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  • il y a 3 ans
Histoire pour s'endormir: Le Bourgeois d'Abbeville, ou la housse coupée en deux.

"Le Bourgeois d'Abbeville", Contes et Fabliaux du Moyen-Âge

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😹
Amusant
Transcription
00:00 Le Bourgeois d'Abbeyville, où la housse coupait en deux.
00:08 Ceux à qui Dame Nature a départi quelques talents devraient bien, pour amuser leur seigneur,
00:25 s'exercer à mettre en fable ou en roman toutes les aventures jolies qu'ils apprennent.
00:32 Dans un grand château, où chaque jour vont et viennent tant de gens de toutes conditions
00:41 et de tout pays, on entend compter mille historiettes agréables dont on pourrait aisément tirer
00:50 parti.
00:51 C'est ce que faisaient nos devanciers, aussi ont-ils acquis du renom qui leur a survécu.
01:00 Si nous voulons en avoir à notre tour, suivons leur exemple et ne craignons point la peine,
01:10 car il en coûte pour faire de jolis récits.
01:13 Mais malheureusement on devient paresseux, nos ménétriers se contentent de leurs vieux
01:22 contes et ne se piquent plus, comme autrefois, de regaillardir leurs auditeurs par des nouveautés.
01:30 Je vais, moi, messieurs, vous en donner une.
01:37 C'est une aventure arrivée il y a dix-neuf à vingt ans à un riche bourgeois d'Abbeyville.
01:47 Il était fort riche en argent, en meubles et maisons, mais il entra en querelle avec
01:57 une famille puissante et la crainte qu'il eut d'en être persécuté lui fit prendre
02:05 le parti de renoncer à sa ville et de venir s'établir à Paris avec sa femme et son
02:12 fils.
02:13 Là, il fit hommage au roi et devint son homme.
02:19 Quelques connaissances qu'il avait en fait de négoces et dont il profita pour établir
02:29 un petit commerce lui aidèrent encore à augmenter son pécule.
02:34 On l'aima bientôt dans le quartier car il était officieux et honnête.
02:42 Il est si aisé quand on le veut de se faire bien voir, on n'a besoin pour cela que de
02:51 bonne volonté et souvent il n'en coûte pas une au bol.
02:59 Le prud'homme passa ainsi sept années au bout desquelles Dieu retira à lui sa femme.
03:07 Il y en avait trente qu'ils étaient unis sans avoir jamais eu ensemble le moindre différent.
03:15 Leur fils pendant plusieurs jours parut si affligé de cette perte que le père se vit
03:24 obligé de le consoler.
03:26 « Ta mère est morte, lui dit-il, c'est un grand malheur sans remède.
03:34 Prions Dieu seulement qu'il lui fasse miséricorde.
03:39 Nos pleurs ne nous la rendront pas.
03:42 Moi-même j'irai bientôt la rejoindre, il faut s'y attendre.
03:47 À mon âge on ne doit plus se flatter de vivre longtemps.
03:52 C'est de toi maintenant, mon beau-fils, que dépend ma consolation.
04:00 Tous mes parents et amis sont restés en Picardie, je n'ai personne ici que toi.
04:09 Tâche de devenir un joli sujet, et si je trouve une fille sage et bien-née dont la
04:18 famille puisse me fournir une société agréable, je te la donnerai en mariage et je finirai
04:25 près de vous mes vieux jours.
04:27 »
04:28 Or, dans la même rue que le bourgeois, et tout vis-à-vis de lui, logeaient trois frères,
04:40 chevaliers, gentilhommes de père et de mère, et toutes trois estimées pour leur valeur.
04:47 L'aîné était veuf et avait une fille.
04:52 Toute cette famille était pauvre, non qu'elle fût née sans fortune, mais dans un moment
05:01 de détresse elle avait été obligée de recourir à des usuriers.
05:05 La dette, capital et intérêt étaient vite montés à trois mille livres, et les biens
05:15 de ces pauvres gens se trouvaient engagés ou saisis.
