- il y a 3 ans
Où l'on traite d'un homme qui préfère son chien aux salons.
"Contes de Caliban", Emile Bergerat, 1909
Musique: Drifting at 432Hz - Unicorn Heads
"Contes de Caliban", Emile Bergerat, 1909
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AmusantTranscription
00:00 Le bon chevalier de Frileuse
00:07 Monsieur le chevalier de Frileuse était le plus galant homme de ce monde.
00:23 Il en était également le plus heureux. Non pas que le long de sa route il n'eût été
00:31 ça et là, accroché par quelques buissons d'épines, mais les plus piquantes s'émoussaient
00:38 sur la peau de philosophe qu'il s'était faite. Et qui dit peau de philosophe parle
00:46 de cuir à toute épreuve. Le chevalier avait beaucoup d'esprit, mais plus encore de prudence.
00:56 Aussi ne connaissait-on de lui qu'un seul trait malin, qui était d'avoir vécu cinquante-quatre
01:05 ans sans offenser personne. Ce trait d'esprit devenait d'ailleurs incontestable pour quiconque
01:14 savait les ruses admirables aux moyens desquels Monsieur de Frileuse était parvenu à rester
01:22 célibataire. Rien qu'à la façon dont il abordait une veuve voulussiez proclamer
01:30 grand politique. Et cependant on se prenait à l'aimer quand on le voyait passer de son
01:37 pied léger, la tête droite, éclairant tout de son fin sourire et s'appuyant sur sa
01:45 belle canne à pommes d'argent. On sentait bien que cette canne-là n'était que pour
01:52 la forme et qu'il n'avait pris l'habitude de l'emporter que pour la mettre sous son
01:58 bras dès qu'il était sorti de la ville. Bien mieux, j'ai toujours gardé, je l'avoue,
02:07 des doutes tenaces sur la blancheur éblouissante de son épaisse chevelure. Et n'était le
02:15 respect pour une vénérable mémoire, je dirais que les neiges m'en ont souvent paru
02:21 empruntées. Il est clair pour moi que monsieur de Frileuse se teignait en blanc et qu'à
02:30 la vérité il avait les cheveux les plus audacieusement noirs du monde. Explique qui pourra cette
02:39 coquetterie toute diplomatique ? Le chevalier n'était pas plus royaliste qu'il n'ait
02:47 permis, mais il tenait extrêmement à son blason, jusque-là sans tâche, non par vanité
02:55 nobilière, mais par respect d'héritier responsable. Il se fut appelé Ballourdo,
03:03 qu'il n'en eût été tout à fait de même. Comme il vivait très retiré à cause de
03:11 son modeste patrimoine, il voyait peu de gens et ne mettait le pied dans les châteaux
03:17 voisins qu'à de rares exceptions et quand de hautes convenances l'exigeait. Mais
03:25 pour vivre obscurément, il ne cachait point sa vie, bien au contraire. Il connaissait
03:34 l'apoptègue hindoue « si tu veux vivre inaperçu, prends une maison de verre ». Il
03:43 avait la maison de verre, cependant il y demeurait rarement et au premier rayon de bon soleil
03:51 il se mettait en route, persuadé que malgré ses cinquante-quatre ans, il ne connaissait
03:57 point la nature qu'il voyait tous les jours. Il pensait l'inverse sur les hommes.
04:05 Ah ! quel original c'était que M. de Frileuse !
04:11 M. de Frileuse avait un ami, un seul, mais il était bon. À ce mot, Turc, c'était
04:23 un ami à courer et c'était des caresses sans fin comme sans prétexte, pour le simple
04:29 plaisir. Notez que vous n'accueillez pas un frère absent depuis vingt années, avec
04:36 autant de transports que le chevalier ne recevait son ami chaque matin, après une seule nuit
04:43 d'absence passée par Turc sur le paillasson.
