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  • il y a 22 heures
Les oeuvres de création sont-elles de simples marchandises ? C'est tout l'enjeu de l'intense bataille économique et diplomatique qui oppose la France et les Etats-Unis au cours des négociations du GATT en 1993. D'un côté les négociateurs américains dépêchés par l'administration Clinton et cornaqués par Jack Valenti, le puissant représentant des studios hollywoodiens. De l'autre le gouvernement français appuyé par les professionnels du cinéma dont Pascal Rogard, délégué général de la Société civile des Auteurs, Réalisateurs et Producteurs qui a fait un intense travail de lobbyiste, aidé d'une pléiade de comédiens et comédiennes, comme Isabelle Huppert et Brigitte Fossey, de réalisateurs et producteurs comme Bertrand Tavernier et Claude Berri. Tous décidés à protéger leur liberté de création. Car l'enjeu est crucial. Si l'exception culturelle n'est pas reconnue, le cinéma français connaitra le sort d'autres cinémas européens, laminés par la puissance des blockbusters américains. Ce film retrace ce qui semblait être un échec annoncé pour la France à travers le regard du lobbyiste d'Hollywood, Jack Valenti. Pour lui ce combat est une défaite, mais il le raconte non sans malice et de bienveillance vis-à-vis des Français.
Avec la participation d'Alain Juppé (ministre des Affaires étrangères en 1993),
Jacques Toubon (ministre de la Culture en 1993), Pascal Rogard (délégué général de
l'ARP en 1993), le cinéaste Costa-Gavras et la comédienne Brigitte Fossey
Ecrit par Laurent Joffrin et Marie-Laurence Rincé
Réalisé par Marie-Laurence Rincé
Montage : Françoise Tubaut
Voix off : Ken Starcevic
Musique originale : Pierre Badaroux
Documentaliste : Alexandre Rabinel

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Transcription
00:16Vous ne me connaissez pas ?
00:18Et pourtant, j'ai comme toutes les stars américaines
00:21mes empreintes sur Hollywood Boulevard.
00:30Je m'appelle Jack Valenti.
00:32Je suis né à Houston, au Texas.
00:35Pendant presque 40 ans, j'ai régné sur le cinéma américain.
00:40J'ai côtoyé les plus grandes stars,
00:43fréquenté les actrices les plus talentueuses
00:46et connu pas moins de huit présidents à la Maison Blanche.
00:54À la tête de la prestigieuse Motion Picture Association of America,
00:58j'ai défendu les intérêts d'Hollywood.
01:01Mon job ?
01:03Faire en sorte que les films américains inondent le monde entier.
01:07Sans me vanter, je peux dire que j'ai plutôt réussi ma mission.
01:12Rien, ni personne, ne me résistait.
01:17Pourtant, une fois, une seule fois, j'ai échoué.
01:21À cause de ces fichus français.
01:24C'était en 1993.
01:26À l'époque, les Américains militaient pour que les films intègrent les accords de libre-échange,
01:32faisant du cinéma un produit comme un autre.
01:36Mais les Européens, et en première ligne les Français, s'y opposaient,
01:41invoquant leur maudite exception culturelle.
01:45Selon eux, le cinéma n'était pas une marchandise et devait être protégé.
01:50Action !
01:51Alors, Américains et Français se sont affrontés pendant de longs mois.
02:02Dans cette histoire, comme dans tout bon film de cinéma, chacun avait son rôle.
02:08J'avais hérité de celui du méchant.
02:12Il y avait aussi le boss, ou plutôt les boss, car il n'était pas tout seul.
02:20Le stratège.
02:21C'est là-dessus qu'Alexandre Dumafis a écrit la dame au camélia.
02:25L'or usé est celui dont tout le monde se méfiait.
02:29Des hauts fonctionnaires allaient même se transformer en espions.
02:35Tout ce beau monde était un ordre de bataille
02:39pour défendre ses positions sur le cinéma
02:42et remporter un combat qui s'annonçait sans pitié.