05:19 Il ne restait guère au père que la maison qu'il habitait.
05:25 Elle était si bonne qu'il eût pu aisément la louer vingt livres.
05:31 Il aurait mieux aimé la vendre, mais il ne le pouvait, car c'était un bien de sa femme
05:39 qui de droit revenait à la jeune fille.
05:42 Le bourgeois alla demander aux trois frères la main de la demoiselle pour son fils.
05:53 Ceux-ci, avant de lui répondre, voulurent savoir quelle était sa fortune.
06:00 « Tant en argent qu'en effet, répondit-il, je possède quinze cents livres.
06:09 Tout cela a été acquis très loyalement.
06:13 J'en donnerai dès à présent la moitié à mon fils, et il aura l'autre moitié après
06:21 ma mort.
06:22 — Beau cire, reprirent les frères, ce n'est pas là ce qu'il nous faut.
06:31 Vous promettez aujourd'hui de laisser à votre fils, après vous, une moitié de vos
06:38 biens, et vous le promettez de bonne foi, nous n'en doutons pas.
06:43 Mais d'ici à ce temps-là, l'envie n'a qu'à vous prendre de vous faire moine ou
06:49 templier.
06:50 Vous donnerez alors tout au couvent, et vos petits-enfants n'auront rien.
06:55 » Les trois frères exigèrent donc que le bourgeois
07:01 fît, avant de conclure, une donation entière de tout ce qu'il possédait, sinon il se
07:10 refusait au mariage.
07:11 Le bonhomme, de son côté, résista tant qu'il put à de pareilles conditions ; mais, l'amour
07:24 paternel l'emportant enfin, il consentit à se dépouiller.
07:29 En présence de quelques témoins, qui furent convoqués dans la maison, il renonça solennellement
07:38 à tout, sans se réserver seulement une écuelle pour déjeuner.
07:43 Ce fut ainsi qu'il se mit dans la dépendance de ses enfants, et qu'il se donna lui-même
07:52 le coup mortel.
07:53 Hélas, s'il avait su quel sort lui était destiné, il n'eût eu garde vraiment de
08:02 s'y abandonner.
08:03 Les deux époux eurent un fils qui crut en âge, et qui annonça beaucoup d'esprit et
08:15 de bonne qualité.
08:16 Le vieillard, pendant ce temps, vécut tant bien que mal à la maison.
08:24 On l'y souffrait parce qu'il gagnait encore quelque chose par son industrie ; mais, avec
08:34 les années, les infirmités s'accrurent.
08:37 Il devint hors d'état de travailler, et alors on le trouva incommode.
08:44 La dame surtout, qui était orgueilleuse et fière, ne pouvait le souffrir.
08:52 Chaque jour, elle menaçait de se retirer si on ne le renvoyait, et elle persécuta si
09:01 fort son mari que l'un gras, oubliant ce qu'il devait à la reconnaissance et à
09:08 la nature, vint signifier à son malheureux père de chercher ailleurs un asile.
09:15 « Beau fils, que me dis-tu ? s'écria le vieillard.
09:24 Quoi ? Je t'ai donné le fruit de soixante années de sueur ; tu jouis par moi de toutes
09:32 tes aises, et pour récompense tu me chasses.
09:36 Veux-tu donc me punir de t'avoir trop aimé ? Au nom de Dieu, cher fils, ne m'expose
09:45 pas à mourir de faim.
09:46 Tu sais que je ne peux plus marcher ; accorde-moi dans ta maison quelques coins inutiles.
09:54 Je ne te demande ni un lit, ni les mets de ta table.
10:00 Un peu de paille jetée sous cette applentie, du pain et de l'eau me suffiront.
10:06 À mon âge, il faut si peu pour vivre ; et d'ailleurs, avec mes infirmités et mes
10:15 chagrins, je ne te serai pas longtemps à charge.
10:18 Si tu veux faire l'aumône en expiation de tes péchés, eh bien, fais-la à ton père.
