00:00 [Musique]
00:07 J'étais en reportage pour la grande émission de télévision, "Cinq colonnes à la une",
00:14 sur le campus de Yel, dans le Connecticut, là-bas.
00:19 Sur le coup de midi, alors que je suis en train d'interroger un prof de français, d'ailleurs,
00:26 on voit arriver de très loin un jeune homme qui hurle, qui hurle,
00:30 "The President has been shot, the President has been shot",
00:33 on a tiré sur le Président.
00:35 [Musique]
00:42 [Bruits de feuilles de papier]
00:44 [Musique]
00:49 [Bruits de feuilles de papier]
00:52 [Musique]
01:00 Il est là, tout essoufflé, il s'arrête et il nous explique que Kennedy vient d'être flyé.
01:06 Moi, je laisse tomber l'équipe technique de cinq colonnes, qui m'en vaudra toute leur vie,
01:11 je reprends même leur voiture et je fous le camp tout de suite pour New York.
01:15 À la minute où je suis monté dans cette voiture pour aller vers New York,
01:19 il y avait à peu près deux ou trois heures de route, j'avais évidemment allumé la radio,
01:24 la radio ne faisait parler que de cela, et à l'époque, il n'y avait pas non plus
01:28 tous les éléments de communication qu'il y a aujourd'hui, néanmoins, on voyait,
01:33 je voyais à travers mes vitres, tout en conduisant, que le pays, peu à peu,
01:37 prenait conscience de l'événement et du deuil.
01:40 On voyait tout d'un coup, dans des maisons ou des hôtels ou des stations de service,
01:45 les gens descendrent leur drapeau. J'avais vu, ça m'a toujours beaucoup frappé,
01:49 un gros camion, ces fameux trucks, ces énormes camions qui traversent les États-Unis,
01:54 s'arrêter sur le bord de la route, j'ai vu descendre le driver, le conducteur,
01:59 s'appuyer sur la portière avant et pleurer.
02:03 On sentait d'abord, évidemment, le choc, la sidération,
02:07 mais on sentait aussi le chagrin et la peur, l'inquiétude,
02:12 parce que la grande inquiétude, c'était, mais est-ce que ce n'est pas les Russes ?
02:17 Est-ce que ce n'est pas les Soviétiques ? Est-ce que ce n'est pas les Cubains ?
02:20 D'où ça vient ? Est-ce que le pays est en danger ?
02:23 Les gens ne parlaient que de ça. C'est un moment qui saisit
02:26 et qui, d'une certaine manière, unit totalement le pays.
02:30 Et je prends un avion qui m'amène à Dallas, le lendemain matin,
02:33 j'arrive dans le premier avion. Je n'ai jamais volé dans un avion aussi silencieux.
02:37 Vous aviez tous les gens qui étaient là avec le journal.
02:40 Et je débarque, je monte dans un taxi pour lui dire
02:43 « emmenez-moi directement au quartier général de la police, au Pneu Dallas ».
02:47 Je lui dis quand même quelle tragédie.
02:49 Et il me répond avec son accent texan « Well, it was about time ».
02:54 Ce qui veut dire « il était grand temps, monsieur ».
02:56 J'ai donc fermé ma gueule.
02:58 Et je suis arrivé à Dallas Police Headquarters,
03:01 où là, il y avait déjà l'équivalent de 150 à 300 journalistes américains.
03:06 On était les deux seuls Français.
03:08 Un garçon qui malheureusement a disparu aujourd'hui,
03:11 qui était correspondant de l'AFP, François Peloux, et moi.
03:14 Il y avait toute la presse américaine, et même du monde entier, qui arrivait,
03:29 et qui voyait débarquer de l'étage où il y avait une cellule,
03:33 Oswald, accompagné du capitaine Wilfritz,
03:38 le patron de la police locale.
03:41 Il descendait de la cellule pour l'interroger.
03:44 Sans sténo, sans magnétophone.
03:48 Tout ça puait l'amateurisme, la confusion.
04:02 On en est au stade où on tape encore à la machine à écrire,
04:05 et on sert du téléphone.
04:07 Et d'ailleurs, le problème majeur, c'est avoir accès à un téléphone.
04:11 Alors je m'étais mis dans un tout petit hôtel
04:13 qui était pratiquement face au quartier général de la police,
04:17 et j'avais sous-doyé littéralement le concierge
04:21 pour que j'ai accès au téléphone quand je voulais.
04:23 Parce que je n'avais pas de téléphone dans ma chambre même.
04:25 Vous téléphonez pour dicter votre article.
04:28 Plus il y a l'âge horaire, bien entendu.
04:30 En Texas, il y a 8 ou 7 heures, je ne sais plus, de différence avec Paris.
04:35 Donc là aussi, ça signifiait que personne ne dormait,
04:39 ni ceux à qui je téléphonais, ni moi-même.
04:41 Encore aujourd'hui, 60 ans plus tard,
04:43 ce jeune homme, ce jeune président, cette femme, Jackie,
04:47 ces années Kennedy, passionnent encore les gens.
04:50 Parce que c'est le passé, mais c'est un passé plutôt bling-bling,
04:54 assez glamour.
04:55 C'est aussi là un tournant culturel,
04:57 tournant sociétal et culturel.
05:00 La Maison-Blanche devient une sorte d'Hollywood.
05:02 Ce couple, cet homme et ses équipes
05:05 savent fabuleusement bien se servir de l'image, de la communication.
05:09 Donc ça passionne.
05:11 Le sourire de Jacqueline Kennedy apportait un éclat nouveau.
05:14 Seul à seul, les deux hommes allaient, après l'éviction des photographes,
05:17 aborder l'examen des dossiers d'une époque périlleuse.
05:20 Je crois que dans l'histoire contemporaine,
05:24 c'est-à-dire le XXe siècle,
05:26 il y a très peu d'événements,
05:28 il y a très peu de récits qui ont cette force
05:31 et cette capacité, comme je le fais en ce moment,
05:35 de se passionner en savoir qui, quand, où, pourquoi.
05:39 L'événement est tel que ce n'est pas seulement
05:47 qu'il y ait complot ou pas qui compte.
05:53 Ce qui compte, c'est qu'un jeune président est assassiné,
05:57 en pleine gloire,
05:59 en pleine fin de guerre froide avec Khrouchev,
06:03 et que c'est un tournant historique
06:06 dans les 60's, dans les années 60,
06:09 qui est la grande décennie des États-Unis,
06:12 et que ça change tout.
06:14 Car, encore une fois, si on fait de l'uchronique,
06:17 s'il n'avait pas été flingué, Kennedy,
06:20 qu'aurait-il advenu ?
06:23 La guerre du Vietnam aurait-elle pris cette ampleur ?
06:26 On ne sait pas.
06:27 Donc, c'est un tournant historique capital.
06:30 [Musique]
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