02:48C'est un ordre de bataille.
02:52C'est un ordre de bataille.
02:57J'en ai une expérience qui s'assurait pas d'une investissement.
03:00Caractère.
03:03C'est un ordre de bataille.
03:09Parquête ?
03:23En 1993, je suis l'un des premiers à découvrir les dinosaures qui vont faire trembler les spectateurs du monde
03:29entier.
03:42La France n'avait pas échappé à la déferlante Jurassic Park, qui n'était pas seulement un film, mais une
03:49marque.
03:50Vérifie que ton dinosaure est bien tatoué, Jurassic Park. L'aventure de la préhistoire, c'est maintenant, et c'est
03:57à Jurassic Park.
03:58Alors on va répéter, s'il vous plaît. Silence partout. Passez tout le monde.
04:04Les Français avaient décidé de contre-attaquer avec le film Germinal, produit et réalisé par Claude Berry, l'un des
04:11hommes forts du cinéma français.
04:13Un peu de silence, s'il vous plaît. Alors, toutons déjà à l'autre cage, là.
04:16C'est lui qui avait créé l'ARP, l'association des réalisateurs et producteurs, qui allait bientôt me donner du
04:23fil à retordre.
04:25Germinal, sur les écrans, 300 salles dans toute la France à partir de mercredi.
04:29Six mois de tournage et un budget colossal pour ce film qui met en scène le célèbre roman d'Émile
04:34Zola.
04:34En avant-première, le film est montré aux gens du Nord ce soir.
04:37À Lille, nous retrouvons tout de suite Bruno Mazur. Bonsoir Bruno.
04:40Bonsoir Hervé. Je peux vous assurer que ce n'est pas le grand soir à Lille ici, mais on n
04:45'en est pas loin.
04:45En tout cas, c'est l'excitation du grand soir.
04:47François Mitterrand vient tout juste d'arriver dans une pagaille indescriptible et que je ne décrirai donc pas.
04:52Toute l'équipe du film vient également d'arriver.
04:54Ce duel entre les dinosaures américains et les mineurs du Nord révèle les deux approches opposées du cinéma.
05:02Il y a deux grands films cette année. Il y a le vôtre et il y a Jurassic Park.
05:06Est-ce que vous y voyez un symbole, vous, alors que le cinéma français est parti dans une lutte de
05:11défense de son identité ?
05:13Alors je dirais que la lutte d'un côté de Germinal et de l'autre côté de Jurassic Park, il
05:18y a d'un côté la médiation du contenu et de l'autre côté il y a la médiation du
05:22merchandising.
05:25Cette bataille sur écran géant était devenue le symbole d'un autre affrontement, de plus grande ampleur.
05:32Une guerre commerciale entre les Etats-Unis et la France, déterminante pour l'avenir du cinéma, et qui allait se
05:39jouer en trois actes.
05:53Au moment où Jurassic Park et Germinal sont à l'affiche, 115 pays discutent de la libéralisation des échanges.
06:01Ces négociations commerciales du GATT ont démarré sept ans plus tôt, en 1986, à Ponte d'Alesté, d'où leur
06:10nom Uruguay Round.
06:14Le GATT, c'est le grand bazar du commerce international, une sorte de super-monopoly où le jeu consiste à
06:20négocier les tarifs douaniers.
06:23Les gouvernements du monde entier discutent depuis sept ans, mais ils n'ont plus que quelques mois pour boucler les
06:30tractations.
06:31Un accord doit être impérativement signé au plus tard, le 15 décembre de cette année 1993.
06:39Il faut se replacer dans le contexte de l'époque. On est dans la mondialisation heureuse.
06:44Donc l'objectif, c'est de libérer les échanges, parce que le libre-échange va amener la croissance mondiale et
06:50permettre de lutter contre les inégalités.
06:53Donc on a un peu de mal à se remettre dans ce contexte-là aujourd'hui où le monde se
06:57refragmente.
