00:00 Bonjour, je m'appelle Victoire Doxère, je suis comédienne et autrice du livre "Jamais assez maigre"
00:05 qui dénonce les dictats de la maigreur dans le milieu de la mode.
00:08 J'ai écrit ce livre qui a été publié en 2016 parce que j'étais mannequin lorsque j'avais 17-18 ans
00:13 et j'ai sombré dans l'anorexie à ce moment-là parce qu'en fait je rêvais pas du tout de faire ce milieu-là
00:19 mais j'ai été repérée dans la rue quand j'avais 17 ans, je passais mon bac
00:23 et on m'a demandé de rentrer dans une taille 32 alors que je fais 1m78
00:29 et j'ai donc dû perdre énormément de poids pour répondre aux critères de beauté
00:34 et j'ai voulu dénoncer tout ce qui se passe là-dedans, tous les abus, qu'ils soient financiers, émotionnels, physiques
00:42 pour que toutes les jeunes filles qui s'identifient au monde de la mode ne croient pas au milieu du rêve
00:48 et tout ce qu'on nous fait croire parce que derrière les paillettes malheureusement
00:51 il y a beaucoup de malheurs et beaucoup de destructions
00:54 et ensuite ça prend aussi beaucoup de temps effectivement de se reconstruire
00:57 parce que ça peut faire rêver de penser que correspondre à cet idéal c'est beau et magique
01:04 alors qu'en fait moi j'ai fini en hôpital psychiatrique après une tentative de suicide
01:09 simplement pour correspondre à cet idéal et on pense aussi que c'est un choix parfois ou une faiblesse
01:18 ou juste pour correspondre à quelque chose ou que c'est une maladie superficielle
01:24 alors que l'anorexie c'est une maladie mentale donc c'est jamais un choix, c'est jamais une faiblesse
01:29 c'est quelque chose qui nous arrive malgré nous, c'est à dire que moi par exemple j'ai commencé à faire un simple régime
01:35 et ensuite j'entendais vraiment cette petite voix dans ma tête que j'appelle la salope dans mon livre
01:39 parce que c'est comme si j'avais une doux personnalité
01:42 et c'est à dire que je savais que ce n'était pas sain de me restreindre mais c'était impossible de faire autrement
01:50 et j'avais une peur constante, une anxiété et je ne pouvais pas me retenir de faire autrement
01:56 parce que j'avais peur sans arrêt et au départ c'était mes bookers, donc les agents qui m'encouragent
02:01 c'est à dire que dès que je revenais dans l'agence on m'applaudissait dès que j'avais perdu du poids
02:06 j'étais prise à de plus en plus de défilés, le plus maigre j'étais, le plus je travaillais
02:11 et donc forcément c'était hyper insidieux mais ça m'encouragait d'aller dans cette voie
02:17 et maintenant c'est ce qu'on voit de plus en plus aussi avec les réseaux sociaux
02:20 parce qu'il y a cette incitation à la comparaison aussi
02:23 et donc on n'est jamais heureuse finalement dans son corps, on se compare aux autres etc
02:27 et donc c'est très difficile de sortir de ça
02:30 et c'est pour ça qu'aujourd'hui je travaille, je milite j'allais dire pour le non-jugement c'est sûr
02:36 et la bienveillance parce qu'on peut toutes ne pas s'aimer pour quelque chose
02:41 et on renvoie aussi une image très différente de ce qu'on ressent à l'intérieur
02:46 j'ai jamais rencontré une mannequin qui se sentait bien dans sa peau
02:49 c'est à dire que moi par exemple je pouvais renvoyer de l'extérieur une soi-disant image de perfection
02:55 lorsque j'étais mannequin parce que je correspondais à ces idéaux de beauté, à une maigreur extrême
03:00 je rentrais dans ce fameux 32 et donc j'étais soi-disant parfaite
03:04 et de l'extérieur d'ailleurs on me disait "t'es prise à tous les défilés, t'es parfaite, tu corresponds à tout"
03:09 mais moi j'ai jamais été aussi malheureuse et j'ai jamais été aussi mal dans ma peau
03:13 et je voyais du gras partout et parce que c'est ce qu'on appelle d'ailleurs la dysmorphophobie
03:17 c'est à dire qu'on se voit bien plus grosse qu'on est, j'avais l'impression d'avoir des bourrelets partout
03:24 et plus je maigrissais, plus je me trouvais grosse
03:26 et donc il y avait ce truc où moi je me détestais, j'avais une estime de moi qui n'arrêtait pas de se détériorer
03:31 et donc si par exemple quelqu'un pouvait me dire "ah mais t'es belle" ou etc
03:34 je disais "mais pas du tout, j'ai tel ou tel défaut"
03:36 et parce que dans la mode de toute façon on ne nous trouvait que des défauts
03:40 il y avait toujours quelque chose qui n'allait pas
03:42 d'ailleurs on est photoshopés en permanence
03:44 donc c'est à dire que je maigrissais et pour les défilés c'était très bien
03:47 parce qu'il faut être seulement un porte-manteau
03:49 mais pour les photoshoot ensuite on allait me rajouter de la poitrine, me rajouter des joues
03:54 gommer telle ou telle partie
03:55 ou ça pouvait être par exemple les jambes d'une mannequin, le buste d'une autre, le visage d'une troisième
04:00 donc tout est faux
04:01 mais ensuite, ça c'est ce qui est terrible je trouve dans le rapport entre femmes
04:06 les mannequins peuvent apparaître comme une menace pour certaines autres femmes
04:10 alors qu'elles se détestent déjà elles-mêmes
04:13 et donc il y a ce truc de "ah bah elle, elle est belle, on va pas l'aimer ou la rabaisser"
04:18 mais elles se détestent déjà elles-mêmes
04:20 et il y a beaucoup ce truc je trouve entre femmes de...