04:49 « Je trouve en Turc, disait le chevalier, une supériorité évidente sur tous les amis
04:56 de la race pensante et parlante. C'est que Turc pense sans parler et que l'homme parle
05:04 sans penser. Il résulte de cette qualité que Turc ne peut révéler à personne le plus
05:12 ou moins de mal qu'il pense de moi et que, vivant à la source même de mes secrets
05:19 défauts, il ne peut amener médisance ni calomnie à s'y désaltérer à mes dépens.
05:27 De plus, Turc, dont la place n'est pas dans les salons, me dispense d'entrer moi-même
05:35 dans ces salons, quoique ma place y soit marquée, et cela par la raison bien connue que nous
05:42 sommes inséparables. Or, comme médisance et calomnie tiennent dans ces lieux peuplés
05:50 leurs grands et petits lits de justice, il s'ensuit que Turc m'évite de me soumettre
05:57 aux arrêts iniques de ces deux furies et que son amitié me vaut à la fois le calme
06:04 et la sérénité qui sont les bases sur lesquelles repose ma vie.
06:10 Félix qui poutouite
06:14 Le 1er mai 18… quelque chose, le chevalier se réveilla maussade et, décrochant son
06:23 almanac de la muraille, il l'étendit sur ses genoux repliés, puis il se tint ce petit
06:31 monologue. « Allons, c'est aujourd'hui bien décidément, il n'y a pas possibilité
06:39 d'en disconvenir. Le mieux, chevalier, c'est d'en prendre votre partie, puisque vous
06:47 avez été assez gaudiche pour donner votre parole. »
06:52 Depuis un bon moment, Turc grattait à la porte et, pour la première fois peut-être,
07:00 son ami ne l'entendait point tant sa préoccupation était grande. N'y comprenant rien et craignant
07:09 que son ami fût devenu sourd, Turc imagina d'aboyer formidablement, comme il siait
07:16 de le faire en pareille perplexité. Le chevalier bondit à l'autre bout de son lit et ouvrit
07:24 la porte sans plus de façon. Turc sauta au coup de son intime et, les yeux étincelants
07:33 de joie, il commença à lui débarbouiller le visage de manière à le dégoûter pour
07:39 toujours de la propreté. « Bon, bon, mon cher, criait le chevalier, oui, oui, c'est
07:49 moi, je le vois bien, mais que diable ! tu t'impatientes aussi ! Et puis la vérité
07:56 est que je n'avais pas entendu. Allons, c'est fini, donne-moi une poignée de pâtes
08:03 et songeons à faire notre promenade apéritive. »
08:06 Il fête un temps superbe et, comme l'a dit le père malbranche, le plus beau tour
08:14 du monde pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde. « Va me guérir ma culotte
08:21 et, si tu es sage, nous… enfin, tu verras. »
08:26 Turc prit délicatement dans sa gueule la culotte de Monsieur de Frileuse et cela sur
08:34 le parquet même où elle reposait, et la remit à son ami. Le chevalier sauta à bas
08:42 du lit en sifflant un air de chasse, si guilleret et si plein d'harmonie lointaine que Turc
08:49 en fit trois bonds par la chambre, la queue en l'air.
08:53 « Vois-tu, disait le chevalier en délayant son savon avec le pinceau à barbe dans un
09:01 petit vase écorné, vois-tu, mon cher, je suis extrêmement ennuyé ce matin, et je
09:09 vais t'en dire la raison. » Et Turc, campé sur ses jambes de derrière, écoutait son
09:17 ami avec le plus vif intérêt, la langue hors de la gueule.
09:22 « La raison, dis-je, est celle-ci, que je serais obligé de te renvoyer de bonheur à
09:30 la maison, parce que je passe la journée chez une dame de la plus haute naissance,
09:36 qui joint à cet avantage l'inconvénient d'un goût prodigieux pour les tapis.
09:42 Toi aussi, mon ami, tu aimes les tapis, mais tu n'en établis pas assez la différence
09:50 d'avec le vulgaire paillasson où tu dors, ou même d'avec cet admirable gazon naturel
09:57 sur lequel nous allons nous rouler tout à l'heure. »
10:03 Ainsi, le chevalier commença à se raser, et Turc dissimula mal un premier baillement
10:10 d'appétit.