06:59On met tout sur la table. Les Airbus, les Céréales, les contrats d'assurance, tout ce qui peut être vendu
07:04et acheté, tout ce qui touche ou paie des droits de douane.
07:09Les ministres du commerce ont décidé dans cette négociation qu'aucun secteur ne serait exclu de la négociation, hormis les
07:17secteurs régaliens.
07:19C'était un nouveau chapitre en fait de libéralisation du commerce qui s'ouvrait, qui couvrait donc l'ensemble des
07:26services, services de télécommunication, services financiers, services maritimes.
07:34Donc de facto, les services culturels étaient inclus dans la discussion.
07:41Ces négociations du GATT représentaient une aubaine pour le lobbyiste que j'étais.
07:47En tant que représentant des studios d'Hollywood, j'y voyais une formidable opportunité d'accroître la diffusion des films
07:54américains dans le monde entier.
07:57Mon travail est d'essayer de voir que les films et les programmes de télévision peuvent bouger librement autour du
08:06monde, dans des marchés compétitifs,
08:09afin que les citoyens de chaque pays puissent faire leurs propres choix sur ce qu'ils veulent regarder, dans le
08:17théâtre et sur la télévision.
08:25En France, les personnalités politiques et les professionnels du cinéma me connaissaient bien.
08:31Et je peux dire que je connaissais bien la France moi aussi.
08:36Depuis André Malraux, j'avais été reçu par tous les ministres de la Culture.
08:41Et j'étais très fier d'avoir reçu la Légion d'honneur.
08:56Jacques Valenti était petit de taille, 1m70, ce qui pour un Américain n'est pas très très grand.
09:04Costume impeccable, cravate impeccable, chaussures cirées, il frappait tout de suite par cet extérieur.
09:11Il avait des petites bottes qui permettaient de les rehausser.
09:17Avec une gueule à la fois énergique mais séduisante, qu'aurait pu jouer dans un western ou dans des films
09:24de gangsters.
09:27Et adorable et enthousiaste.
09:32Je venais tous les ans à Deauville pour le festival de cinéma américain, que j'avais aidé à sa création.
09:40La maire de la ville, Andon Arnault, était devenue une amie.
09:46Son anniversaire était au mois de septembre, le festival a commencé au mois de septembre.
09:50Il venait passer son dîner d'anniversaire chez moi tous les ans, avec les stars qui étaient là.
09:58Le téléphone sonne, on était tous à table, donc je vais dans le bureau, je réponds.
10:03Et j'entends, désolé de vous déranger, mais le président des Etats-Unis voudrait parler à Jacques Valenti pour lui
10:09souhaiter un bon anniversaire.
10:13Valenti a commencé sa carrière comme membre des cabinets des présidents américains, Kennedy et surtout Lyndon Johnson.
10:22En fait, il était dans l'avion qui ramenait Lyndon Johnson après l'assassinat de Kennedy.
10:37N'ayant avec moi simplement qu'un pyjama et une petite valise, je me suis envolé pour Washington avec lui
10:43et je ne suis plus jamais retourné chez moi à Texas.
10:46Ce jour-là a changé la vie de notre pays et la mine aussi.
10:53Depuis Lyndon Johnson en 1963, j'étais régulièrement invité à la Maison Blanche.
10:59J'avais côtoyé tous les présidents, démocrates comme républicains, rappelant à chacun combien la défense des intérêts du cinéma américain
11:09était importante.
11:10– Donc c'est quelqu'un qui est avant tout un politique et il a été choisi pour présider la
11:18motion picture of America,
11:20non pas en fonction de ses qualités de caractère culturel, mais de son parcours politique
11:27et de sa capacité à faire en sorte que les instances politiques américaines prennent constamment en compte les intérêts du
11:38cinéma américain
11:39pour les défendre non seulement aux Etats-Unis, mais partout sur la planète.
11:46Ce n'était pas la première fois que le cinéma constituait un enjeu économique et politique entre la France et
11:52les Etats-Unis.
