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  • il y a 16 ans

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00:00Comme ça. Moi, je n'avais jamais rien dit, rien.
00:03C'est Arthur Gannat qui m'a fait parler.
00:05Arthur, un étudiant à Carabin, lui aussi un camarade.
00:09On se rencontre donc pas ce cliché. C'était après le déjeuner.
00:12Il veut me parler, je l'écoute.
00:14Restons pas dehors, il me dit rentre.
00:16Je rentre avec lui.
00:19Alors on remarque qu'il n'y avait personne dans les rues à cause de la chaleur.
00:22Pas de voiture, rien.
00:24Quand il fait très froid non plus, il n'y a personne dans les rues.
00:27C'est lui-même que je m'en souviens qu'il m'avait dit à ce propos.
00:30Les gens de Paris ont toujours l'air d'être occupés,
00:33mais en fait, ils se promènent du matin au soir.
00:36La preuve, c'est que lorsqu'il ne fait pas bon à se promener trop froid ou trop chaud,
00:40on ne les voit plus.
00:41Ils sont tous dedans à prendre des cafés-crèves et des bocs.
00:45Bien fiers alors d'avoir fait soigner ces vérités utiles,
00:48on est restés là, assis, ravis, à regarder les dames du café.
00:55Justement, la guerre approchait de nous deux sans qu'on s'en soit rendu compte.
00:58Et je n'avais plus la tête très solide.
01:02Et puis j'étais ému aussi parce que le garçon m'avait un peu traité de sordide à cause du pourboire.
01:08Enfin, nous nous réconciliâmes avec Arthur pour finir tout à fait.
01:13On était du même avis sur presque tout.
01:15C'est vrai, tu as raison en somme que j'ai convenu qu'on s'y dit,
01:19mais enfin, on est tous assis sur une grande galère, on rame tous à tour de bras,
01:24tu ne peux pas venir me dire le contraire.
01:26Et qu'est-ce qu'on en a ? Rien !
01:28Des coups de triques seulement, des misères, des bobards et puis des vacheries encore.
01:32On travaille, qu'ils disent.
01:34C'est ça encore qui est plus infeucte que tout le reste de leur travail.
01:37On est en bas dans les cales à souffler de la gueule,
01:40plus en sointant des rouspignoles.
01:42Et puis voilà, en haut sur le pont, au frais,
01:45il y a les maîtres qui ne s'en font pas avec des belles femmes roses et gonflées de partout sur les genoux.
01:49Alors, on nous fait monter sur le pont,
01:53alors ils mettent leur chapeau haute forme,
01:55et puis ils nous en mettent un bon coup de la gueule comme ça.
01:57Bande de charognes, c'est la guerre qu'ils font.
02:00On va les aborder, les saligots qu'ils ont sur la patrie numéro 2.
02:03Et on va leur faire sauter la caisse.
02:05Allez, allez, il y a tout ce qu'il faut à bord, tous en cœur.
02:09Venez voir d'abord un bon coup et que ça tremble.
02:11Vive la patrie numéro 1 !
02:13Qu'on vous entende de loin.
02:15Celui qui gueulera le plus fort, il aura la médaille et la drachie du bon Jésus.
02:19Nom de Dieu !
02:20Et puis, ceux qui ne voudront pas crever sur mer,
02:22ils pourront toujours aller crever sur terre.
02:24Et c'est bien fait, plus vite, encore qu'ici.
02:27C'est tout à fait comme ça que m'approuvait Arthur.
02:30Décidément devenu facile à convaincre.
02:33Mais, je ne vois pas que juste devant le café,
02:38où nous étions à table, un régiment se met à passer.
02:41Et avec le colonel par devant, sur son cheval.
02:45Et même qu'il avait l'air bien gentil et richement gaillard, le colonel.
02:49Moi, je ne fis qu'un bon d'enthousiasme.
