00:00 Le voyage était très pénible pour un gamin de 12 ans d'arriver à Marignane tout seul,
00:13 prendre le bus pour aller à la gare Saint-Charles tout seul.
00:19 J'avais un papier comme ça, écrit à la main « voilà ce que tu fais ».
00:23 En 1972, Yannick Noah quitte sa famille pour rejoindre le sport études de Nice.
00:35 Il a 12 ans.
00:36 Bienvenue dans le podcast Yannick Noah entre vous et moi.
00:41 Une saga exceptionnelle en dix épisodes.
00:45 Salut à tous, nous sommes à Etoudit, dans le lieu dit village Noah.
00:51 Épisode 3, un exil douloureux.
00:53 Voilà, t'as tant de sous, ça coûte tant un billet de bus et voilà, tu vas te payer
01:02 tant pour avoir un ticket pour prendre gare Saint-Charles, Nice.
01:07 Et puis de la gare de Nice, par contre, c'est pas très loin, c'est un kilomètre et demi
01:16 pour aller jusqu'au parc impérial avec un petit plan.
01:18 Mais là, j'étais tout seul et en fait, je n'avais pas réalisé que quand j'arrivais,
01:23 déjà ce voyage, c'était un peu pénible.
01:25 Mais de la gare de Nice au parc impérial, ça monte en plus.
01:33 À l'époque, les valises n'avaient pas de roues.
01:36 Maintenant, on a tous des roulettes.
01:38 Mais quand tu pars avec tout ton matos, tes petits livres, tes petits albums de photos,
01:45 quelques boîtes de biscuits, évidemment tes tenues de tennis, tes tenues pour aller
01:49 à l'école, etc.
01:50 Elle était hyper lourde pour moi.
01:52 J'avais 12 ans, j'étais tout frêle.
01:53 J'ai dû m'arrêter, je ne sais pas, 100 fois.
01:57 Je faisais, je ne sais pas, 30 mètres, je m'arrêtais, 50 mètres, j'avais mal partout,
02:02 je pleurais, je pleurais.
02:03 Et tout d'un coup, j'arrive dans cet endroit, le collège du parc impérial, c'est majestueux.
02:09 Et là, je crois que c'était un château.
02:12 C'était le lycée, la pension.
02:14 Et j'arrive, on m'attendait.
02:17 On savait qu'il y avait un petit gars qui allait arriver, il ne savait pas que j'allais
02:19 arriver tout seul.
02:20 Et là, j'arrive, on m'aide avec la valise et là, j'arrive au dortoir où m'attendaient
02:26 tous les gars.
02:27 « Oh, ben, salut, tu arrives ? » Enfin, il faut savoir que les gars, ils ont 14, 15
02:33 ans, j'en ai 12, tu vois, c'est le petit gars, quoi.
02:36 Donc, c'est un peu la… c'est une espèce de… à la fois surprise, mais tout de suite
02:42 les grands frères, quoi.
02:43 Voilà, forcément, on te donne le lit, le dernier lit, mais bon, c'est de bonne guerre,
02:48 t'es en pension.
02:49 Puis il y en a un qui met ses bambous là, comme ça.
02:54 Yannick, Yannick, bienvenue, bambou là.
02:58 Et non, très bien accueilli.
03:00 Je suis un gamin, je sais pas où je suis, mais je suis dans… il y a Morayton à côté,
03:17 il y a Dominique Baudel à côté de moi.
03:20 C'était des stars, c'était champion de France KD, champion de France Minimes, c'était
03:25 des gars que je connaissais.
03:26 Mais voilà, c'était… puis on va voir Patrice Beu, vous savez qui c'était.
03:31 Alors, Patrice Beu, c'est l'entraîneur.
03:32 Et puis, ça tout de suite connectait avec lui parce qu'il a pas… il nous parlait
03:42 pas comme à des joueurs, il nous parlait comme à des enfants, à des jeunes.
03:46 Et moi, il me parlait comme à un enfant, sachant que mes parents étaient à l'autre
03:51 bout du monde.
03:53 Donc, il y avait tout de suite, dans son ton, quelque chose, il y avait de l'affection.
03:59 J'ai tout de suite… la première chose que j'ai aimée chez Patrice Beu, c'était
04:05 tout de suite qu'en fait, c'était déjà comme un tonton.
04:08 Il y avait ce côté affection qui était essentiel.
04:11 J'aurais eu quelqu'un qui m'aurait dit « bon, on va voir ton service, ton coup
04:14 de bras, comment tu bouges les jambes, on va voir si t'es résistant ». J'aurais
04:18 pas tenu.
04:19 Enfin, j'aurais tenu 15 jours.
04:22 Je serais reparti tout de suite.
04:23 Mais j'avais cet appui.
04:25 Et j'avais aussi l'appui du monsieur qui était l'intendant de la pension, qui
04:31 était monsieur Clément, Robert Clément.
04:33 Et lui, les pensionnaires, c'était comme ses gamins.
04:38 Tu vois, donc c'était comme un deuxième papa aussi.
04:41 Donc, j'ai eu cette chance d'avoir cette affection à ce moment-là de ma vie, de ce
04:48 môme qui est complètement déraciné, à moitié perdu avec sa raquette.
04:52 Et Patrice a pris cette place-là très rapidement.
04:56 J'ai été bizuté comme ça se faisait.
05:07 Donc, tu ne te poses pas plus de questions que ça.
05:10 En plus de ça, moi, je n'avais pas vraiment… je ne pouvais pas me retourner.
05:16 Tu n'oses pas.
05:17 Tu n'oses pas aller te plaindre.