11:54Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en échange d'une importante aide financière,
12:00la France avait accepté de diffuser un plus grand nombre de films américains dans ses salles.
12:06Les professionnels y voyaient une tentative d'assassinat de cinéma français.
12:11– Vous aimez le cinéma français.
12:16Il vous a souvent ému, fait rire ou passionné avec de belles histoires.
12:21– Si vous voulez en voir et en écouter d'autres, il faut que vous aidiez le cinéma français,
12:27parce qu'il est en danger de mort.
12:33– En janvier 1948, une vaste mobilisation à laquelle participaient des stars comme Simone Signoret et Jean Marais
12:42avaient obligé le gouvernement français à faire marche arrière.
12:47À la même époque, la France se dotait d'un centre national du cinéma.
12:52– Le centre national du cinéma, le CNC, comme on dit, aidait pas seulement les productions, mais aidait aussi les
13:03salles.
13:03Il est évident que sans l'intervention du centre du cinéma, beaucoup de films ne seraient pas faits.
13:09Et je pense que ce serait un énorme appauvrissement du cinéma français.
13:13– Lorsque vous allez voir un film au cinéma, que ce soit un film français, un film espagnol ou un
13:23film américain,
13:25le même pourcentage est pris sur le billet pour aller au CNC viser l'aide à la création des prochains
13:33films.
13:33Ça change tout. D'un seul coup, même un succès américain ou un succès français nourrit à égalité la production
13:42française à venir.
13:43– Donc c'est un système effectivement assez protectionniste.
13:46Ce que les Américains ne digéraient pas, c'est que cette taxe soit prélevée sur des films américains pour financer
13:52des films français.
13:53– C'est sûr que je n'étais pas fan de cette réglementation, mais ce qui m'agassait plus encore,
14:02c'était le système des quotas.
14:05– L'Europe avait adopté une réglementation qui s'appelle la Directive télévision sans frontières,
14:11qui prévoyait une obligation de quotas de diffusion d'œuvres européennes sur les chaînes de télévision européennes.
14:18Les Américains parlaient de forteresse Europe.
14:38Je comptais profiter des pourparlers du GATT pour mettre à mal cette réglementation.
14:44Si je n'étais pas à la table des négociations, j'œuvrais un coulisse pour défendre les intérêts des producteurs
14:51américains.
14:55Au printemps 1993, la partie semblait plutôt bien engagée pour moi.
15:01La droite venait de remporter les élections législatives, ouvrant une nouvelle période de cohabitation.
15:09Le gouvernement d'Edouard Balladur n'avait pas encore pris la mesure des conséquences du GATT pour le cinéma.
15:15Il était totalement accaparé par un autre dossier.
15:22Au début des négociations, le sujet principal qui motive les politiques français et donc les négociateurs français, c'est l
15:33'agriculture.
15:34Parce que c'est la cible visée par les Américains qui veulent se débarrasser de la politique agricole commune.
15:47Vous connaissez le pouvoir, comment dire, d'influence des syndicats agricoles.
15:58Donc là, on a bloqué ce tronc pendant une heure et maintenant on se dérive vers un autre barrage.
16:08C'est la première mission qui m'est donnée par le Premier Ministre.
16:12C'est précisément d'aller à Bruxelles pour expliquer à nos partenaires que la France n'était pas d'accord
16:20sur ce qu'on appelait le pré-accord de Blair House.
16:24Blair House est un immeuble de Washington dans lequel avait été signé un pré-accord entre les Européens et les
16:31Américains.
16:32Et la France considérait que cet accord n'était pas acceptable parce qu'il était très pénalisant essentiellement pour nos
16:39agriculteurs.
16:40Et donc j'avais reçu pour mission d'aller dire à mes collègues, stop, même si c'est signé, nous
16:46n'acceptons pas.
16:48Mais malheureusement pour moi, le dossier agricole allait rapidement être rattrapé par celui du cinéma et de l'audiovisuel.
