00:00 Le beau-père était un revendeur de drogue.
00:02 Il prostituait les enfants pour avoir de l'argent.
00:05 Quand le père a su ça, il a été aux services sociaux.
00:08 Les services sociaux ne l'ont pas écouté.
00:10 Le seul moyen que ces enfants arrêtent de souffrir, c'était de les tuer.
00:13 Bonjour Néo, je m'appelle Bernard Tellier
00:15 et j'étais pendant 10 années le négociateur de la cellule de crise majeure du GIGN.
00:19 Et je vais vous partager aujourd'hui mon expérience.
00:21 Ce que j'avais compris moi sur une mission,
00:23 c'est que si je voulais mettre toutes les chances de mon côté,
00:25 c'est qu'il ne fallait pas que je communique par l'intermédiaire d'un téléphone.
00:28 Parce que ça enlève toute l'humanité à la voix.
00:30 Il fallait que j'aille sur le terrain.
00:31 Je peux vous assurer que quand j'entendais les pleurs des otages,
00:33 quand j'entendais les sanglots des otages,
00:35 ben oui j'allais me défoncer à 500% pour eux.
00:37 Si je restais dans ma voiture ou dans un bureau à 5 km ou à 20 km ou à 100 km,
00:41 je savais que c'était une crise, je savais que les gens pouvaient mourir,
00:43 mais je n'allais jamais m'impliquer émotionnellement autant que si j'avais entendu les otages.
00:47 Un jour, on est appelé pour une prise d'otages familiale.
00:50 Un père de famille détient en otage ses deux enfants.
00:52 J'arrive et je cherche un peu de renseignements sur le papa
00:56 pour savoir comment je peux le ramener à la raison.
00:58 Et là, j'entends un coup de feu.
00:59 Et là, on me signale qu'il vient de tuer son premier enfant de 4 ans
01:02 et qu'il vient de balancer le corps sur le paillasson.
01:04 C'est un moment extrêmement dur.
01:05 Ça fait quelques secondes que je suis là et j'ai déjà perdu un petit otage.
01:08 En plus, j'avais des jumelles à l'époque qui avaient 4 ans,
01:10 le même âge que Arnaud, c'était le prénom de ce petit garçon.
01:13 Et je cherche du renseignement et tout le monde me le décrit comme un monstre.
01:16 L'épouse qui est là imaginait aussi comment elle est dans un état de tristesse intense.
01:20 Elle vient de perdre son petit bébé de 4 ans.
01:22 Et un seul coup, mon chef de groupe me dit "top action".
01:24 Et donc, j'arrive dans ce hall, il y a l'équipe d'assaut qui est là
01:27 et je ne sais pas quoi dire.
01:27 Le préfet a essayé de négocier, il ne lui a pas décroché un mot.
01:30 Pourquoi, moi, il me parlerait ?
01:32 Et là, je vais jusqu'à la porte.
01:33 Donc, c'est encore des risques parce qu'il peut me tirer dessus.
01:35 Et c'est un moment très dur parce qu'il y a le cadavre du petit Arnaud qui est là.
01:38 J'essaie de ne pas me focaliser dessus et d'écouter l'intérieur.
01:41 Et à l'intérieur, j'entends beaucoup d'amour entre le papa et le deuxième enfant
01:45 qui est âgé de 8 ans.
01:46 Et ça, c'est étrange parce que ce que je vois sur Payasson
01:48 et ce que j'entends derrière la porte, ce n'est pas du tout la même chose.
01:51 Et là, il y a quelque chose qu'on ne m'a pas dit ou qu'on me cache.
01:54 Et je ne sais pas quoi.
01:55 Je tente la négociation et je donne beaucoup d'empathie.
01:57 Mais l'empathie, ça ne se passe pas par des mots, ça se passe par des gestes.
02:00 C'est là où il ne faut pas confondre la sympathie et l'empathie.
02:02 On reste dans l'empathie pour comprendre les émotions
02:05 mais on ne bascule pas dans la sympathie pour souffrir avec.
02:08 Et là, je l'appelle, je lui dis "Monsieur Durand, je suis Bernard Tellier,
02:11 je suis médecin, je ne prends pas la couverture de négociateur du GIGN.
02:14 Comme vous, les gens regardent beaucoup les séries américaines
02:17 et si on dit négociateur du GIGN, ils vont retenir GIGN.
02:21 Et qu'est-ce qu'ils vont penser ?
02:22 La première chose, c'est l'équipe d'assaut, les tireurs d'élite.
02:24 Et là, ils vont rentrer dans l'instinct de survie.
02:26 Ils ne vont plus être capables d'écouter.
02:28 Je dis "Je suis médecin et je ne peux pas laisser Arnaud sur Payasson.
02:31 Je viens le chercher."
02:32 Et là, j'avance et j'ai extrêmement peur qu'il me tire dessus à travers la porte
02:35 quand je viens chercher ce petit corps.
02:36 Et là, c'est un moment extrêmement dur pour moi
02:38 parce que quand je prends ce petit corps dans mes bras,
02:41 je culpabilise.
02:41 Pourquoi je n'ai pas roulé plus vite ?
02:43 Pourquoi j'aurais pu peut-être partir plus tôt ?
02:45 J'aurais pu arriver un peu plus tôt ?