05:19 Je n'ai jamais… je n'ai pas osé aller en parler à Patrice Bust.
05:24 Je n'ai pas osé en parler à l'intendant.
05:26 Je n'ai pas osé.
05:27 Parce que pour moi, c'était… tu n'étais pas fort si tu allais te plaindre.
05:31 Et ça, c'est des humiliations en fait.
05:38 Mais je peux aujourd'hui mettre des mots sur ces sentiments.
05:43 Mais à ce moment-là, c'était des émotions.
05:47 Mais dans ces émotions, je sais qu'il y avait quelque chose en moi qui disait « vous
05:52 allez voir, un jour, je vais vous massacrer ».
05:54 Je suis donc retourné au Cameroun, mes premières vacances.
06:02 Donc, je fais deux mois et demi.
06:05 Donc voilà, septembre, octobre… enfin, ouais, septembre, octobre, novembre, décembre,
06:09 trois mois et demi.
06:10 Et là, on me paye un billet d'avion, un aller-retour.
06:15 Mais là, je voulais rentrer, je ne voulais plus revenir en France.
06:19 Trop de blanc, trop froid, trop perdu.
06:26 La bouffe de la cantine trop pourrie.
06:29 Je les aime tous, mais je ne voulais pas revenir.
06:34 C'était étrange parce que j'étais en fait partagé par une espèce de rêve quand
06:41 même fou parce que je voyais que j'étais bon joueur.
06:45 J'étais jeune, il y avait encore tout à faire, mais j'étais bon joueur.
06:48 J'aimais beaucoup le club, le Nice LTC.
06:50 J'aimais beaucoup cette atmosphère dans ce club qui était à l'époque où les clubs
06:55 étaient des endroits de famille.
06:58 Donc, on n'était pas dans un sport-études où on allait s'entraîner, on rentrait
07:01 à la pension.
07:02 On s'entraînait dans un vrai club familial.
07:05 Donc, il y avait ce truc familial aussi.
07:06 Et j'avais mon ami qui était mon ami.
07:10 Tu sais, quand tu as ton pote en pension, c'est comme à l'armée ou à la guerre.
07:14 Et moi, j'étais à la guerre en fait.
07:16 Mais j'avais un ami et c'était mon ami, Pierrot Lebec.
07:19 C'était comme mon frangin.
07:20 Et Pierrot, avant de se quitter, il me fait « mais tu te barres ? » Je dis « ben
07:27 oui, là, je ne reviens pas ici.
07:29 C'est bon, les bésutages, tout ça, c'est bon.
07:31 Moi, je rentre à la maison, je vais bouffer à la maison les plats de maman.
07:37 Et moi, c'est bon, la cantine et tout ça.
07:39 Je vais jeter mes manteaux.
07:41 J'en peux plus des manteaux.
07:42 Et puis, il me dit « ben écoute, si tu ne reviens pas, je ne reviens pas.
07:55 » Je dis « ah bon ? » Il me dit « mais par contre, si tu reviens, je reviens.
07:59 » Je dis « bon, ben écoute, je reviens.
08:00 » Je dis « bon, alors je reviens.
08:02 » Et puis, je me barre.
08:04 Et puis, quand je suis dans l'avion, je ne reviens pas.
08:06 En fait, j'oublie tout ça.
08:07 Et puis, quand j'arrive ici en vacances, vu que j'avais écrit à peu près 50 lettres
08:13 à maman en lui disant que c'était too much, que je voulais rentrer, elle, elle
08:17 était très contente que je revienne.
08:18 Mais quand je parlais, je dis « oui, mais alors bon, on voit le retour.
08:23 » Et puis, à un moment, il y avait un peu de confusion.
08:25 Et puis, la veille du moment de partir officiel, je suis convoqué par mes parents.
08:31 Je savais que là, c'était chaud quand on me convoquait.
08:33 « Mais qu'est-ce que tu fais, Yann ? » Papa prend la parole.
08:37 Il dit « mais Yann, qu'est-ce que tu veux faire ? » « Tu sais, chéri, c'est
08:39 comme toi tu veux.
08:40 Si tu veux rester, tu restes.
08:41 Si tu veux repartir, tu repars.
08:42 Mais c'est vraiment comme tu veux.
08:44 Tu es forcé de rien et tout.
08:45 » Et je lui dis « je repars.
08:49 » Et je pense à Pierrot, là.
08:51 Et je lui dis « mais c'est comme si tu étais en pilote automatique.
08:53 » Je lui dis « je repars.
08:54 » Et là, maman se lève et se barre dans la chambre.
08:57 Et c'est des années après que j'ai su que maman était partie pleurer parce qu'elle
09:03 voulait pas du tout que je reparte.
09:06 Vous venez d'écouter Yannick Noah, Entre vous et moi.
09:18 Un témoignage exceptionnel recueilli par Jacques Vendroux au Cameroun pour Europe 1.
09:24 Dans l'épisode suivant.
09:26 Mes parents, ils ont eu leur fils aîné avec lequel ils ont jamais vécu.
09:30 Donc quand on se voyait, c'était toujours très intense mais trop court.
09:33 Et maman était sportive et du coup, maman, cette énergie et cette frustration, elle
09:40 l'a mise dans l'encouragement.
09:41 Donc c'était maman, quand je jouais, si je perdais, elle était malade.
09:46 Mais vraiment malade.
09:48 Yannick Noah, Entre vous et moi.
09:52 Production Europe 1 Studio, Sébastien Guyot.
09:55 Réalisation et direction artistique, Xavier Joli.
09:58 Pour découvrir la suite, vous pouvez vous abonner gratuitement et glisser un maximum
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