16:59Donc avril 1993, Alain Carignan nommait la proposition de l'hôtel de Clermont qui était l'hôtel du ministre de
17:07la Communication.
17:09On ouvre le placard du directeur de cabinet et on trouve une note posée sur l'étagère, une note très
17:16sibylline en trois points.
17:17Un des trois points c'était, au fait, faites attention parce que dans quelques semaines, les services audiovisuels vont être
17:24inclus dans le champ de libéralisation du commerce mondial, ce qu'on appelle les accords du GATT.
17:29Qui dit libéralisation des échanges, dit suppression des quotas et que le meilleur gagne ou que celui qui a le
17:39plus d'argent gagne.
17:40Et à ce jeu-là, il est clair qu'il était difficile à la France ou à un quelconque pays
17:47européen de gagner.
17:48Le ministère de la Culture s'est rapproché de nous et en nous disant faites attention, il y a des
17:52négociations commerciales où vous êtes concernés.
17:54Et c'est là qu'on est allé rencontrer les gens de l'ADREU, c'est-à-dire Bercy, qui
18:00étaient ceux qui suivaient la négociation pour la France.
18:04Parce qu'attention, la négociation n'était pas menée par la France, elle était menée par la Commission européenne.
18:11Dieu merci, les Français n'avaient pas totalement les mains libres.
18:15Ils devaient composer avec le commissaire en charge du commerce, Sir Leon Britton, qui menait les discussions au nom de
18:22l'Europe.
18:25Leon Britton, c'était d'abord un type de très grande classe.
18:30C'était l'aristocrate britannique, avec tout ce que ça peut comporter sur le plan humain, sur le plan culturel.
18:39Il savait tout, il parlait quatre langues.
18:44Il avait une façon d'être qui pouvait aller de la brutalité jusqu'au charme.
18:53Et c'était un grand diplomate.
18:58J'étais surtout un libéral, qui avait débuté sa carrière auprès de Margaret Thatcher.
19:04Je ne pouvais pas rêver mieux.
19:07Britton représentait les intérêts de l'Europe, mais partageait nos valeurs,
19:11et comptait bien imposer le libre-échange dans tous les domaines, y compris le cinéma et l'audiovisuel.
19:18Le 14 juillet, juste après le défilé du 14 juillet, j'ai allé chercher Alain Carignan en bas de la
19:23tribune.
19:24On a pris notre avion et on est allé à Strasbourg rencontrer le commissaire européen, Sir Leon Britton,
19:29pour demander à la Commission européenne et au négociateur en chef de revoir sa copie.
19:40Et donc, on se présente dans son grand bureau au Parlement européen.
19:44D'abord, il nous dit qu'il reçoit ses instructions de la part des chefs d'État et de gouvernement,
19:49de la part du Conseil européen, et qu'il n'a pas à discuter avec un ministre d'un État
19:54membre.
19:55Donc, il veut bien nous recevoir, mais enfin, c'est juste par courtoisie.
20:00Et puis que, de toute façon, pour lui, le sujet est clos, et donc, il ne voulait pas revenir sur
20:05sa position.
20:05Enfin, l'entretien a été extrêmement bref.
20:08Il nous a carrément mis dehors, il a fait le tour de son bureau, il a pris le ministre par
20:11le bras,
20:11il l'a ramené à la porte de son bureau.
20:14Bon, et puis donc, Alain Carignan, qui avait un très grand sens politique,
20:19m'a dit, un peu comme Charles Sénégère dans Terminator, on va revenir.
20:24Voilà.
20:34Allons-y, on y va, on décolle.
20:36Mesdames, Messieurs, bonsoir.
20:38Le commandant Carignan et son équipage vous souhaitent la bienvenue à port de cet avion à destination de Strasbourg.
20:43En septembre 1993, je suis pris de court par une initiative française.
20:49Comme promis, Alain Carignan est de retour, et il n'est pas seul.
20:54Le ministre de la Communication a organisé au sein du Parlement européen une conférence de presse aux allures de festival
21:02de Cannes.
