu moins,
01:48 des tensions, des remises en question sur certains postes, de la rivalité. Il y avait
01:54 peut-être déjà des dissensions au sein du groupe, entre une partie du groupe et du
02:01 staff, des gestions des égouts un peu délicates. Sincèrement, je me disais que le temps et
02:09 le fait qu'on avait construit des choses intéressantes, on avait vécu des choses
02:14 passionnantes tout au long de cette année 98 notamment. Il y avait ces acquis-là qui
02:19 nous permettaient de nourrir une forme de confiance et qu'après deux mois de préparation,
02:26 on allait être fort. J'étais vraiment uniquement au plaisir de participer à cette aventure.
02:33 Aucune équipe française, même si l'an passé on a fait le grand chelou, n'a été
02:38 vraiment à la hauteur sur la continuité. On a eu des exploits retentissants comme les
02:43 Black à Toulouse, comme les Anglais qu'on a battus 4 fois en suivant maintenant. Mais
02:48 derrière il faut qu'il s'installe de la qualité vers l'excellence qui nous permette
02:52 de dire maintenant on a l'équipe, on va pouvoir travailler et les détails seulement
02:57 et non plus globalement cette envie d'aller au-delà de soi-même. Tout ça il faudrait
03:01 que ce soit acquis définitivement pour pouvoir espérer en 99 être au top pour la Coupe
03:06 du Monde. C'est en altitude, à Millau puis à Val d'Isère et à Font-Romeu que les
03:10 Bleus préparent le Mondial. Mais les coups durs s'enchaînent. C'est d'abord leur
03:14 maître à jouer, Philippe Carbonneau, qui se blesse durant l'un des stages.
03:17 C'est un coup dur, c'est un coup dur sportivement et c'est un coup dur aussi en termes d'affect
03:24 parce que Flop, comme on le surnommait, c'était vraiment le boss du côté des avants. Il
03:32 avait pris le meilleur sur Fabien Galtier, il était peut-être moins talentueux encore
03:37 que ça peut se discuter. Mais en tout cas c'était vraiment le cornac de notre paquet
03:41 d'avant. Il y avait aussi une très bonne connexion toulousaine. Il rassemblait Philippe
03:47 Carbonneau. En fait on est réellement rentré dans le dur au-delà des blessures dès les
03:53 matchs de préparation parce qu'on pouvait espérer après un mois de stage de retrouver
03:58 une forme de cohésion et ça n'a pas été le cas. On a joué des matchs de merde pour
04:06 dire les choses. Je me souviens des sifflets du public contre des petites équipes. Est-ce
04:12 que c'était un choix judicieux puisque le staff avait choisi des équipes de province
04:18 un petit peu. Je me souviens d'avoir joué à Grenoble à Dax et à chaque fois on n'était
04:23 pas hyper bien physiquement, on était un peu imprunté. Il y avait ces attermoiements
04:28 à certains postes, la difficulté à trouver une cohésion fonctionnelle sur le terrain,
04:34 relationnelle en dehors et de plus en plus ce climat assez critique autour de nous.
04:39 Quand le 15 de France arrive à Béziers pour le premier match contre le Canada, le climat
04:43 est délétère et cela se ressent sur le terrain. Les Bleus s'imposent sans convaincre,
04:47 33 à 20 et sont la cible de toutes les critiques.
04:50 Le deuxième match contre la Nibibia Bordeaux, je crois qu'on doit mettre 50 points mais
04:54 c'est très approximatif. C'est le premier coup dur à titre personnel puisque mon petit
05:01 frère Thomas se blesse et dit adieu à sa Coupe du Monde. J'entends encore ses cris
05:06 dans le couloir de Charmand d'Elmas qui hurlaient sa frustration, sa déception, sa tristesse.
05:12 Je lui apporte tout mon réconfort. Pour la petite histoire, on s'était un peu projeté
05:17 quand même sur les phases finales. Je m'en souviens très bien du jour de la finale de
05:22 la Coupe du Monde, c'était le 6 novembre. Le 6 novembre c'est l'anniversaire de Thomas.