10:11 « Je vois, reprit le chevalier, que tu sympathises à mes ennuis.
10:18 Bien plus, tu viens de me dépeindre avec ton esprit ordinaire l'effet que produit
10:25 sur toute cette cervelle philosophique ce qu'on appelle le plaisir du salon.
10:32 Le salon, on y baille à peu près comme tu viens de le faire.
10:37 Mon père, qui était homme d'expérience, et que pour ton malheur tu n'as pas connu,
10:44 disait souvent ceci. »
10:46 Et le chevalier, ayant lentement passé son rasoir sur le cuir, entama en silence le rude
10:56 poil de son menton, et il interrompit sa confidence.
11:02 Turc profita de ce laps de temps pour faire quatre sauts à la poursuite d'un gros bourdon
11:08 bleu qui venait d'entrer par la fenêtre, à cheval sur un rayon de soleil.
11:13 « Eh bien, sais-tu, conclut le chevalier, en essuyant son rasoir sur un chiffon, que
11:23 mon père fit jadis insérer dans le mercure une satire sur ce sujet.
11:29 Satire qui, pour la vigueur et la portée du trait, rivalise avec les meilleures productions
11:36 de ce pauvre Gilbert dont je t'ai raconté la fin déplorable.
11:41 En voici deux verres que je confie à ta brillante mémoire.
11:47 Non, l'ennui n'est pas né de l'uniformité, mais plutôt des rapports de la société.
11:58 » À cette belle citation que le chevalier avait lancée d'une voix sonore, en marquant
12:05 du rasoir les rimes et les hémistiches, Turc était allé se blottir dans un coin et battait
12:12 le plancher de sa queue, ce qui est la seule manière qu'aient les chiens d'applaudir
12:18 et les castors de bâtir.
12:23 « Bon, bon, modère ton enthousiasme, disait le bon monsieur de Frileuse.
12:29 Mon père n'y avait point de prétention.
12:32 Et maintenant tu peux venir prendre les étrennes de ma barbe.
12:37 Mais tu ne me diras pas comment Andromaque, je ne l'ai pas encore embrassée d'aujourd'hui. »
12:46 En quelques instants, le chevalier eut achevé sa toilette.
12:51 Il prit sa canne à pommes d'argent, ouvrit la porte du jardin, puis celle de la rue,
12:58 et l'on entra dans la campagne.
13:01 La matinée était radieuse.
13:05 Dans l'air frais et limpide, le paysage se découpait en relief comme une broderie japonaise.
13:14 Des chapelets d'oiseaux s'égrenaient sur les bois, et tous les villages de la vallée
13:20 semblaient submergés par le débordement des moissons encore vertes.
13:25 Sur le pas des chômières, des marmots barbouillés de beurre saluaient l'excellent chevalier,
13:33 sans quitter leur tartine mordu, tandis que Turc, riant comme un fou,
13:40 poursuivait les cannes jusqu'au bord des mars et les forçait de s'y réfugier.
13:46 Ce après quoi, il revenait à son ami, tournait autour de lui, d'abord par devant,
13:55 et ensuite par derrière, et puis filait comme une flèche et disparaissait dans les blés.
14:05 « N'est-il pas bien extraordinaire, songeait le chevalier en frappant la route avec sa canne,
14:12 qu'à mon âge je sois encore sujet à de telles entreprises ?
14:17 Bon Dieu, qu'on a de peine à garder ici-bas sa liberté !
14:23 Si j'étais jeune et élégant comme Turc, pas encore !
14:29 Mais à cinquante-quatre ans, inspiré des passions, n'est-ce pas bien mélancolique ?
14:36 Madame de Villanelle est une aimable personne, je ne saurais le contester.
14:42 Elle joue admirablement de l'épinette, et je l'ai vue broder sur Tulle de façon à dépiter Arachné.
14:52 D'ailleurs, elle ne manque ni d'esprit, ni d'instruction, et son caractère est des plus doux.
14:59 Ah ! si nous nous étions connus il y a vingt ans !