21:03Le ministre avait mobilisé tout son réseau, on avait mobilisé tous les producteurs,
21:09donc on avait réussi à avoir tous les grands noms du cinéma français.
21:17Ils ont déjà 60% de notre marché, ils ont encore plus en Europe, on ne peut pas leur laisser
21:22100%, c'est impossible.
21:23C'est une situation un climat insupportable à ce moment-là, et je crois que c'est contre ça qu
21:27'il faut se battre.
21:28Si ces accords du GATT aboutissaient, c'est foutre de la culture européenne, de l'identité culturelle.
21:33Ce qu'il faut défendre, c'est l'identité culturelle.
21:36Croire à la ligne.
21:40Il fallait trouver un nom pour ce combat.
21:43C'était compliqué, parce qu'en réalité, c'était une sorte d'exclusion par absence d'offres.
21:50Exclusion par absence d'offres, ce n'est pas vendeur.
21:53Et donc c'est là qu'on a trouvé ce nom d'exception culturelle,
21:56et c'est devenu l'exception culturelle le symbole du combat.
22:00Nous voulons plaider devant vous la nécessité pour l'Europe de préserver ce que nous appelons l'exception culturelle,
22:11à savoir la nécessité de tenir hors du GATT tout ce qui s'apparente à l'audiovisuel et au cinéma.
22:20En aucun cas, le cinéma ne peut être assimilé à une industrie comme une autre,
22:24et en ce sens, il faut vraiment qu'on y confère ce caractère d'exception,
22:28et que si cet espace de liberté n'est plus protégé, le cinéma meurt, n'existe plus.
22:34J'étais en train de tourner le château des Oliviers, dans le Luberon,
22:39et puis il s'agissait de venir très rapidement à Strasbourg,
22:43et donc Alain Carignan m'a dit, c'est très important, vous voulez bien venir ?
22:48J'ai dit oui tout de suite, évidemment.
22:52J'avais décidé de ne rien dire.
22:55Donc j'ai écouté tout le monde parler,
22:58puis à un moment donné, j'ai vu devant moi tous les conseillers qui étaient là,
23:02et qui avaient l'air de dormir, et qui n'avaient pas l'air convaincus,
23:05donc je me suis mise en colère.
23:06Moi, quand j'ai voté pour l'Europe, quand j'ai voté pour ma friche,
23:09c'est parce que j'étais convaincue que tous, vous alliez défendre ça,
23:14que nous représentons tous dans notre identité.
23:16C'est pour ça que j'ai voté pour vous,
23:18et je compte sur vous, pour l'exception culturelle.
23:26Les spécialistes, les ministres, tous les envoyés qui étaient chargés de la chose,
23:32avaient un langage technique, administratif,
23:35et comptaient sur nous peut-être pour l'émotion,
23:37pour arriver à obtenir une chose qui nous concernait tous, quand même.
23:42Brigitte Fossé, presque des larmes aux yeux,
23:45défendre l'identité culturelle.
23:47La machine médiatique était lancée pour soutenir la position de la France,
23:51et pour réviser cette négociation en cours des accords du GATT.
23:57Les Français venaient de marquer un point.
24:00Mais mettre ainsi en avant leur star nationale ne suffisait pas.
24:07Un de nos succès aussi, c'est d'avoir convaincu les négociateurs français de Bercy,
24:13qui étaient quand même au départ éloignés de nos préoccupations.
24:17Nous, on ne savait pas ce qu'ils faisaient, et eux ne savaient pas ce qu'on faisait.
24:21C'est là que Jean-François Boitin m'a dit,
24:23« Monsieur regard, on doit lister toutes les turpitudes que vous avez,
24:27que vous, vous trouvez bien,
24:28mais ce sont des turpitudes au regard des règles du commerce international.
24:33Donc mettez-vous tout nu sous la douche. »
24:35Donc je me suis mis tout nu sous la douche.
