00:00 Europe 1.
00:02 La suite de Culture Média sur Europe 1 avec vous Philippe Vandel et vos invités. Bonjour Stéphanie Murat.
00:07 Bonjour Philippe Vandel. Vous êtes réalisatrice, vous signez une fiction ce soir sur TF1 en unitaire "Le colosse aux pieds d'argile"
00:13 avec Eric Cantona dans le rôle titre. Grand prix de la fiction au festival de Luchon. Fiction tirée d'une histoire vraie
00:19 et malheureusement ordinaire, c'en est même devenu un livre "Le colosse aux pieds d'argile", livre signé Sébastien Boueille. Bonjour.
00:27 Bonjour. Dans le film c'est Eric Cantona qui joue votre rôle,
00:30 "Le colosse aux pieds d'argile" c'est donc vous, vous étiez rugbyman avec la carrure, avec les clichés qui vont avec,
00:36 vous étiez un joueur prometteur et à l'âge de 11 ans et demi, à cet âge ça compte les demi,
00:40 votre vie a été brisée par un ami de vos parents.
00:44 Oui exactement, le mari de ma cousine exactement.
00:47 Mes parents avaient tellement confiance en lui qu'il fallait que je parte avec lui, que je rentre avec lui des entraînements de rugby.
00:54 Et ce que savait pas mes parents c'est que cette personne était un pédocriminel, puisque ça a été les premiers,
00:58 mes parents avoir été manipulés par ce
01:01 prédateur.
01:03 Et ce que savait pas mes parents et ce qui a été rendu visible justement dans le
01:07 dans le film, et grâce à ce film, c'est que cinq minutes avant de me ramener il me violait, cinq minutes après il buvait le café avec mes parents.
01:13 Et on me pose la question souvent "ça a pas été trop dur ce film pour vous ?"
01:17 Je dis non, au contraire j'ai revécu le plus beau jour de mon passé qui est le procès,
01:23 et ça a été dur pour mes parents qui eux ont vu la réalité en face,
01:26 et ont vu d'un quel piège ils étaient tombés également.
01:31 On va parler du film, mais vos parents ne l'ont pas découvert avec le film, ils l'ont pas découvert non plus avec le livre ?
01:35 Non non non non non non, c'est vrai que c'était les premiers à être informés de ce qui m'était arrivé,
01:40 et heureusement d'ailleurs.
01:42 Pour qu'on comprenne bien l'enjeu et le traumatisme, ça a duré combien de temps ?
01:47 Plus de quatre ans.
01:50 Et 18 ans de silence.
01:53 On va justement en parler. Alors Stéphanie Murat, c'est pas un récit journalistique,
01:56 vous avez choisi d'en faire une fiction, pour quelles raisons ? Qu'est-ce que ça apporte ? Qu'est-ce que vous avez changé ?
02:01 Qu'est-ce qu'on a changé ? On a dû adapter un tout petit peu l'histoire de Sébastien, en tout cas trouver un autre,
02:08 pour faire une triangulaire disons, qu'on ne pouvait pas raconter l'histoire de Sébastien qui allait de 9 ans jusqu'à 50 ans aujourd'hui,
02:15 donc il a fallu effectivement reconstituer l'histoire et rajouter un autre personnage qui est aussi un enfant,
02:20 qui va être sauvé par Eric, enfin j'en dis pas plus, bref.
02:24 Voilà, donc on a dû adapter...
02:27 On va écouter la bande-annonce, on va l'entendre et on en parle.
02:31 Il paraît que Dilu est un peu déprimé, c'est leur maison qui se vend pas sûrement.
02:38 Maman, pourquoi tu parles de Dilu ? Ça fait des années qu'on se voit pas.
02:41 Pourquoi tu parles de Dilu ?
02:42 Je m'en ai jamais dit pourquoi. Vous ne vous voyez plus.
02:44 Bon écoute, ça a tout gâché.
02:45 Pourquoi tu t'énerves comme ça ?
02:47 Papa, je veux plus aller au déplacement avec Dilu.
02:52 Tu veux arrêter le rugby ?
02:53 Pourquoi tu veux plus aller au match ?
02:55 Je le vois bien qu'on s'en va pas.
02:59 Qu'est-ce qu'il y a ?
03:00 Attends, on a un secret entre les deux.
03:02 On va t'offrir parce que tu y arriverais pas.
03:07 Il y a peut-être une autre raison.
03:08 J'étais comme toi quand j'étais petit.
03:10 C'est qui ? Une broche ?