15:05 D'autant plus qu'à cette époque, Turc n'existait pas encore.
15:10 N'est-ce pas, mon ami, il y a vingt ans, tu n'existais pas encore ?
15:15 Mais qu'as-tu donc entre les dents ? Dieu me donne cette une hirondelle.
15:22 Et le chevalier, ouvrant la gueule de Turc, y recueillit en effet une pauvre hirondelle,
15:30 demi-morte, que le gredin avait happée au vol.
15:34 Fort ému, Monsieur de Fréleuse prit un air sévère.
15:39 « Monsieur, fit-il, il est des tours d'adresse auxquelles je refuse mon admiration.
15:47 N'espérez pas que je vous complimente. L'hirondelle est un oiseau sacré, sacra à vice. »
15:55 Et après avoir réchauffé l'oiseau dans son gilet, il le posa sur un toit de cabane et continua son chemin.
16:05 Turc suivait, l'oreille basse, la queue entre les jambes. Très peu nous, c'est incontestable.
16:15 « J'ai peut-être été un peu dur pour Turc, songeait le chevalier.
16:21 Le sort de cette hirondelle est assurément un présage de celui qui m'attend au château de Villanelle.
16:29 Turc n'était que le truchement de la Providence.
16:33 « Allons, viens, fit-il, je te pardonne. Mais vois-tu, je ne suis pas aujourd'hui dans mon assiette ordinaire.
16:44 À ces paroles, Turc se mit à sauter en poussant des gémissements de joie jusque sur la poitrine du chevalier.
16:53 « Mais non, mais non, tu l'entends mal, lui criait celui-ci en riant.
16:59 Tu fais pour m'attendre des jeux de mots atroces.
17:03 Assiette est là, pris au figuré, et non pas dans le sens que tu désires.
17:12 Tout à coup, Turc dressa les oreilles.
17:15 Une cloche venait de sonner parmi les arbres qui annonçaient le voisinage du château.
17:22 « Tu le vois, je suis attendu, c'est la cloche du déjeuner.
17:29 Tous les ans, à pareille date, mon couvert est mis là, chez cette excellente comtesse de Villanelle.
17:39 On attend à ma liberté par des mets succulents.
17:43 On met ma raison à l'épreuve de la truffe.
17:47 Tu as bien raison d'aboyer, car qui sait si ce beau soleil ne doit pas éclairer ma défaite.
17:54 Quant à toi, mon pauvre camarade, je ne puis te présenter à la comtesse à cause des fameux tapis dont je t'ai parlé.
18:05 Mais le pays est très joli, rempli de sites charmants et de points de vue dignes du pinceau de l'abbé de l'île.
18:13 Promène-toi et reviens me prendre à trois heures.
18:18 Tu trouveras certainement dans le village une auberge sortable, et peut-être feras-tu quelques honorables connaissances. »
18:30 Le turc s'élança dans le pays, tandis que le chevalier sonnait à la grille du château.
18:36 Sur le perron enguirlandé de fleurs nouvelles, en fort bel apparat et entouré de tout son domestique,
18:46 Madame de Villanelle attendait son chevalier.
18:52 Elle était habillée du vert le plus tendre et le plus significatif, et, au milieu du renouveau des bois et des prairies,
19:01 elle semblait quelque flore un peu mûre.
19:04 Les épaules nues, mais dignes de l'être, émergeaient d'un cadre de dentelles noires et frissonnaient d'aise aux hardiesses des éphires.
19:17 Elle avait à la main un mouchoir brodé, et, un peu serré dans son corsage, se tenait droite et immobile dans une pose pleine de prestance.
19:29 Dire de Madame de Villanelle qu'elle avait été très belle eût été pour le moins de la mauvaise foi, car elle l'était encore assurément.
19:44 Ses yeux étaient restés ceux de la jeunesse, purs et candides, deux pervenches, auraient dit les poètes de ce temps-là,
19:53 et sa bouche, mignonne et rose, avait gardé la forme d'un sourire.