02:52Je vais voir si c'est ainsi que je crie à Arthur.
02:55Et bien, voici parti m'engager.
02:57Et au pas de course encore.
02:59T'es rien con, Ferdinand, qui me crie lui Arthur autour,
03:02vexé sans aucun doute par l'effet de mon héroïsme sur tout le monde qui nous regardait.
03:07Eh, ça m'a un peu froissé qu'ils prennent la chose ainsi.
03:10Mais ça ne m'a pas arrêté.
03:11J'étais au pas.
03:12J'y suis, j'y reste, quand je m'a dit.
03:15On verra bien, il n'y avait que j'ai même encore eu le temps de lui crier
03:18avant qu'on tourne la rue avec le régiment derrière le colonel et sa musique.
03:22Ça s'est fait exactement ainsi.
03:23Alors, on a marché longtemps.
03:27Il n'y en avait plus qu'il y en avait encore des rues.
03:30Et puis, dedans, des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements
03:34et qui lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares, des pleines églises.
03:40Ah, il y en avait des patriotes.
03:43Et puis, il s'est mis à y en avoir moins, les patriotes.
03:47La pluie est tombée et puis encore de moins en moins.
03:50Et puis, plus du tout d'encouragement, plus un seul, sur la route.
03:56Nous n'étions donc plus rien qu'entre nous, les uns derrière les autres.
04:00La musique s'était arrêtée.
04:03En résumé, que je me suis dit alors,
04:05quand on a vu comment ça tournait, c'est plus drôle.
04:08Mais c'est tout à recommencer.
04:10J'allais m'en aller.
04:12Mais trop tard.
04:14Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous, les civils.
04:18« On était fait, comme des rats ! »
04:22Une fois qu'on y est, on y est bien.
04:24Ils nous firent monter à cheval et puis, au bout de deux mois, qu'on était là-dessus, remis à pied.
04:29Peut-être à cause que ça coûtait trop cher.
04:32Enfin, un matin, le colonel cherchait sa monture.
04:35Son ordonnance était partie avec.
04:37On ne savait où, dans un petit endroit sans doute,
04:40où les balles passaient moins facilement qu'au milieu de la route.
04:42Car c'est là, précisément, qu'on avait fini par se mettre, le colonel et moi, au beau milieu de la route,
04:49moi tenant son registre où il inscrivait des ordres.
04:54Tout au loin, sur la chaussée, aussi loin qu'on pouvait voir,
04:57il y avait deux points noirs, au milieu, comme nous.
05:00Mais c'était deux Allemands, bien occupés à tirer depuis un bon quart d'heure.
05:04Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux gens-là tiraient.
05:09Les Allemands aussi, peut-être, qu'ils savaient.
05:12Mais moi, vraiment, je ne savais pas.
05:15La guerre, en somme, c'était tout ce qu'on ne comprenait pas.
05:19Ça ne pouvait pas continuer.
05:21Il s'était donc passé dans ces gens-là quelque chose d'extraordinaire
05:24que je ne ressentais, moi, pas du tout.
05:28J'avais comme envie, malgré tout, d'essayer de comprendre leur brutalité.
05:31Mais plus encore, j'avais envie de m'en aller.
05:34Ah, énormément, absolument.
05:37Tellement tout cela m'apparaissait soudain comme l'effet d'une formidable erreur.
05:42Dans une histoire pareille, il n'y a rien à faire.
05:44Il n'y a qu'à foutre le camp, que je me disais, après tout.
05:47Au-dessus de nos têtes, à deux millimètres, à un millimètre peut-être, des tempes,
05:52venaient vibrer l'un derrière l'autre ces longs fils d'acier
05:55tentants que tracent les balles qui veulent vous tuer dans l'air chaud d'été.
05:59Jamais je ne m'étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce soleil.
06:07Une immense, universelle moquerie.
06:11Je n'avais que vingt ans d'âge à ce moment-là.
