00:00 et une linguiste atterrée est parmi nous. Elle co-signe le tract Gallimard des linguistes
00:06 atterrées. D'ailleurs on en parlera demain. L'un d'eux sera invité à vos côtés.
00:10 C'est aussi une stylisticienne atterrée dont la plume reste néanmoins aérienne.
00:15 Oh putain, c'est beau comme du Bruno Le Maire. Tout ça pour vous lancer ma chère Laëlia Veyron.
00:20 Merci Charline. Aujourd'hui je vais vous parler de tendresse, de tout ce qu'en linguistique on
00:24 désigne par un mot en hypo mais pas hypolyte, pas... Qu'est-ce que t'avais dit ?
00:28 Hypoglycémie. Mais comme hypochoristique. Ça vient du grec "hypokoristikos" qui signifie
00:34 caressant. Arrête de rire. Ça désigne tout ce qui signifie une intention tendre,
00:38 une familiarité affectueuse. Comment est-ce qu'on exprime l'affection en français ? Ça peut passer
00:43 tout simplement par l'intonation et Juliette est spécialiste. Oh voilà, elle le fait tellement bien.
00:49 Mais nous avons énormément de ressources lexicales. Nous avons les mots doux bien entendu, on transforme
00:54 souvent les noms d'animaux en noms caressants. Mon chat, ma caille, mon grand loup, ça fait un peu
01:00 19e siècle. Même un nom de légume peut être affectueux. Mon chou. Et en réalité vous prenez
01:05 n'importe quel mot, tant que vous ajoutez le possessif et l'intonation ça peut devenir un mot doux.
01:10 Regardez Douli qui vous appelle "mes petits culs" par exemple. Après "mon navet" ça le fait moins.
01:14 Ah si, mon petit navet. Je suis sûre ici, je suis sûre que vous avez vos petits noms persos.
01:20 Je suis sûre, par exemple je sais pas, ma petite symphonie, ma grosse raclette.
01:26 Vous vous ferez rire ? Non.
01:28 Mais la créativité lexicale hypochoristique ne s'arrête pas au choix du mot. On a aussi ce qu'on appelle la réduplication.
01:35 Réduplication ça veut dire répétition. Et en français ce qui est assez fou c'est que le simple fait de répéter
01:40 une syllabe sans rien ajouter, ça change la signification du mot. Par exemple "fifille"
01:45 apostrophe affectueuse, plutôt que "fille guéguerre", c'est plus petit, ça amoindrit la portée du mot "guerre".
01:50 Oh une petite guéguerre. La valeur affectueuse de la réduplication elle est très présente aussi dans les surnoms.
01:55 Ça a été étudié en linguistique par Marc Plenat. Chacha pour Charline, Juju peut-être, pour vous deux.
02:00 Donc pour exprimer la tendresse on a l'intonation, le choix des mots, la réduplication, mais aussi l'ajout de suffixes.
02:06 Vous savez ce qui est rajouté à la fin du mot. Ça fonctionne très très bien pour marquer son rapport à l'autre.
02:11 Il y a des suffixes en français qui ont une connotation négative, vous voyez lesquels ?
02:15 Par exemple en "-as", "blonde" c'est neutre, "blondasse" c'est moins neutre.
02:18 "Vinasse", "gauchiasse", on l'entend beaucoup, "journalope", ça fait pas sympa en tout cas.
02:27 Les suffixes mélioratifs eux vont souvent exprimer l'affection par l'idée de diminution de petitesse.
02:32 C'est les suffixes en "-ette", "-serette", "-choupinette", "-charlinette", "-bichette", comme dit souvent Juliette.
02:36 Mais est-ce que ça marche à tous les coups ? Est-ce que ces mots vont toujours exprimer une familiarité affectueuse ?
02:42 Et non car tout dépend, comme souvent, du contexte de qui le dit, de qui le reçoit.
02:46 Si vous jouez avec votre chien dans un parc et qu'un inconnu vous dit "alors on lance la baballe pour le chien-chien",
02:51 vous allez vous dire "mais qu'est-ce qu'il me veut celui-là, pourquoi il me parle comme si j'avais deux ans ?"
02:55 Et c'est le problème de la familiarité.
02:57 Suivant le contexte et les relations entre interlocuteurs et interlocutrices, elle peut devenir infantilisante.
03:02 Surtout quand elle n'est pas réciproque. C'est quelque chose qu'on connaît bien les filles, les filles-filles.
03:06 Être appelée "ma petite", par exemple, dans un contexte professionnel, ça peut être plus crispant que caressant.
03:11 Si Ramzy, notre rédac' chef, m'accueillait en me disant "alors ma petite, on a préparé sa crocro",
03:17 je ne le prendrais pas très bien. Mais Ramzy ne ferait pas ça, il va plutôt dire "pas trop longue ta chronique".
03:21 Bisous Ramzy.
03:22 L'emploi des formes hypocoristiques peut donc être aussi bien une forme d'affection qu'une forme de prise de pouvoir sur l'autre
03:27 ou de contestation du pouvoir de l'autre.
03:29 Quand Charline vous alliez avec Guillaume dans la matinale interpellé par exemple Gérald Darmanin en la plan GG,
03:35 vous imposiez une familiarité dans un cadre inattendu.
03:38 Ca fait partie de la démystification de la figure du ministre par l'humour politique.
03:42 Une sorte de petit retour au réel.
03:44 Tout ça nous montre à quel point un mot, ou en l'occurrence même un suffixe, une intonation, une syllabe,
03:48 a des potentialités qui peuvent toujours être réactualisées suivant les contextes.
03:52 Et c'est pour ça que le discours reste un lieu de négociation permanente,
03:56 que ce soit vers la tendresse ou vers la lutte.
03:58 Là, Elia Veyron, merci.
04:00 Alors si je puis me permettre, je pense qu'il existe des suffixes dialectiques.
04:03 Parce que par exemple, à Bruxelles, on ajoute "e que" pour dire la tendresse et le petit.
04:09 Par exemple Juliette, comme j'aime bien Juliette, je dis Juliette que.
04:13 Vous voyez ?
04:13 Tout à fait.
04:14 Alors c'est bien.
04:15 Et après...
04:16 Alors que vous, elle en a pas pour vous.
04:17 Non c'est pas ça.
04:18 Elle en a pour moi.
04:20 Parfois c'est difficile, c'est moins heureux à prononcer.
04:23 La Elia, la Elia que.
04:25 C'est parce que ça finit par une voyelle.
04:26 Donc comme le suffixe commence par une voyelle, c'est plus difficile de faire la jonction.
04:30 C'est comme les réduplications, ça marche pas à tous les coups.
04:32 Chacha, Juju, mais Maman, Marina, pour Rich.
04:35 C'est pas si quelqu'un dit ça.
04:36 Et Marina e que, ça marche moins bien.
04:38 C'est bizarre.
04:39 Marina que, ouais.
04:40 On enlève le A.
04:41 Voilà.
04:42 Allez, allez, allez.
04:43 Ça y est, là vraiment, on fait n'importe quoi.
04:45 Et pourquoi pas l'écriture inclusive ?
04:47 On en parlera demain, on en parlera demain, bien sûr.
04:50 Merci beaucoup, la Elia Veyron.
04:51 Je profite de parler de Bruxelles.
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