02:46 Je sors dans la cour et je remets Arnaud au pompier.
02:49 Je vois qu'ils sont marqués,
02:51 je vois qu'ils sont influencés aussi négativement, forcément.
02:53 On est tous papa.
02:54 Je reviens dans le hall et je continue la négociation.
02:58 Je dis "Monsieur Durand, ça y est, j'ai déposé Arnaud."
03:00 Et là, j'entends derrière la porte "Merci."
03:02 Et là, à partir de là, la négociation est partie.
03:05 En général, l'erreur qu'on fait, c'est qu'on essaye de sauver les otages
03:08 alors qu'il faut se concentrer sur le preneur d'otages.
03:10 S'il fait une prise d'otages, c'est qu'il a quelque chose à dire
03:12 et ça, on l'oublie souvent.
03:14 Et l'instinct animal, même si on est des êtres humains,
03:17 l'instinct animal prend le dessus
03:18 et on va essayer de sauver les plus faibles.
03:19 Et en se concentrant sur les plus faibles,
03:21 on crée un manque psychologique au preneur d'otages.
03:23 Forcément, si vous donnez toute votre empathie aux otages,
03:25 le preneur d'otages qui a besoin de parler,
03:27 une prise d'otages, c'est une expression.
03:29 Et si on ne le laisse pas s'exprimer, il va tuer les otages.
03:31 Alors qu'en lui permettant de s'exprimer, il va extérioriser son mal-être.
03:35 Et puis j'avais compris quelque chose,
03:36 c'est que si je sauvais mon preneur d'otages,
03:38 tous les otages allaient être sauvés.
03:39 Et plus mon preneur d'otages allait se sentir en sécurité,
03:42 plus mes otages se sentaient en sécurité.
03:44 En fin de compte, qu'est-ce qu'il s'est passé ?
03:45 Il y a un très bon agent de renseignement en France,
03:49 c'est les gardiens d'immeubles.
03:50 Les gardiens d'immeubles connaissent tout sur tout
03:52 parce qu'ils sont toujours dans la rue.
03:53 Et il m'explique que le beau-père frappe les enfants.
03:56 Le papa, en fin de compte, a essayé de sauver les enfants.
03:59 Malgré le jugement qui était contre lui,
04:01 il a essayé de garder les enfants chez lui.
04:03 Le beau-père et la maman sont venus,
04:04 ils lui ont cassé le nez pour reprendre les enfants.
04:07 Une semaine après, il a eu de nouveau la garde des enfants le week-end.
04:09 Les deux enfants sont arrivés extrêmement maltraités.
04:12 Arnaud, 4 ans, avec les deux arcades d'arrachés.
04:14 Le petit, de 8 ans, avait le dos tellement lacéré
04:16 que des morceaux de tissu étaient imprégnés dans le dos.
04:18 Le beau-père était un revendeur de drogue.
04:21 Il prostituait les enfants pour avoir de l'argent.
04:24 Quand le père a su ça, il a été aux services sociaux.
04:27 Les services sociaux ne l'ont pas écouté.
04:29 Le seul moyen que ces enfants arrêtent de souffrir,
04:31 c'est d'aller les tuer.
04:32 Et après, il va se donner la mort.
04:33 Ça s'appelle un suicide altruiste.
04:35 C'était le message qu'il voulait passer,
04:38 mais personne ne l'avait écouté.
04:39 D'ailleurs, c'est cette phrase qu'il a ramenée à la raison.
04:42 Il voulait parler à son épouse.
04:43 Je savais qu'il voulait parler à son épouse simplement pour la tuer.
04:46 Et donc, ce que je lui ai dit,
04:47 je lui ai dit "J'ai trouvé votre épouse,
04:48 malheureusement, je ne peux pas vous l'amener."
04:50 Les gendarmes l'ont mis en garde à vue pour non-assistance à personne en danger.
04:53 Et Didier, son amant, est en garde à vue aussi
04:55 pour coups et blessures sur mineurs de moins de 15 ans.
04:57 Et il me dit "Vous savez, j'ai été aux services sociaux,
04:59 je leur ai dit, mais pourquoi je n'ai pas réussi à me faire comprendre avant ?"
05:03 Là, je lui ai dit "Monsieur Durand, ce n'est pas de votre faute,
05:04 c'est que personne n'a été capable de vous écouter."
05:07 Et cette phrase a tout déclenché.
05:09 Il a libéré son enfant et il s'est rendu.
05:10 Rentrer au GIGN, c'est extrêmement dur.
05:12 Il y a 14 mois de sélection pour rentrer au GIGN, très peu d'élus.
05:15 Mais en partir, c'est extrêmement dur aussi
05:17 parce que vous quittez des amis, vous quittez une famille.
05:19 C'est le nombre de gens qui vous ont sauvé la vie,
05:20 vous avez sauvé la vie à des gens.
05:22 Moi, je suis parti parce qu'il y avait une certaine lassitude émotionnelle.
05:25 Voir des morts à longueur de journée, voir de la misère,
05:27 c'est extrêmement dur.
05:28 Un certain nombre, il faut se préserver.
05:29 Si je continue, ça va être dangereux pour moi,
05:31 pour les otages, pour mes collègues, pour tout le monde.
05:33 Et donc, il faut savoir partir.
05:35 [Sonnerie]
05:37 [SILENCE]
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