06:14Le vent s'était levé, brutal, de chaque côté des talus.
06:17Les peupliers mêlaient leur rafale de feuilles aux petits bruits secs qui venaient de là-bas sur nous.
06:22Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse.
06:25Mais tout en nous entourant de mille morts, on s'en trouvait comme habillés.
06:29Je n'osais plus remuer.
06:32Ce colonel, c'était donc un monstre.
06:35À présent, j'en étais assuré.
06:37Mais pire qu'en recrus.
06:39Il n'imaginait pas son trépas.
06:41Je consciais en même temps qu'il devait y en avoir beaucoup, des comme lui, dans notre armée.
06:45Des braves et puis tout autant, sans doute, dans l'armée d'en face.
06:48Qui savait combien ? Un, deux, plusieurs millions peut-être en tout.
06:53Dès lors, ma frousse devint panique.
06:57Avec les êtres semblables, cette imbécilité infernale pouvait continuer indéfiniment.
07:03Pourquoi s'arrêterait-il ?
07:05Jamais je n'avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses.
07:09On est plus sot de l'horreur comme on l'est de la volupté.
07:12Comment aurais-je pu me douter, moi, de cette horreur en quittant la place Clichy ?
07:18Qui aurait pu prévoir, avant d'entrer vraiment dans la guerre,
07:21tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ?
07:27À présent, j'étais pris dans cette fuite en masse,
07:30vers le meurtre en commun, vers le feu.
07:33Ça venait des profondeurs et c'était arrivé.
07:37Le colonel ne bronchait toujours pas.
07:39Je le regardais recevoir sur le talus des petites lettres du général
07:43qu'il déchirait ensuite menues, les ayant lues sans hâte, entre les mâles.
07:49Dans aucune d'elles, il n'y avait donc l'ordre d'arrêter de nez cette abomination.
07:54On ne lui disait donc pas d'en haut qu'il y avait méprise.
07:59Abominable erreur, mal donne.
08:01On s'était trompé que c'était des manœuvres pour rire qu'on avait voulu faire
08:05et pas des assassinats.
08:07« Mais non ! Continuez, car l'élève ! Vous êtes dans la bonne voie ! »
08:12Voilà sans doute ce que lui écrivait le général des entrailles de la division de notre chef à tous,
08:18dont il recevait une enveloppe chaque cinq minutes
08:20par un agent de liaison que la peur rendait chaque fois un peu plus vert et foireux.
08:26J'en aurais fait mon frère peureux de ce garçon-là,
08:29mais il n'en avait pas le temps de fraterniser non plus.
08:31Donc, pas d'erreur.
08:33Ce qu'on faisait à se tirer dessus comme ça, sans même se voir, n'était pas défendu.
08:39Cela faisait partie des choses qu'on peut faire sans mériter une bonne engueulade.
08:44C'était même reconnu, encouragé, sans doute par les gens sérieux,
08:49comme le tirage aux sœurs, les fiançailles, la chasse à court.
08:52Rien à dire.
08:54Je venais de découvrir d'un coup la guerre toute entière.
08:58J'étais dépucelé.
09:00Je vaut être à peu près seul devant elle, comme je l'étais à ce moment-là,
09:04pour bien la voir, la vache.
09:06En face, les deux profils.
09:09On venait d'allumer la guerre entre nous et ceux d'en face,
09:11et à présent ça brûlait,
09:13comme le courant entre les deux charbons dans la lampe à arc,
09:16et il n'était pas près de s'éteindre, le charbon.
09:19On y passerait tous.
09:21Le colonel comme les autres.
09:22Tout Marion qu'il semblait être.
09:24Et sa carne ne ferait pas plus de rôti que la mienne,
09:26quand le courant dans la face n'y passera entre les deux épaules.
09:30Combien de temps faudrait-il qu'ils durent leur délire
09:33pour qu'ils s'arrêtent, épuisés enfin, ces monstres ?
