00:00 Je pense que la prostitution est un métier d'utilité publique.
00:02 Si mes collègues et moi n'étions pas là, il y aurait une récrudescence de viols.
00:05 Je m'appelle Samantha, je suis une femme transgenre, j'ai 48 ans.
00:09 Je suis une prostituée.
00:10 Je travaillais dans un bar dans le Marais, une copine,
00:12 une soirée où j'étais un peu contraint et forcé de me maquiller, de m'habiller,
00:16 m'a dit "Ah, toi tu cartonnerais au bolboulogne".
00:17 Et j'ai saisi l'occasion.
00:19 J'avais 23 ans, 22 ans.
00:22 Et puis le bois m'a plu quoi.
00:23 Puis je me suis fait des relations d'amitié avec des copines comme moi.
00:26 Je me suis senti soutenu dans le monde de la prostitution,
00:29 ce que je n'ai pas senti forcément dans le monde normal.
00:31 Moi c'était ma deuxième famille le bois.
00:32 Beaucoup de gens se disent qu'on est prostituée parce qu'on ne peut pas faire autre chose.
00:36 L'extrême majorité des prostituées sont des femmes très intelligentes,
00:39 qui n'ont aucun manque de capacité.
00:40 Faut pas croire, on n'est pas des victimes.
00:42 Mais j'ai continué parce que j'avais une aisance financière à l'époque,
00:45 que je n'ai plus maintenant.
00:46 Les temps ont changé, la prostitution a beaucoup changé.
00:48 À cette époque là, ça me convenait parce que je décidais de mes horaires,
00:51 des actes que je voulais faire ou pas.
00:53 J'étais maître de moi-même, donc je décidais ce qui me convenait et ce qui ne me convenait pas.
00:56 Alors que dans un boulot, moi un patron qui me donne des ordres, qui me gueule dessus,
00:59 non, on ne me gère pas, je me gère toute seule.
01:01 Alors moi ma clientèle, ça a toujours été une clientèle de mariés quasiment.
01:05 Il y a des jeunes aussi qui ne sont pas mariés,
01:07 qui débutent leur vie dans le professionnel,
01:09 majeurs bien sûr, ou des gens d'un certain âge, des seniors.
01:12 J'ai eu un peu de tout, mais moi j'accepte tout le monde.
01:15 À partir du moment où on s'est fait dans le respect,
01:16 un être humain reste un être humain.
01:18 Qu'il soit handicapé, qu'il soit de religion différente, de pensée différente, on en fout.
01:23 Moi j'ai des clients à qui je les ai pris la pipe dans le bois,
01:25 le même prix alors qu'on partait en voiture, on se déplaçait,
01:28 je faisais le transfert du fauteuil de l'avant à l'arrière,
01:30 et puis je remettais son fauteuil après pour qu'il soit en position quand je rentre chez lui de récupérer.
01:34 Il n'a pas à en pâtir de ça.
01:35 Je lui prenais le même prix que dans le bois, 20 balles.
01:37 Et voilà, j'ai vu ma vie défiler plusieurs fois, deux, trois fois.
01:40 J'ai pris un coup de couteau au visage, on m'a cassé le nez,
01:42 j'ai pris un coup de couteau dans le dos, on m'a tiré dessus, elle a un mafieux.
01:45 J'ai eu un moment où il y a un mec qui m'a saisi, qui m'a immobilisé.
01:49 Le mec m'avait enlacé comme ça, il m'avait dit de toute façon maintenant, tu ne repars pas vivante.
01:53 Tu te sors ton osail, ton téléphone portable et tout machin.
01:55 Je lui dis mais il faut que tu desserres pour que je rattrape mon portable, que je te le donne.
01:57 Et quand il a desserré, j'ai eu l'amplitude pour lui mettre un coup dans le ventre,
02:00 lui mettre un coup de genou dans les couilles et le griffer au visage.
02:03 Et je me suis dit, toi, tu peux perdre la vie très vite.
02:05 J'ai assisté aussi à une copine qui venait tapiner,
02:08 qui était un peu sur la route, qui s'est fait rouler dessus par un 4x4.
02:11 Le 4x4, non content de ça, stop, fait une marche arrière,
02:14 reroule dessus et se rebarre.
02:16 Moi j'ai connu des filles dans les années 90 qui ont été assassinées, dont on n'a pas parlé.
02:20 Il n'y avait même pas une page, juste la rubrique des chiens écrasés.
02:22 Et c'est malheureux.
02:24 Alors moi j'ai arrêté la prostitution très récemment parce que la dernière fois que je suis allé,
02:28 trois mecs sont sortis d'une voiture, ont voulu m'agresser.
02:30 On voulait nous arracher les sacs à main.