03:11 César, il faut que tu parles.
03:13 C'est toi qui a parlé de ça. C'est quoi ?
03:19 Ce gamin, tu le sauveras pas si tu ne le sauves pas toi-même.
03:21 Sébastien Boueille, cet homme a abusé de vous pendant presque 4 ans,
03:26 s'en sont suivis ensuite 18 années de silence et de déni dans le film "C'est 30 ans".
03:30 Avant que vous ne portiez plainte, on va en reparler,
03:32 mais d'abord, pourquoi ne pouviez-vous rien dire pendant les faits et ensuite pendant 18 ans ?
03:38 Qu'est-ce qui bloquait votre parole ?
03:39 Ben lui, tout simplement.
03:41 Et comment ?
03:42 La place qu'il avait dans la famille.
03:43 Il est tellement apprécié par tout le monde.
03:45 Il était gentil, serviable, disponible, arrangeant.
03:47 Enfin, tout ce qu'on peut donner comme qualificatif à une personne appréciée.
03:53 Et puis la menace aussi.
03:55 Alors, on revient au début des années 90.
03:58 On ne disait pas homosexuel, on disait PD.
04:00 Tu sais, le rugby et être PD, c'est pas très compatible.
04:04 On va dire que t'es une tapette.
04:06 Donc si tu parles, on va dire ça de toi.
04:08 Voilà, exactement.
04:09 Et donc, il nous verrouillait la parole comme ça.
04:11 Mais surtout, avec la place qu'il avait dans la famille et dans le village.
04:16 On ne pouvait pas le dénoncer parce qu'on a eu peur de ne pas être cru aussi.
04:20 Il était tellement gentil.
04:22 C'était un ami de vos parents, c'était le mari de votre cousine.
04:24 Donc juste un mot, officiellement, c'était un homme qui aimait les femmes et pas les jeunes garçons.
04:29 Alors, il avait toutes les tares.
04:32 On a appris pendant le procès qu'il avait eu une relation homosexuelle suivie avec son frère.
04:40 Il avait couché avec sa sœur.
04:42 Il m'avait violé, il avait violé Mathieu et fait subir des attouchements à une autre, une troisième victime.
04:49 Et cette troisième victime, c'est grâce à lui que la parole s'est ouverte, s'est débloquée.
04:54 C'est la première victime.
04:56 Mathieu est la première victime qui avait un comportement sexuel dissolu.
04:59 Il a fait une hypnose partielle qui a révélé des viols qu'il avait subis pendant tout un été
05:03 par ce fameux criquette qui était son voisin et ami de ses parents aussi.
05:07 Après, je vais interroger Stéphanie, mais juste un mot, vous avez eu un rôle très actif dans cette fiction.
05:13 Le choix d'Éric Cantona, par exemple, comme comédien, c'est le vôtre ?
05:16 Alors non, c'est pas... J'ai orienté.
05:19 J'ai dit, on m'a posé la question, Sine Galon, un mec qui tape une, qui m'a posé la question
05:23 et qui m'a dit "Qui c'est que tu vois incarner le mieux ton rôle ?"
05:27 J'ai dit "Moi je pense à quelqu'un et j'en vois cœur parce que je pense qu'on a le même caractère."
05:31 - Éric Cantona. - Éric Cantona.
05:33 Et il a dit oui.
05:34 Et il me rappelle deux, trois mois après, il me dit "Bon, mais il a dit oui."
05:36 Stéphanie Murat, comment ça s'est passé sur le tournage ?
05:39 J'avais encore jamais vu une chose pareille.
05:40 D'abord, c'est un sujet qui n'est absolument pas facile à raconter.
05:43 Ce sont des scènes encore moins faciles à filmer, comme vous avez fait.
05:47 Et Sébastien a été présent sur le tournage, parfois.
05:49 Ah oui, il a été présent énormément.
05:51 De toute façon, je lui ai demandé depuis le début et je dirais que mon guide n'a été que de me plonger dans ses yeux
05:58 et de le regarder, de l'écouter.
06:00 Voilà, parce que c'est quand même une grande responsabilité que de raconter une histoire pareille.
06:04 Surtout quand la personne est présente et qu'elle est là.
06:09 Et puis aussi une responsabilité par rapport au nombre d'enfants à qui ça arrive.
06:14 C'était un sujet difficile, mais heureusement, la présence de Sébastien a été vraiment pour moi et pour Éric très très très importante.
06:23 Il a vraiment été notre guide.