09:37Combien de temps, en accès comme celui-ci, peut-il bien durer ?
09:40Des mois ? Des années ?
09:42Combien ? Peut-être jusqu'à la mort de tout le monde, de tous les fous ?
09:46Jusqu'au dernier ?
09:47Et puisque les événements prenaient ce tour désespéré,
09:49je me décidais à risquer le tout pour le tout,
09:51à tenter la dernière démarche, la suprême.
09:54Essayez, moi, tout seul, d'arrêter la guerre.
09:57Au moins dans ce coin-là où j'étais.
09:59Le colonel déambulait à deux pas.
10:03J'allais lui parler.
10:04Jamais je ne l'avais fait.
10:06C'était le moment d'oser.
10:07Là où nous en étions, il n'y avait presque plus rien à perdre.
10:11Qu'est-ce que vous voulez ? me demanderait-il.
10:13Très surpris, bien sûr, par mon audacieuse interruption.
10:17Je lui expliquerai alors les choses telles que je les concevais.
10:21On verra ce qu'il en pensait, lui.
10:23Le tout, c'est qu'on s'explique dans la vie.
10:25À deux, on y arrive mieux que tout seul.
10:28J'allais faire cette démarche décisive
10:30quand, à l'instant même, arriva vers nous au pas de gymnastique,
10:33fourbu, un cavalier à pied, comme on disait alors,
10:37avec son casque renversé à la main, comme Belisère,
10:41et puis tremblant et bien souillé debout,
10:43le visage plus verdâtre encore que celui de l'autre agent de liaison.
10:46Il bradouillait et semblait éprouvé comme un mal inouï, ce cavalier,
10:51à sortir d'un tombeau et qu'il en avait tout mal au cœur.
10:55Il n'aimait donc pas les balles, ce fantôme, lui non plus.
10:58Les prévoyait-il comme moi ?
11:00Qu'est-ce que c'est ?
11:01L'arrêtait d'être le colonel, brutal, dérangé,
11:04en jetant dessus, se revenant, une espèce de regard en acier.
11:09De le voir ainsi, cet ignoble cavalier,
11:11dans une tenue aussi peu réglementaire,
11:13et tout foirant d'émotion,
11:16mais ça le courossait fort, notre colonel.
11:19Il n'aimait pas cela du tout, la peur, c'était évident.
11:22Sous ce regard d'opprobre, le messager vacillant
11:26se remit au garde-à-vous,
11:28des petits doigts sur la couture du pantalon,
11:30comme il se voit dans ses camins.
11:33Il oscillait ainsi, raidit sur le talus,
11:35la transpiration lui coulant le long de la jugulaire.
11:38Ses mâchoires tremblaient si fort
11:40qu'il en poussait des petits cris avortés,
11:42tel un petit chien qui rêve.
11:44On ne pouvait démêler s'il voulait nous parler
11:45ou bien s'il pleurait.
11:48Nos Allemands accroupis au fin bout de la route
11:50venaient justement de changer d'instrument.
11:53C'était la mitrailleuse
11:54qu'ils poursuivaient à présent leurs sottises.
11:57Ils en craquaient comme de gros paquets d'allumettes,
12:00et tout autour de nous venaient voler
12:02des esseins de balles rageuses,
12:03pointilleuses comme des guêpes.
12:06L'homme arriva tout de même à sortir de sa bouche
12:08quelque chose d'articulé.
12:10Le maréchal d'Ilogy-Barrous vient d'être tué,
12:12mon colonel, qui dit, tout d'entrée.
12:15Et alors, il était tué en allant chercher
12:18le fourgon à pain sur la route des études,
12:21mon colonel.
12:22Et alors ?
12:23Il a été éclaté par un obus.
12:26Et alors, mon dieu ?
12:28Et voilà, mon colonel.
12:30C'est tout ?
12:31Oui, c'est tout, mon colonel.
