00:00 C'est une des pièces où on a été torturés.
00:02 De juillet 1989 à juillet 1992.
00:06 Lors de ces trois années de placement en famille d'accueil,
00:09 nous avons été victimes de sévices, torturés actes de barbarie,
00:13 ma sœur et moi-même, ainsi que les autres enfants qui étaient placés avec nous.
00:18 Nous avions toutes les deux 4 ans et 6 ans.
00:21 Quand on arrive dans cette famille, au début ça se passe plutôt bien,
00:23 on est bien accueillis, on découvre une grande et belle maison.
00:26 Au moment de notre arrivée, il y a déjà deux petits enfants qui sont présents.
00:30 Un petit garçon, Salim, et sa petite sœur de 1 an, Sonia.
00:35 On ne sait pas trop où on est, mais on y est, on accepte.
00:38 Et puis très rapidement, les choses vont se détériorer.
00:42 Très vite, lors de notre arrivée chez notre famille d'accueil,
00:47 on entend des cris, on entend des hurlements d'enfants,
00:51 on entend un bébé se faire torturer.
00:53 Et c'est là qu'on arrive et qu'on fait face à une scène extrêmement violente,
00:59 puisqu'on tombe sur un petit bébé qui avait 11 mois à l'époque,
01:04 en train d'être agressé.
01:07 Notre famille d'accueil était en train de lui enfoncer un bâton dans les fesses.
01:13 Donc on se retrouve toutes les deux face à cette scène,
01:17 on essaie d'aider comme on peut,
01:19 je mets des coups de pied, je crache sur ma famille d'accueil pour qu'elle lâche le bébé,
01:22 il y avait des excréments de partout.
01:25 Ce qui se passe, c'est qu'au moment de cette découverte, de cette scène atroce,
01:30 elle commence à nous emmener dans la salle de bain,
01:32 donc elle m'emmène en premier, elle me traîne dans la salle de bain,
01:35 et elle commence le premier sévice sur nous.
01:38 Donc une douche froide, une noyade dans la douche, dans la baignoire plus précisément.
01:44 Et j'appelais ma petite soeur au secours et elle me dit "tu veux ta soeur ?"
01:47 Elle récupère ma petite soeur et elle noie ma soeur devant moi.
01:51 C'était des minutes qui étaient interminables.
01:55 Le matin on se réveillait, on ne savait pas trop comment allait se dérouler la journée,
02:05 c'était souvent au rythme des sévices.
02:08 Moi j'ai vraiment des souvenirs de tous les premiers sévices, de toutes mes premières fois,
02:12 particulièrement l'entonnoir qui a été très traumatisant pour moi et qui l'est toujours à l'heure actuelle.
02:17 C'était, pour vous raconter, un jour où j'ai vomi sur le mur de la cuisine,
02:24 ça l'a mis hors d'elle et le réflexe qu'elle a eu c'était de chercher comment soulager sa colère.
02:30 Et ça a été d'écraser la nourriture, de la mélanger avec du lait,
02:34 de sortir un entonnoir et de me gaver avec.
02:37 Sauf que quand elle avait un nouveau sévice en tête, après ça devenait un quotidien.
02:41 C'était quelque chose qu'elle répétait sans cesse.
02:44 Au début les gavages à l'entonnoir ça se passait dans la cuisine,
02:47 sauf que je salissais beaucoup vu que je vomissais, je régurgitais.
02:51 Donc après c'était dans les toilettes.
02:53 Je pense que c'était une façon de m'humilier encore plus
02:57 et puis d'éviter de trop salir la cuisine, certainement.
03:01 Aujourd'hui ça a des conséquences sur ma manière de m'alimenter au quotidien.
03:04 Je ne peux pas manger comme tout le monde.
03:06 J'ai une blessure au niveau de la gorge, certainement due à l'entonnoir.
03:10 Tout ce que je mange doit être mixé, puis passé au chinois.
03:13 Je n'ai aucun morceau pour que ça puisse passer dans ma gorge
03:15 et que je puisse avoir le geste correctement.
03:17 Ici c'est ma sœur qui n'arrive pas à rentrer dans la cave.
03:20 On a été chez les nouveaux propriétaires. Ils nous ont permis de rentrer.
03:24 Là c'était l'année dernière, j'étais complètement amaigrie.
03:27 J'avais besoin de marcher un petit peu là où on était torturés
03:32 pour essayer de surmonter mes démons du passé.
03:37 On était fréquemment enfermés dans la cave.
03:41 J'ai passé des nuits entières à dormir dans une pièce qui ressemble à une grotte.
03:50 Je venais à peine d'avoir 6 ans.
03:52 Tu te retrouves enfermée à dormir dans une cave.
03:55 Il fait froid, tu as le froid qui te brûle la peau.
03:57 Tu as un lit de camp qui t'attend comme guise de couchage.