05:25 On s'était dit que ce serait un joli cadeau pour toi. Evidemment, il n'est plus dans
05:30 l'aventure. Malgré la victoire sur le Canada, il n'y
05:34 a pas beaucoup de sourire sur les visages. Après Philippe Carboneau, Thomas Castagnet
05:38 et Thomas Lièvremont, c'est au tour du demi-deux-mêlée Pierre Mignoni de se blesser.
05:42 C'est un paria qui est alors appelé en renfort, Fabien Galtier. Il n'a pas été retenu
05:47 initialement pour participer à la compétition. Il est vexé et en froid avec le staff.
05:51 Il est animé lui par un sentiment de revanche, qu'évidemment il y a des tensions avec
05:56 le staff parce que les rapports sont assez distants, que peut-être avec certains aussi
06:01 leaders du groupe, c'était aussi le cas puisque je pense que la décision de ne pas
06:05 embarquer Fabien Galtier, elle est aussi partagée peut-être par un certain nombre qui le trouvaient
06:09 un peu individualiste et là aussi dans un contexte qui n'était pas génial forcément.
06:15 Ses comportements un peu égoïstes quelque part ressurgissent. Toujours est-il qu'il
06:20 est animé par un sentiment de revanche et qu'il est plein de fraîcheur. C'est un
06:25 joueur estimé, bien sûr, apprécié du public et puis d'emblée il amène, c'est certain,
06:30 une grosse plus-value. Toujours est-il qu'on est qualifié, douloureusement. On passe vraiment
06:36 par un trou de souris avec beaucoup de réussite sur ce match-là. Il y a en plus, pour gâter
06:43 les choses, le coup de tronche de Califano qui sur le coup ne s'imposait pas et qui
06:48 du coup te l'efface finale de cette Coupe du Monde. Christian Califano, il est considéré
06:52 comme un des meilleurs piliers du monde et puis c'est un garçon qui est très apprécié
06:54 aussi par sa voix et son enthousiasme et son activité sur le terrain. C'est un coup
06:59 dur même si son remplaçant, en l'occurrence Cédric Soulette d'Eastad, était aussi lui
07:04 très apprécié. Il n'avait pas l'expérience de Cady. Il y en a eu tellement des aléas
07:14 quelque part qu'il y a quand même avant tout le soulagement de nous qualifier.
07:19 Malgré les blessures, malgré les exclusions, les tensions, l'équipe de France domine
07:26 les Fidji 28-19 et se retrouve en quart de finale de la Coupe du Monde.
07:30 Il y a quand même une forme de libération. Il y a effectivement Fabien Galtier qui se
07:34 comporte en patron, qui remet une forme d'assise. Il y a le soulagement lié à cette qualification
07:41 un peu miraculeuse, le soulagement lié au fait que c'est les Arlentins en quart de
07:46 finale et que potentiellement le dernier carré est accessible.
07:50 Pour le quart de finale, la plupart des familles des joueurs se rendent en Irlande. Pourtant,
07:55 depuis le début de la compétition, rien n'est fait pour leur faciliter la tâche.
07:58 Certaines épouses sont obligées de réserver elles-mêmes leurs billets de train, leurs
08:02 billets d'avion ou leur chambre d'hôtel. Mais pour accompagner leur mari dans cette
08:06 aventure, elles sont prêtes à dépenser 10 000 francs de l'époque, l'équivalent
08:10 de 1 500 euros.
08:11 Le quart de finale a lieu à Dublin. Il y avait encore le train qui passait sous la
08:18 vieille tribune, le mythique Lansdowne Road. Mais pas contre l'Irlande et contre nos
08:24 amis argentins. À l'époque, c'était encore nos amis puisqu'on les battait régulièrement.
08:28 C'est le retour du plaisir, c'est le retour de la confiance et ça c'est la bonne nouvelle.
08:33 C'est ce dont je me souviens d'une forme de légèreté. Peut-être que tout est lié,
08:38 peut-être que le fait d'évoluer dans ce climat de doute, de scepticisme, de critique,
08:43 nous a un peu compris. Ce match nous fait du bien, nous fait du bien avant cette fameuse
08:48 demi-finale.
08:49 C'est le retour du French Flair. Les Bleus s'imposent largement 47 à 26 avec 5 essais
08:54 à la clé. Ils vont pouvoir maintenant défier la mythique équipe des All Blacks en demi-finale.