12:33Et le pain ?
12:34Demanda le colonel.
12:36Ce fut la fin de ce dialogue
12:38parce que je me souviens bien
12:39qu'il a eu le temps de dire tout juste
12:41et le pain.
12:43Et puis ce fut tout.
12:44Après ça, rien que du feu
12:46et puis du bruit avec.
12:48Mais alors, un de ces bruits,
12:49comme on ne croirait jamais
12:50qu'il en existe,
12:51on en a eu tellement plein des yeux,
12:53les oreilles, le nez, la bouche,
12:55tout de suite du bruit
12:56que je croyais bien que c'était fini.
12:58Que j'étais devenu du bruit
12:59et du feu moi-même.
13:02Et puis non,
13:03le feu est parti.
13:05Le bruit est resté longtemps dans ma tête.
13:07Et puis les bras et les jambes
13:08qui tremblaient
13:09comme si quelqu'un
13:10voulait secouer de par derrière.
13:12Ils avaient l'air de me quitter
13:14et puis ils me sont restés
13:16quand même, mes membres.
13:18Dans la fumée
13:18qui piquait les yeux encore
13:20pendant longtemps,
13:21l'odeur pointue
13:22de la poudre et du soufre
13:23nous restait comme pour tuer
13:24les punaises
13:25et les puces de la terre entière.
13:28Tout de suite après ça,
13:29j'ai pensé au maréchal
13:30des logis Barousse
13:31qui venait d'éclater
13:32comme l'autre
13:32nous l'avait appris.
13:33Ah ben c'était une bonne nouvelle.
13:35Tant mieux que je pensais
13:36tout de suite ainsi.
13:37C'est une bien grande charogne
13:39en moins dans le régiment.
13:40Il avait voulu me faire passer
13:41au conseil
13:42pour une boîte de conserve.
13:44Chacun sa guerre
13:45que je me dis.
13:46De ce côté-là,
13:47faut en convenir
13:47de temps en temps
13:48elle avait l'air
13:48de servir à quelque chose
13:50la guerre.
13:51J'en connaissais bien
13:51encore trois ou quatre
13:52dans le régiment
13:53de sacrées ordures
13:54que j'aurais bien aidé
13:55volontiers à trouver
13:56un obus comme Barousse.
13:59Quant au colonel,
14:00lui,
14:01je ne lui voulais pas de mal.
14:03Lui pourtant,
14:04aussi,
14:05il était mort.
14:06Je ne le vis plus
14:07tout d'abord.
14:08c'est qu'il avait été
14:09déporté sur le talus,
14:11allongé sur le flanc
14:12par l'explosion
14:13et projeté jusque
14:14dans les bras
14:15du cavalier à pied.
14:17Le messager
14:18finit l'aussi.
14:20Ils s'embrassaient
14:21tous les deux
14:21pour le moment
14:22et pour toujours.
14:24Mais le cavalier
14:25n'avait plus sa tête,
14:27rien qu'une ouverture
14:28au-dessus du cou,
14:30avec du sang dedans
14:31qui mijotait
14:32en glou-glou
14:33comme de la confiture
14:34dans la marmite.
14:36Le colonel
14:37avait son ventre ouvert.
14:39Il en faisait
14:39une seule grimace.
14:41Ça avait dû lui faire du mal,
14:42ce coup-là,
14:43au moment où c'était arrivé.
14:45Tant pis pour lui,
14:45s'il était parti
14:46dès les premières balles,
14:47ça ne lui serait pas arrivé.
14:50Toutes ces viandes
14:51saignaient énormément ensemble.
14:54Les obus éclataient encore
14:56à la droite
14:56et à la gauche
14:57de la scène.
14:58J'ai quitté ces lieux
15:00sans insister.
15:02Joliment heureux
15:02d'avoir un aussi beau prétexte
15:04pour foutre le camp.