02:31 Et que moi je ne conçois pas d'aller travailler, de me faire agresser sans avoir fait un client,
02:35 sans rien faire et gratuitement, sans avoir fait de mal.
02:39 Et que la violence qu'il y a au tapin, même moi maintenant me fait peur.
02:43 Et je ne me sens plus capable de me défendre contre 2-3 mecs, comme à l'époque.
02:46 J'ai plus 20 ans, j'ai 48 ans passés,
02:48 et j'ai envie d'atteindre mes 50 ans, voire plus.
02:51 Ça ne vaut pas la peine de risquer sa peau pour ça, donc non.
02:54 Concrètement, on survit de la prostitution parce que,
02:57 depuis la loi de pénalisation des clients, depuis 2016,
02:59 on nous a privés de nos revenus financiers.
03:01 Donc on ne peut plus en vivre.
03:03 Les filles qui en vivaient très bien à l'époque, qui avaient eu leur indépendance,
03:05 qui vivaient toutes seules, qui étaient autonomes,
03:06 se sont retrouvées à trois dans des studios.
03:08 Il y a des lits superposés, deux places en bas et une place en haut.
03:11 Et ça fait les 3-8.
03:12 Une qui travaille le matin, l'autre l'après-midi, l'autre le soir.
03:14 Pour payer 700€ ou 750€ de loyer,
03:16 elles donnent 250€ par mois chacune.
03:18 Et après, elles partagent les frais de bouche, l'alimentation,
03:21 s'achètent en gros.
03:22 La prostitution, je ne l'ai jamais connue comme ça, misérable comme ça.
03:25 C'est malheureux, mais c'est devenu ce que le gouvernement a voulu en faire.
03:28 Ils n'ont pas interrogé les associations de terrain,
03:31 qui étaient au courant, qui les ont prévenus.
03:33 Nous avons manifesté, et rien ne s'est fait.
03:35 On ne nous a pas entendus, on ne nous a pas écoutés plutôt.
03:37 Moi, j'ai ressenti les retombées catastrophiques.
03:40 Parce que je suis tombé de faire 150€ dans la journée sans trop forcer,
03:45 à me retrouver à faire 20 ou 30€.
03:46 20 ou 30€.
03:47 Donc c'est soit tu bouffes, soit tu payes ton loyer.
03:49 Donc non, c'est catastrophique.
03:51 C'est pour ça que maintenant, je travaille au bus des femmes,
03:52 j'ai un petit contrat qui m'a permis d'accéder au logement social
03:55 et d'avoir un toit sur la tête, d'être à l'abri.
03:57 Et c'est malheureusement mon cas à moi, mais pas le cas de mes copines.
04:00 Et ça me fait mal au cœur.
04:01 Ce sont des filles qui sont pleines de potentiel, qui sont intelligentes,
04:04 qui ne veulent pas dépendre des aides de l'État,
04:06 ou certaines ne peuvent pas parce qu'elles ne sont pas en situation régulière et tout ça.
04:09 Elles n'ont droit à rien, ni RSA, ni rien du tout.
04:12 On les laisse mourir ?
04:13 C'est de la naissance à personne en danger pour moi, c'est pour ça.
04:15 Alors pour mes copines qui sont encore au bois actuellement,
04:17 je souhaite que du bien, qu'elles soient à l'abri, qu'elles manquent de rien,
04:20 qu'on s'occupe d'elles et qu'on les humanise.
04:22 Parce que j'ai l'impression qu'on les met de côté, qu'on les oublie.
04:25 On ne parle pas de nous, on ne parle pas de notre cause,
04:27 on ne parle pas de l'utilité.
04:28 Parce que je pense que la prostitution est un métier d'utilité publique.
04:32 Si mes collègues et moi n'étions pas là,
04:33 je pense qu'il y aurait une récrudescence de viols, d'exhibitionnisme.
04:36 Les déviances peuvent aller très vite.
04:37 Moi j'ai entendu des clients, des fois, avoir des discours un peu bizarres,
04:41 même très bizarres.
04:42 Genre "Ah, ma belle-fille, elle commence à avoir les 5 000 pouces."
04:44 Et tu te dis que si toi tu n'assouvis pas ses fantasmes,
04:47 eh bien il va passer à l'acte.
04:48 Quand tu as des gens comme nous qui peuvent servir de tampon,
04:50 comme on dit, canaliser ça,
04:51 parce qu'on n'est pas que des prostituées, on est aussi psychologues,
04:54 on peut être une amie, avoir une sensibilité qui fait qu'on ressent les choses,
04:58 on est là sur le terrain, écoutez-nous.
05:00 Notre humanité peut servir.
05:01 Nos expériences de vie peuvent servir à beaucoup.