19:59 Une inaltérable bonté resplendissait dans tout cet aimable visage,
20:07 et il fallait lentêtement le chevalier pour avoir résisté dix ans à l'amour de la pauvre comtesse.
20:14 Car elle l'aimait, cela va sans dire, mais elle l'aimait depuis dix ans, ce qui appelle une explication.
20:28 L'année même de son veuvage, c'est-à-dire dix ans auparavant, Madame de Villanelle, qui n'en avouait que trente-deux alors,
20:37 avait fait la rencontre du beau chevalier, lequel n'en comptait que quarante-quatre,
20:43 et depuis cette rencontre elle avait déclaré qu'elle ne se remarierait plus.
20:50 Mais contre ce pauvre serment de veuve, amour et hasard avaient ligué leurs coups,
20:58 tant et si bien qu'à la troisième visite qu'il lui rendit,
21:02 M. de Frileuse comprit qu'elle en voulait à sa liberté.
21:07 Touché cependant de la naïveté du sentiment tendre qu'il inspirait,
21:14 il crut devoir à son honneur de s'expliquer avec la comtesse,
21:20 et, lui prenant doucement la main, il lui avait parlé de la sorte.
21:26 L'illusion, noble dame, habite vos yeux charmants.
21:33 Écoutez-moi, je suis bon tout au plus à faire un ami passable,
21:39 Dieu m'ayant créé vieux garçon pour l'éternité.
21:44 Ce célibat est pour moi non seulement une vocation violente,
21:49 mais une condition même d'existence.
21:53 Il est des gens qui naissent quatrièmes au huiste, et je suis de ces gens-là.
22:00 J'ai des manicorias, des habitudes de chat huant,
22:05 sans parler de mon caractère qui m'est parfois insupportable à moi-même.
22:12 Joignez à cela une aversion folle pour tout ce qui est indissoluble,
22:18 et jugez si je puis être pour vous l'époux rêvé.
22:23 Et Mme de Villanelle, souriant tristement, lui avait répondu,
22:30 J'attendrai.
22:34 Mot charmant qui avait versé dans l'âme du chevalier
22:38 des torrents écumeux de perplexité.
22:42 Puis, en le reconduisant jusqu'à la grille, elle avait ajouté,
22:48 Je n'ignore point, monsieur, que désormais je ne vous verrai plus.
22:53 Tous vos efforts vont tendre à m'éviter. Les hommes sont ainsi.
22:59 Je vous demande donc une grâce dernière, mais permettez-moi de me l'accorder.
23:06 Nous sommes aujourd'hui le premier jour de mai.
23:10 Tous les ans, à pareille date, je vous attendrai sur le seuil de ma maison.
23:16 De quelque endroit où vous soyez, vous viendrez.
23:21 Le jour où vous ne m'y verrez plus, n'entrez point,
23:25 je serai morte ou je vous aurai oublié.
23:30 Et elle reprit, les yeux pleins de larmes,
23:34 Une visite par an, est-ce trop demander ?
23:39 Je vous donne ma parole de gentilhomme, fit le chevalier très ému,
23:45 que tous les premiers mai, à onze heures,
23:48 je sonnerai à la grille du château de Villanelle.
23:54 Et après avoir baisé la main de la pauvre énamourée,
23:58 il s'éloigna, non sans pester intérieurement
24:03 contre la vocation impérieuse qui le maintenait célibataire.
24:09 Or, cette visite était précisément la dixième que le chevalier lui rendait.
24:17 Aussi, dès qu'elle l'aperçut, son visage se colora
24:21 de tous les tons joyeux de l'aurore.
24:25 L'un gras vit à ce signe qu'il était toujours aimé.
24:30 Une telle fidélité ne laissa point de l'intimider d'autant plus que la comtesse,
24:36 selon l'hérite de la galanterie, était demeurée sans bouger
24:41 et l'attendait du haut du perron, entourée de ces gens immobiles et graves,
24:46 comme des hérons qui digèrent.
24:51 « Toujours charmante ! » balbutia-t-il en l'abordant.
24:56 « Et vous, toujours exacte ! » fit-elle. « Merci ! »
25:01 Un somptueux déjeuner était préparé dans la grande salle.