15:06J'en chantonnais même
15:07un brin en titubant
15:08comme quand on a fini
15:09une bonne partie
15:10du canotage
15:11et qu'on a les jambes
15:12un peu drôles.
15:14Un seul obus.
15:16C'est vite arrangé
15:17les affaires tout de même.
15:18Avec un seul obus
15:19que je me disais.
15:21Ah, dis donc.
15:21Que je me répétais
15:23tout le temps.
15:23Ah, dis donc.
15:25Il n'y avait plus personne
15:26au bout de la route.
15:27Les allemands
15:28étaient partis.
15:29Cependant,
15:29j'avais appris très vite
15:30ce coup-là
15:31à ne plus marcher
15:32désormais
15:32que dans le profil
15:33des arbres.
15:34J'avais hâte
15:35d'arriver au campement
15:36pour savoir
15:37s'il y en avait d'autres
15:38au régiment
15:38qui avaient été tués
15:39en reconnaissance.
15:41Il devait y avoir
15:42des bons trucs aussi
15:43que je me disais encore
15:44pour se faire faire prisonnier.
15:46Ça et là,
15:47les morceaux de fumée
15:48à quand ça
15:48crochait aux mottes.
15:50Ils sont peut-être
15:51tous morts
15:52à l'heure actuelle
15:52que je me demandais.
15:54Puisqu'ils ne veulent
15:55rien comprendre à rien,
15:56c'est ça qui serait avantageux
15:58et pratique
15:58qu'ils soient tous tués
15:59très vite.
16:00Comme ça,
16:01on en finirait tout de suite.
16:02On rentrera chez soi,
16:04on repasserait peut-être
16:05place des chiens
16:06en triomphe,
16:07un ou deux seulement
16:08qui survivraient.
16:09Dans mon désir,
16:11des gars gentils
16:12et bien balancés
16:13derrière le général,
16:14tous les autres
16:15seraient morts
16:16comme le colon,
16:17comme Barousse,
16:18comme Vanay,
16:19une autre vache.
16:20on nous couvrirait
16:23de décorations,
16:24de fleurs,
16:25on passerait
16:26sous l'arc de triomphe,
16:28on entrerait
16:29au restaurant,
16:30on vous servirait
16:30sans payer,
16:31on ne payerait plus rien,
16:33jamais plus de la vie.
16:35On est les héros,
16:36qu'on dirait
16:37au moment de la note
16:38et ça suffirait.
16:40Ça vaudrait
16:41la peine de vivre.
16:43Je m'aperçus
16:44en fuyant
16:44que je saignais
16:45du bras,
16:46mais un peu seulement,
16:47pas une blessure
16:48suffisante du tout,
16:50une écorchure,
16:51mais c'était
16:52à recommencer.
16:55Quand on n'a pas
16:55d'imagination,
16:56mourir,
16:57c'est peu de choses,
16:58quand on en a,
16:58mourir,
16:59c'est trop.
17:01Voilà mon avis.
17:03Jamais je n'avais
17:03compris tant de choses
17:04à la fois.
17:06Le colonel
17:07n'avait jamais
17:08eu d'imagination,
17:09lui.
17:09Tout son malheur
17:10à cet homme
17:11était venu de là,
17:12le nôtre surtout.
17:14Étais-je donc
17:15le seul à avoir
17:15l'imagination
17:16de la mort
17:17dans ce régiment?
17:19Je préférais
17:19la mienne
17:20de mort tardive.
17:22Dans 20 ans,
17:2430 ans,
17:25peut-être davantage,
17:27à celle
17:27qu'on me voulait
17:28tout de suite,
17:29à bouffer
17:29de la boule
17:29et florent
17:30à pleine bouche,
17:31plus que la bouche,
17:32même fendue
17:32jusqu'aux oreilles
17:33par un éclat.
17:35On a bien le droit
17:35d'avoir une opinion
17:36sur sa propre mort.