10:27 En est-il une plus juste ? Cher fils, rappelle-toi tout ce qu'il m'en
10:35 a coûté de tes soins pendant trente ans pour t'élever.
10:40 Songe à la bénédiction que Dieu promet à ceux qui honoreront ici-bas leurs parents,
10:47 et crains qu'ils ne te maudissent à jamais si tu oses devenir toi-même le meurtrier
10:53 de ton père.
10:54 Ce discours touchant émut le fils ; mais il allégua l'aversion de sa femme, et,
11:09 pour le bien de la paix, il exigea que le vieillard sortît.
11:13 « Eh ! où veux-tu que j'aille ? répondit le prud'homme.
11:20 Des étrangers me recevront-ils quand mon propre fils me rejette ? Sans argent et sans
11:29 ressources, il faut donc que je m'endie le pain dont j'ai besoin aujourd'hui pour
11:34 ne pas mourir.
11:35 » En parlant ainsi, la face du vieillard était
11:42 baignée de larmes.
11:44 Il prit néanmoins le bâton qui l'aidait à se soutenir, et se leva en priant Dieu
11:51 de pardonner à son fils.
11:53 Mais avant de sortir, il demanda une dernière grâce.
12:00 « L'hiver approche, dit-il, et si Dieu me condamne à vivre encore jusqu'à ce
12:09 temps, je n'ai rien pour me défendre du froid.
12:13 La robe que je porte est en lambeaux, en reconnaissance de toutes celles qu'il m'a
12:20 fallu te fournir pendant ta vie, beau fils, accordement une des tiennes.
12:26 Je ne te demande que la plus mauvaise, celle que tu ne veux plus porter.
12:32 » Cette légère faveur lui fut encore refusée.
12:39 La femme répondit qu'il n'y avait point à la maison de robe pour lui.
12:45 Il demanda au moins l'une des deux couvertures qui servaient pour le cheval, et le fils,
12:54 voyant alors qu'il ne pouvait s'en défendre, fit signe à son propre fils, qui se trouvait
13:01 là, d'en apporter une.
13:03 Celui-ci n'avait pu voir sans attendrissement les adieux de son grand-père.
13:11 Il avait dix ans, et je vous ai déjà dit qu'il était plein de bonne qualité.
13:18 Il alla prendre à l'écurie la meilleure des housses, la coupa en deux, et vint en
13:26 apporter la moitié au vieillard.
13:28 « Tout le monde veut donc ma mort ! » s'écria l'aïeul en sanglotant.
13:36 « J'avais obtenu ce faible soulagement pour ma misère, et on me l'enlève.
13:42 » Le fils ne put s'empêcher de gronder l'enfant d'avoir outrepassé ses ordres.
13:51 « Pardon, Sire, répliqua le jouvenceau, mais j'ai soupçonné que vous vouliez faire
14:02 mourir bientôt votre père, et j'ai voulu seconder votre intention.
14:07 L'autre moitié de couverture, au reste, ne sera pas perdue.
14:13 Je la garde pour vous la donner quand vous serez devenu vieux.
14:18 » Ce reproche si adroit frappa le fils coupable.
14:26 Il sentit ses torts, et, se prosternant aux pieds de son père en lui demandant pardon,
14:36 il le fit rentrer dans la maison, lui mit en main tous ses biens, et se conduisit à
14:42 son égard dans la suite avec le respect et les soins qu'il lui devait.
14:50 « Retenez bien cette histoire, vous autres pères qui avez des enfants à marier.
14:57 Soyez plus sages que celui-ci, et n'allez pas comme lui vous jeter en un gouffre dont
15:04 vous ne pourriez plus sortir.
15:06 Vos enfants auront pour vous de l'amitié, sans doute, et vous devez le croire, mais
15:14 le plus sûr, cependant, est de ne pas vous y fier.
15:18 Qui s'expose à dépendre des autres s'expose nécessairement à bien des larmes.
15:25 »
15:31 - J.S. Bach
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