24:37J'ai expliqué toutes nos règles,
24:39parce que c'était important qu'ils comprennent nos règles,
24:41parce que s'ils ne les comprenaient pas, ils ne pouvaient pas nous défendre.
24:46Voir les Français se mettre en ordre de bataille ne m'enchantait pas.
24:50Mais je n'étais pas très inquiet, car pour eux, le plus dur restait à faire.
24:56La France devait obtenir le soutien des autres pays de la communauté européenne.
25:02Si elle ne comptait que 12 membres à l'époque,
25:05je savais que les mettre tous d'accord n'était pas une mince affaire.
25:10« Merci, contre. Abstention. »
25:15On ne peut pas dire que les 12 États membres de la communauté économique européenne
25:19étaient aussi investis que nous l'étions.
25:21Pour la France, c'était tout à fait essentiel.
25:24C'est vrai que nous avons été en pointe dans cette négociation,
25:26et il a fallu trouver des alliés.
25:28J'ai fait toutes les capitales européennes,
25:32et dans chacun des cas, en rencontrant les divers partenaires en cause.
25:36Les représentants du monde du cinéma et de la télévision,
25:39les ministères de la culture et de l'audiovisuel,
25:42les ministères du commerce extérieur et des affaires étrangères,
25:46pour essayer de leur faire comprendre nos positions,
25:49et si possible, de les faire adopter.
25:54Valenti faisait le tour de tous les pays, lui aussi,
25:57pour essayer d'aller convaincre les gouvernements de chacun des pays
26:00de ce qu'il fallait ouvrir,
26:03que c'était le moyen de valoriser la culture,
26:07qu'il n'y avait aucun risque pour les autres pays.
26:09Donc, au nom de la liberté et au nom de la concurrence,
26:13il fallait satisfaire des publics avides de programmes américains.
26:17Donc, c'était ça, son jeu.
26:42Alors, Valenti nous expliquait que la France avait tout à gagner,
26:45que les Américains adoraient les films français,
26:48et que donc, en supprimant toutes les barrières douanières,
26:51les films français allaient se vendre considérablement aux États-Unis,
26:55sans évoquer le fait que les importations d'audiovisuel américaine,
27:03en Europe, représentaient à peu près 4 milliards de dollars,
27:06je parle de mémoire,
27:07et les exportations européennes vers les États-Unis,
27:11250 millions d'euros.
27:12C'était ça, l'équilibre,
27:14dont M. Valenti considérait qu'il était tout à fait acceptable,
27:17et qu'il fallait même l'accentuer.
27:23Décidemment, les Français n'avaient pas le goût du risque.
27:28Chaque fois que je le pouvais,
27:29je dénonçais leur protectionnisme,
27:32sachant que l'argument les agaçait au plus haut point.
27:38Mais attendez, qu'est-ce que vous dites ?
27:40Vous avez 1% de films européens sur vos écrans.
27:44Comment est-ce que vous pouvez dire que vous êtes un marché ouvert ?
27:48Pas du tout.
27:49Donc, l'accusation d'être protectionniste,
27:53c'est à vous qu'il faut l'adresser,
27:54et pas à nous.
27:56Je crois que les Américains,
27:57il faut qu'ils fassent un petit effort.
27:59Ils ont tout intérêt, pour eux-mêmes,
28:02à s'apercevoir qu'il y a un autre cinéma ailleurs,
28:05qu'il est important, qu'il existe,
28:07et qu'il a influencé, souvent,
28:09leur metteur en scène.
28:11Peut-être qu'un dinosaure de Jurassic Park
28:15se retourne d'une certaine manière,
28:17parce que Spielberg a vu un film de Goddard ou de Berman.
28:22Les Français ne manquaient jamais une occasion
28:25de nous faire la morale.
28:26Toujours ce complexe de supériorité.
28:29Il faut dire que, dans ce domaine,
28:32les Américains n'étaient pas les derniers.
28:34La bataille de Gat, c'était aussi une bataille d'égo.