06:25 Scène très forte, évidemment, quand le personnage de Sébastien, Éric, avoue à son père qu'il a été violé par cette amie de la famille.
06:32 Vous étiez présent au tournage de cette scène, Sébastien.
06:36 C'est la même question pour tous les deux.
06:38 Dans quel état émotionnel étiez-vous à ce moment ?
06:41 Parce que même quand on regarde la chose, moi j'ai vu le film, je sais que c'est de la fiction,
06:45 je sais que ça n'est pas arrivé à Éric Cantona, je ne peux pas m'empêcher d'avoir le cœur qui se serre.
06:49 D'abord, il faut penser à André Marcon qui joue le père et qui est un acteur exceptionnel.
06:54 Voilà, et comment ça se passe ?
06:57 Ça se passe comme tous les tournages, on se concentre, on dit moteur et puis on y va.
07:03 Ça c'est l'avis de l'opérationnel. Et vous-même, quel effet ça vous a de voir sur le combo, le combo c'est le petit écran,
07:07 de voir cette scène se rejouer, votre scène si j'ose dire.
07:11 Ça n'a pas été la plus sensible pour moi.
07:13 Ah bon ?
07:14 Non.
07:15 Laquelle a été la plus sensible ?
07:16 Le procès.
07:17 Ça a été une journée où déjà la veille j'étais rempli d'émotions et je pleurais avec le sourire
07:22 parce qu'en fait j'étais tellement heureux de repartir le lendemain dans ce tribunal pour entendre cette libération.
07:30 Et il y avait ton avocat d'ailleurs.
07:31 Et il y avait mon avocat qui est figurant.
07:33 Et cette scène, elle m'émeut, c'est celle quand je libère ma parole devant mes parents
07:40 parce que j'ai encore aujourd'hui beaucoup de peine pour eux qui sont dans une culpabilité énorme.
07:45 Évidemment, parce qu'ils n'ont rien vu, ils ne comprenaient pas ce qui est arrivé pour vous,
07:48 quand bien même vous ne leur parliez pas.
07:50 J'ai trouvé une déclaration de vous Sébastien Boyle très étonnante pour moi.
07:52 Vous dites "si je devais refaire l'histoire, ça peut choquer mais je ne changerais pas une virgule".
07:56 Ça surprend.
07:58 Vous ne regrettez pas ce que vous avez subi ?
08:01 Non, parce que ce que j'en ai fait aujourd'hui et ce qu'on en fait aujourd'hui quotidiennement...
08:06 Aujourd'hui j'ai publié un texte où je parle au petit Sébastien, je le remercie d'avoir parlé.
08:12 Mais vraiment, quand on voit toutes ces victimes que l'on libère grâce à ce témoignage, c'est extraordinaire.
08:19 Je vais dire ce que vous faites aujourd'hui.
08:21 Votre agresseur a d'abord été condamné à 10 ans de prison, c'est en 2013,
08:24 et puis vous avez monté cette association colosse au pied d'argile
08:27 qui vient en aide aux victimes d'agressions sexuelles, de viols et même de bizutages.
08:31 Il y a un numéro, le 0558 48 40 48.
08:34 Je sais, je l'ai dit vite, mais je parle vite, mais vous pouvez tout réécouter sur Europe 1.fr.
08:38 Et puis à l'occasion de la diffusion du film, le 119, là c'est facile,
08:41 le numéro d'appel pour l'enfance en danger va augmenter ses effectifs pendant quelques jours.
08:46 Un grand merci à tous les deux d'être venus dans Culture Média.
08:49 Stéphanie Murat et Sébastien Bouaille, d'un mot Sébastien ?
08:51 - Un mot. Ce film montre que les hommes aussi ont pu être victimes.
08:54 On a lancé un questionnaire dédié aux hommes victimes qui sont invisibilisés aujourd'hui.
08:59 Donc vous êtes un homme victime, n'hésitez pas à parler, n'hésitez pas à remplir ce questionnaire
09:03 qui est dédié pour vous, enfin.
09:05 - Merci beaucoup, merci d'avoir été avec nous. Culture Média continue.
09:10 Après les infos de 10 heures, notre invitée c'est la comédienne Agnès Jaoui.
09:13 Vous la connaissez Stéphanie Murat ? Vous m'avez dit que vous la connaissiez très bien, Agnès.
09:16 - Très bien, oui. - Voilà, elle a mis son casque pour dire très bien.
09:19 - Et je l'aime, et je l'aime.
09:21 - Qui la met en scène dans une masterclass, ça s'appelle "Le cours de la vie".
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