04:00 C'est ce qu'on a vécu pendant 3 ans.
04:02 Cette cave c'était un endroit atroce parce que tu as l'impression d'être morte.
04:07 Tu peux crier, il n'y a personne qui va venir te délivrer.
04:10 Tu attends et tu passes des nuits complètes.
04:13 Cette cave c'était un tombeau. On était enterré vivante quand on y était.
04:16 C'était sous la terre.
04:18 Parfois on passait des soirées apéro, ce qu'ils appelaient les soirées apéro.
04:29 On buvait de l'alcool. C'était pareil, c'était normal pour nous,
04:33 des petites filles de 4 et 6 ans, de boire de l'alcool.
04:35 C'était du malibu avec un petit peu de jus de fruits.
04:38 On ne se rendait pas vraiment compte.
04:40 Sauf qu'après les soirées apéro, on ne se souvient pas trop de ce qui se passait.
04:45 C'était un peu comme un trou noir.
04:47 Lors de mes déclarations auprès de l'organisme de placement,
04:51 de la psychologue, d'éducatrice, j'avais 6 ans.
04:57 J'ai parlé dès le départ, sauf qu'on m'a coupée.
05:02 On m'a coupée dans mon signalement.
05:05 Et le soir quand je retrais, c'était "Lina t'as parlé, t'as parlé".
05:09 Vous savez quand vous le faites une fois, deux fois,
05:12 et que finalement quand tu rentres le soir,
05:15 que tu sais que tu vas te refaire torturer, que tu vas dormir dans la cave,
05:17 tu ne peux plus parler.
05:19 Personne n'est venu voir si on allait bien.
05:22 Personne n'est venu nous donner un petit peu d'amour,
05:24 nous donner de l'amour entre nous.
05:25 Heureusement que le mercredi, on avait l'échappatoire de passer du temps avec notre mère.
05:30 Ensuite, on a eu les week-ends.
05:32 A aucun moment on n'a parlé à notre mère,
05:35 parce qu'on profitait du moment présent,
05:38 et puis au-dessus de notre tête, on avait toujours la crainte.
05:42 Monique nous menaçait tellement de faire du mal à notre mère,
05:46 de nous faire du mal, qu'on revienne chez elle,
05:48 que le "dit" c'était de se taire.
05:51 En 92, à notre retour chez nos parents,
05:54 les seules séquelles que j'ai gardées, c'est de la difficulté à manger la viande.
05:59 Sinon, tout va bien, pour ma sœur aussi.
06:02 On vit, on est heureuse, on profite, enfin.
06:05 On a gardé le silence.
06:07 On a gardé le silence jusqu'en 2002,
06:09 jusqu'au moment où la gendarmerie est venue nous chercher.
06:13 On apprend par la gendarmerie, suite à une convocation,
06:17 que notre petit frère de placement Arnaud a été victime de choses.
06:23 Il ne rentre pas dans les détails,
06:25 mais il nous demande de leur dire ce qui s'est passé là-bas.
06:29 Et c'est à ce moment-là qu'on fait des révélations,
06:32 chacune dans un bureau différent.
06:35 C'était très compliqué.
06:37 Un des gendarmes m'a dit que les sévices que nous avions subis,
06:41 ma sœur et moi-même, ainsi que les autres enfants,
06:44 sont des sévices dignes de Guantanamo.
06:46 D'ailleurs, aujourd'hui, on est là pour en parler,
06:48 mais je ne sais même pas comment on a réussi à s'en sortir.
06:52 Et puis, au bout d'un moment, finalement, on apprend
06:55 que ça a été classé sans suite.
06:58 En 2019, quand on s'aperçoit que finalement,
07:00 on n'a jamais été constitué parti civil,
07:02 on prend un avocat, on porte plainte et on relance la machine.
07:05 On repart à zéro, encore une fois.
07:07 On a simplement une juge d'instruction qui, enfin,
07:10 a pris en charge le dossier et on attend la suite.
07:13 Malgré tout ce qu'on a vécu,
07:16 on s'en est quand même sorti, on s'en sort.
07:19 Et je ne sais pas si c'est bien que mal,
07:21 mais j'ai une carrière professionnelle.
07:23 Ma petite sœur, malheureusement, elle ne peut pas travailler.
07:26 Je ne me nourris pas suffisamment.
07:28 Je peux à tout moment ne pas assumer une journée de travail.
07:32 Donc c'est très compliqué, d'autant plus que j'ai trois enfants en bas âge
07:35 et que je ne laisserai jamais mes enfants être gardés par qui que ce soit.
07:38 Et donc voilà, aujourd'hui, on ne lâchera pas.
07:41 On continuera de se battre pour nous et pour les autres enfants
07:44 pour que ça n'arrive plus.
07:46 Et ce combat-là que nous sommes en train de mener,
07:49 on a une association et on continuera de se battre pour les autres.
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