25:06 Le chevalier offrit son point ganté à la comtesse
25:10 et tous deux prirent place sur leurs fauteuils à grands dossiers.
25:17 Le soleil éclatait magnifiquement sur un riche surtout d'argent
25:23 et rebondissait des ciselures jusqu'aux tapisseries à fond blanc
25:28 où des chasses royales alternaient avec de fraîches bergeries.
25:34 Douze portraits d'aïeux prolongaient jusque dans la pénombre
25:39 de la haute cheminée seigneuriale leur fière procession
25:44 d'hommes vaillants ou fameux, à chacun desquels l'ovale du cadre
25:50 formait comme une auréole d'or, et dans les glaces
25:55 se multipliait à perte de vue.
26:00 Au travers des grandes fenêtres, on voyait se dérouler un parc
26:05 aux arbres séculaires, aux gazons semés de corbeilles fleuries,
26:10 aux allées profondes, et dans la pièce d'eau se reflétait
26:15 nette et tremblante la silhouette du vieux château Louis XIII.
26:21 Le printemps envoyait au convive ses plus doux arômes
26:27 et ses plus magiques harmonies, auxquelles se mêlaient les senteurs
26:31 également suaves des rôtis appétissants, et par-dessus tout cela
26:37 la comtesse, ivre de bonheur, souriait
26:42 - ah ! de quel sourire ! - à son bien-aimé chevalier.
26:48 Cependant celui-ci n'était pas à son aise.
26:53 Tantôt à droite, tantôt à gauche, il se penchait machinalement
26:59 et comme cherchant quelque chose dont il n'avait pas conscience.
27:04 Le malheureux Turc lui manquait, il ne savait que faire de ses eaux de poulet.
27:12 Pendant ce temps la comtesse, qui n'avait point d'appétit,
27:18 contemplait le chevalier qui, par contenance, dévorait
27:24 et sous cet aspect encore elle le trouvait admirable.
27:30 - Savez-vous bien, mon ami, lui dit-elle tout à coup,
27:35 que je vais avoir quarante-deux ans ?
27:39 Le chevalier laissa retomber le verre qu'il avait à la main.
27:44 Le reproche, si fin et si naïvement exprimé, lui était allé droit au cœur.
27:52 Il se sentit envie de se jeter aux pieds de la pauvre femme
27:56 et de lui demander pardon.
27:59 - Est-ce bien possible ? s'écria-t-il, mais c'est affreux cela.
28:06 - Ah ! chevalier, dit la comtesse qui s'était méprise,
28:11 je n'en avais que trente-deux il y a dix ans.
28:16 Monsieur de Frileuse ne répondit point, mais fort troublé,
28:22 il tendait machinalement à Turc absent son assiette sous la table
28:28 et cela avec une constance si réjouissante
28:32 qu'un domestique, placé derrière lui, le tira discrètement par la basque pour l'avertir.
28:40 - Bas les pattes donc ! criait le chevalier, enchanté de trouver ainsi une diversion,
28:49 et se tournant vers la comtesse, il ajouta, cet animal est insupportable.
28:58 Madame de Villanelle fit un signe et le domestique se retira dans sa stupeur.
29:05 - Maintenant, mon ami, dit-elle, nous voilà seuls.
29:12 Monsieur de Frileuse restait bouche béante, cette fois pourtant il fallait bien parler.
29:21 Il se leva, vint à la comtesse, lui prit le bout de ses doigts
29:27 et avec sa singulière tournure d'esprit ordinaire.
29:32 - Quel âge pensez-vous, comtesse, cuit le divin Ulysse quand il aborda dans Ithac ?
29:40 - Ô chevalier, fit la pauvre femme qui recula tout au rouge,
29:48 je vous jure, madame, que vous vous méprenez, car si je ne suis pas Ulysse,
29:54 vous êtes à tout le moins Pénélope.
29:57 Et c'est là ce que je voulais dire.
30:00 Or, tout est là, je n'avais jamais cru à Pénélope.