17:38Mais alors,
17:39où elle est?
17:40Droit devant moi,
17:41le dos à l'ennemi.
17:43Si les gendarmes
17:44ainsi m'avaient
17:45pas assez en vadrouille,
17:46je crois bien
17:46que mon compte
17:47eût été bon.
17:48On m'aurait jugé
17:49le soir même,
17:50très vite,
17:51à la bonne franquette,
17:53dans une classe
17:53d'école licenciée.
17:55Il y en avait
17:55beaucoup d'évites
17:56des classes
17:57partout où nous passions.
17:59On aurait joué
18:00avec moi la justice
18:01comme on joue
18:01quand le maître est parti.
18:02dégradé sur l'estrade,
18:04dégradé sur l'estrade,
18:05assis,
18:06moi, debout,
18:07monote aux mains
18:08devant les petits pupitres.
18:09Au matin,
18:10on m'aurait fusillé
18:11douze balles
18:12plus une.
18:13Hé,
18:14alors,
18:16après des heures
18:17et des heures
18:17de marche furtive
18:18et prudente,
18:19j'aperçus enfin
18:20nos soldats
18:21de votre hameau
18:22de ferme.
18:23C'était en avant-poste
18:24à nous,
18:25celui d'un escadron
18:26qui était logé par là.
18:27Pas un tué chez eux
18:29qu'on m'annonce.
18:30Tous vivants.
18:32Et moi qui possédais
18:33la grande nouvelle,
18:34le colonel est mort
18:35que je leur criais
18:36dès que je suis
18:37assez près du poste.
18:39C'est pour les colonels
18:40qui manquent
18:40comme répondit
18:41le brigadier Pistil
18:42du Tacotec
18:43qui était dans le regard
18:44lui aussi
18:44et même de Corvée.
18:46Et en attendant
18:47qu'on le remplace
18:48le colonel,
18:49va donc,
18:49hé, carotte,
18:50toujours à la distribution
18:51de bidache
18:51avec ampouille
18:52et carbone-cuffe.
18:53Et puis,
18:54prenez deux sacs chacun.
18:55C'est derrière l'église
18:56que ça se passe.
18:57qu'on voit là-bas.
18:59Et puis,
18:59vous ne vous faites pas
19:00refiler encore rien
19:01que les os
19:01comme hier.
19:02Et puis,
19:02tâchez de vous démerder
19:03pour être de retour
19:04à l'espoir
19:05d'avant la nuit,
19:05ça le part.
19:07On a repris la route
19:08tous les trois donc.
19:10Je ne leur raconterai
19:10plus rien à l'avenir
19:11que je me disais vexé.
19:13Je voyais bien
19:14que ce n'était pas la peine
19:15de leur rien raconter
19:16à ces gens-là.
19:17Qu'un drame
19:17comme j'en avais vu
19:19en...
19:20C'était perdu
19:21tout simplement
19:22pour des dégueulasses
19:23pareilles.
19:24Qu'il était trop tard
19:25pour que ça intéresse encore.
19:27Et dire que
19:28huit jours plus tôt,
19:29on en aurait mis
19:30sûrement quatre colonnes
19:31dans les journaux
19:32et ma photographie
19:33pour la mort d'un colonel
19:34comme c'était arrivé.
19:35Ben,
19:36des abrutis.
19:38C'était donc
19:39dans une prairie d'août
19:40qu'on distribuait
19:41toute la viande
19:42pour le régime.
19:42ombrés de cerisiers
19:44brûlés déjà
19:45par la fin de l'été
19:46sur des sacs
19:47et des toiles de tente
19:49largement étendues
19:50et sur l'herbe même.
19:51Il y en avait
19:52pour des kilos
19:53et des kilos
19:53de tripes étalées
19:55et de gras
19:55en flocons jaunes
19:57et pâles
19:57et des moutons éventrés
19:58avec leurs organes
19:59en paga.
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