08:58 On a fait une brinque phénoménale. Entre nous à l'hôtel, je n'ai pas souvenir d'un
09:11 truc qui s'était remis en boîte de nuit. Surtout on l'a fêté ensemble. C'était
09:16 fondamental. Je me souviens d'un grand repas dans notre hôtel où on est tous ensemble
09:19 avec le staff, où on est tous debout sur les tables, où on a les cravates autour de
09:23 la tête, où Joe Mazzo nous chante Johnny Hallyday, où Richard Hurt mime le haka des
09:33 All Blacks. On essaie de dramatiser le truc. Il y a vraiment à la fois beaucoup de joie,
09:39 beaucoup de soulagement aussi très certainement, une forme d'inconscience ou la conscience
09:44 que ça va être plus que compliqué contre les All Blacks la semaine d'après. Je me
09:49 souviens d'une forme de délivrance, d'un sentiment d'euphorie aussi, en se disant
09:54 bon vivons ces moments-là, profitons-en, fêtons-le tous ensemble. C'est vraiment
10:00 une super soirée où je n'ai pas le souvenir d'excès démesuré. On l'a faite raisonnablement,
10:06 comme il faut et ensemble. C'est une libération. Il y a beaucoup d'euphorie en se disant
10:13 tout simplement la vie est belle, profitons, on est demi-finalistes. Je ne dis pas qu'il
10:19 faut oublier tout ce qui s'est passé préalablement, mais en tout cas on est là.
10:23 Le problème, c'est que la Fédération française de rugby n'a pas forcément anticipé
10:27 une qualification pour les demi-finales. Rien n'a été prévu sur le plan logistique.
10:31 Les Bleus établissent donc leur camp de base à Slough, une petite ville près de Windsor,
10:35 bien loin du luxe de la résidence royale. Je me souviens d'un hôtel, d'une tour,
10:40 d'un building, pas sordide certainement, un hôtel de qualité. Bien sûr, ce n'était
10:45 pas un Formule 1, mais alors vraiment sans espace vert. On était cerné par des rocades.
10:50 C'était la galère pour tout, pour trouver des terrains d'entraînement qui étaient
10:54 dans un piteux état. Je me souviens d'un bourbier, je me souviens de trucs à l'arrache
10:59 où on faisait, je n'en sais rien, des séances de touche dans le parking. Enfin, on s'est
11:03 préparé comme une équipe de, sans faire injure au rugby amateur de fédéral. C'était
11:10 vraiment très particulier. Du coup, ça reste des super moments où on a vécu des moments
11:18 de préparation dans des conditions pas hyper confortables, c'est vrai, mais un peu seul
11:25 contre tous aussi, toujours. Et malgré tout, le sentiment qu'on avait une paix royale,
11:31 parce que mine de rien, on était là en demi-finale malgré toutes les critiques.
11:34 Je me souviens de certains de mes coéquipiers aussi qui avaient parié, à l'époque on
11:37 avait le droit de parier, il y avait la cote de l'équipe de France, mais elle était
11:41 pathétique. La cote des bouleverseurs, c'était pas de savoir à la limite qui allait gagner,
11:45 qui allait perdre le match, et de combien de points allait perdre l'équipe de France.
11:48 C'est se dire qu'on a quasiment aucune chance et on va jouer le coup à fond et
11:53 que peut-être on peut considérer qu'on s'est dit que c'était une course perdue,
11:58 qu'on était quelque part d'accord avec tous les pronostiqueurs et que malgré tout,
12:03 grâce à une course perdue, des fois des individus vont donner le meilleur d'eux-mêmes
12:07 pour une autre ambition que la victoire, ne serait-ce qu'éviter l'humiliation,
12:12 tout donner, et puis on verra la fin.
12:15 Le 31 octobre 1999, c'est dans le temple sacré de Twickenham à Londres que les Bleus
12:22 affrontent les Blacks. Les bookmakers anglais sont catégoriques. La France n'a aucune
12:27 chance.
12:28 Les Bleus vont-ils réussir à faire mentir les pronostiques ? C'est ce que je vous
12:32 propose de découvrir dans la seconde partie de cet épisode. A très vite sur le site
12:36 et l'appli Europe 1 ou sur votre plateforme d'écoute préférée.
12:39 Merci.
12:39 [Musique]