30:05 La fidélité jusqu'à présent m'avait semblé l'apanage des chiens,
30:10 témoins cette argosse dont parle précisément Homère
30:15 et qui au bout de vingt ans expire de joie en revoyant son maître.
30:21 Mais je vous rends les armes et je demeure convaincue.
30:27 Seulement, comtesse, je suis plus vieux que ne l'était Ulysse
30:33 et je constate qu'il est grand dommage qu'on apprenne si tard
30:37 les choses qu'on a tant d'intérêt à savoir dès sa jeunesse.
30:44 Dites-vous vrai, s'écria-t-elle, et cédez-vous enfin.
30:51 Je le devrais sans doute, car depuis un moment
30:56 je sens que je vous aime de tout mon cœur.
31:00 Veuillez pourtant considérer quel avantage il y aurait pour vous et pour moi
31:05 à rester de bons amis et souffrez que je vous démontre.
31:11 Chevalier, interrompit-elle en se levant avec fierté,
31:17 je puis encore attendre.
31:20 Et elle s'assit devant l'épinette à laquelle elle fit murmurer une vieille romance,
31:26 douce et triste, comme l'amour qui habitait son âme.
31:32 Monsieur de Frileuz était allé se planter sous une tapisserie
31:37 en présentant une chasse aux sangliers.
31:41 Il semblait y contempler avec une attention profonde
31:45 la course d'une meute de lévriers et les groupes disséminés des piqueurs
31:50 dont les trompes sonnaient les fanfares.
31:54 Mais de fait, il ne songeait qu'à sa déplorable situation.
32:00 La meute qu'il voyait, c'était celle de ses torts envers la conteste
32:06 et les fanfares qui l'entendaient sonner
32:09 étaient celles des reproches qu'il adressait à son égoïsme.
32:14 Pendant ces réflexions, la romance accentuait son mélancolique refrain.
32:20 L'attendressement gagnait le cœur du chevalier.
32:24 Il se sentait environné des regards de tous ces braves aïeux de la comtesse,
32:30 un peu raudements, mais si bons enfants dans leur cote de maille,
32:35 leurs cuissards et leurs casaques réverbatifs.
32:39 « Feras-tu, semblait-il lui dire, cet affront à la noble race des villanelles ? »
32:47 Et puis, par les fenêtres ouvertes,
32:50 le printemps lui envoyait de si bonnes bouffées de renouveau.
32:55 Petit à petit, la vieille romance se fit plus tendre,
33:00 puis elle s'éteignit dans un soupir.
33:04 Le chevalier était aux pieds de la comtesse.
33:08 En cet instant, trois heures sonnèrent.
33:14 L'un des battants de la fenêtre la plus voisine heurta le mur violemment
33:19 et renversa une chaise avec fracas.
33:23 Un corps noir, boueux, hérissé, s'était élancé dans un joyeux japement.
33:31 C'était Turc, qui, à l'heure dite, venait chercher son ami.
33:38 « L'horrible bête ! Chien stupide ! » s'écria la comtesse épouvantée.
33:46 Le chevalier pallit, et sans en écouter davantage,
33:51 il se releva, prit son chapeau et sa canne à pommes d'argent,
33:56 et salua cérémonieusement Madame de Villanelle.
34:01 Puis, après avoir sifflé Turc, il sortit et s'en alla chez lui, célibataire comme avant.
34:11 L'année suivante, quand, fidèle à sa parole, il revint au château le 1er mai,
34:18 la comtesse ne l'attendait pas sur le perron,
34:22 mais il fut accueilli à la grille par une meute effroyable de chiens de toutes sortes,
34:28 hurlant comme un troupeau de furies.
34:32 Madame de Villanelle avait épousé dans l'année le noble vicomte de la paludière,
34:38 grand chasseur devant Dieu, et dresseur émérite de chiens courants, couchants, d'arrêt, etc.,
34:46 et même de chiens savants.
34:51 « Pour un que j'avais, songea le chevalier, c'était bien la peine.
34:57 Ah ! la femme ! »
35:00 Et il s'éloigna.
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