04:23 encore une fois, on revient à ce truc de comparaison sur les réseaux sociaux
04:26 où il faudrait plutôt admirer chez les autres ce qu'on n'a pas
04:30 mais ça revient pas forcément au physique, c'est comme pour tout
04:33 c'est plutôt valoriser l'unicité de chacun
04:36 et les qualités et ce que quelqu'un d'autre a qu'on n'a pas
04:40 c'est plutôt, oui, quelque chose à valoriser, à encourager et à ne pas prendre comme une menace pour nous
04:46 mais ça c'est un truc de la société de toute façon d'essayer de nous monter tous les uns contre les autres
04:51 aux Etats-Unis, il y avait moins de maigreurs
04:53 la maigreur est la pire en France
04:55 parce que la haute couture, c'est quand même vraiment le truc des grandes maisons françaises
05:00 parce qu'aux Etats-Unis, ils ont aussi des trucs plus commerciaux
05:02 où ils acceptent plus de formes
05:04 j'ai été refusée aux Etats-Unis parce que j'étais trop maigre
05:06 alors qu'en France, vraiment, c'est la maigreur extraordinaire
05:11 enfin, c'est ultra valorisé
05:13 et aujourd'hui, en France, il y a encore ce truc
05:16 même si toutes les marques un peu mainstream, machin, acceptent beaucoup plus la diversité, etc.
05:22 on reste dans l'extrême maigreur pour les marques françaises de haute couture
05:26 donc le terreau de la maigreur, c'est quand même Paris
05:29 moi, dans la mode, je ne me suis jamais rendue compte que quelque chose n'allait pas par rapport à mon alimentation
05:35 c'est ça qui est terrible, parce qu'on était toutes dans des troubles du comportement alimentaire
05:39 et c'est-à-dire qu'on se donnait même des trucs que je ne donnerais pas
05:42 parce qu'on finit à l'hôpital à cause de ça
05:45 mais c'est vraiment un comportement qui est encouragé
05:48 parce qu'on nous demande d'être de plus en plus maigre
05:50 moi, ce qui a été le déclic, pour m'en sortir, c'est vraiment, malheureusement, la déshumanisation
05:56 c'est ce qui a été le plus difficile pour moi
05:58 c'est-à-dire qu'on me poussait dans le dos pour avancer
06:01 on me repassait à même la peau
06:03 on me plantait des épingles dans la peau
06:07 on m'arrachait les cheveux, les ongles
06:09 mes cheveux ont mis 5 ans à repousser à cause des conséquences de l'anorexie
06:13 mais aussi parce qu'on vous met de la glue pour un défilé
06:16 et puis ensuite on vous lisse par-dessus et puis on vous crête par-dessus à un autre défilé
06:20 donc vous n'êtes pas du tout considérés comme un être humain
06:22 et je n'aimais pas du tout aussi la personne que je devenais
06:25 enfin je trouve que ça faisait naître en moi les pires sentiments et comportements
06:30 parce qu'on subissait tellement d'abus
06:32 qu'on le reproduisait aussi sur les autres
06:34 parce qu'on renvoyait la violence qu'on nous faisait subir
06:37 et donc c'est plutôt tous ces trucs-là qui m'ont permis de m'en sortir
06:41 et je pense que j'avais trop faim aussi au bout d'un moment
06:44 mais faim à tous les sens du terme
06:46 et je dis souvent ça, j'avais faim d'humanité
06:48 et donc je me suis mise à manger, manger, manger
06:50 en revanche à ne plus pouvoir m'arrêter
06:52 donc je suis vraiment passée de l'anorexie, la restriction à la boulimie
06:56 et mon corps m'a sauvée dans le sens où j'ai grossi
06:59 donc je ne pouvais plus rentrer dans les vêtements
07:01 et c'est ça qui m'a permis après de sortir de ce milieu
07:04 l'impact émotionnel, physique, psychologique, c'est très lourd
07:09 c'est pour ça d'ailleurs que j'ai voulu écrire un livre
07:11 parce que je me disais si ça peut aider au moins une personne à ne pas vivre ça
07:15 ce sera toujours ça de gagné
07:16 parce que je pense que c'est essentiel de faire de la prévention
07:19 parce que guérir de ça, c'est évidemment possible et heureusement
07:23 mais c'est long et compliqué quand même
07:26 si on peut ne pas le vivre, c'est mieux
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