28:38Vous ne pouvez pas faire un accord mondial sans l'Europe ?
28:41Ah bon ?
28:42Le vieux continent, c'est le berceau du commerce.
28:45Ah bah ouais, hein ?
28:47Nous restons le centre du monde.
28:49Oh putain, c'est bon de rigoler, hein ?
28:54Le centre du monde, attends, je vérifie sur ma carte.
28:58C'est quoi votre nom ?
28:59L'Europe.
29:01L'Europe, l'Europe.
29:03Non, il n'y a pas.
29:04Ah bon ?
29:05Marqué, on n'a pas mis les petites îles, hein ?
29:07Mais si, on est là, plus à gauche, là.
29:10Ah, moi, c'est pas une carte de géo, c'est une carte du commerce.
29:14C'est pour ça.
29:18Dans ce bras de fer avec la France,
29:21l'un de mes atouts résidait dans la cohabitation.
29:24La droite avait la réputation d'être peu sensible aux questions culturelles,
29:28et je comptais sur le gouvernement d'Edward Balladur pour lâcher du lest.
29:34Mais mes espoirs allaient rapidement être douchés.
29:38C'est parce que la droite était au pouvoir
29:40que cette politique, entre guillemets, de gauche a pu être menée.
29:48Si nous n'avions pas été au gouvernement,
29:51si nous avions été dans l'opposition,
29:53et que par définition,
29:54les socialistes avaient défendu cette position d'exception culturelle.
30:01en tant qu'opposition, il est probable que nous l'aurions combattu.
30:05Ça s'est bien trouvé qu'on ait gagné les élections.
30:08Notre gouvernement, celui auquel appartenait Jack Lang,
30:13celui dont je fais partie aujourd'hui,
30:15si j'ose dire, sur ce point, c'est toujours le même gouvernement.
30:19Et c'est heureux, je crois, pour la France et pour le cinéma.
30:22La droite et la gauche, main dans la main,
30:25c'était à n'y plus rien comprendre.
30:28J'avais le sentiment que toute la France était ligue contre moi
30:31et avait déclaré la guerre au cinéma américain.
30:35Plus l'échéance du 15 décembre 1993 approchait,
30:40plus la pression médiatique s'accentuait.
30:43Tous les jours, un professionnel du cinéma ou un politique
30:46sortait un nouvel argument pour défendre l'exception culturelle.
30:50Vous pouvez échanger Jean Renoir contre un transport de bananes ?
30:55C'est ce qu'on est en train d'essayer de nous dire.
30:59Dans le GATT, les affaires de la défense, par exemple,
31:03ou les affaires de la santé n'existent pas.
31:06Il est prévu que le GATT ne les concerne pas.
31:09Est-ce que la culture n'est pas aussi dans la même situation ?
31:13C'est-à-dire, ça n'a pas une valeur marchande.
31:16C'est une industrie, c'est un commerce,
31:18mais c'est plus que ça.
31:20Et ça a une autre valeur.
31:21Et je crois que l'affrontement aujourd'hui,
31:23c'est un affrontement de philosophie.
31:25La philosophie marchande d'un côté
31:27et la philosophie culturelle de l'autre.
31:29Si on les fait s'affronter dans le GATT,
31:32c'est clair que c'est la philosophie marchande qui gagnera.
31:36On savait déjà à l'époque
31:38que le cinéma allemand et le cinéma italien
31:42s'étaient réduits comme peau de chagrin
31:45dans la mesure où aucune obligation
31:48n'existait pour M. Berlusconi en Italie
31:53ou pour M. Kirch en Allemagne.
31:55Donc on a vu les cinémas de ces pays,
31:59petit à petit, s'étioler complètement.
32:01Et on savait que si on allait dans cette même logique
32:04pour l'ensemble de l'Europe,
32:05c'est ce qui allait se passer pour l'ensemble de l'Europe
32:07et notamment, nous, sur le côté français.
32:11L'industrie créative d'un pays de 65 millions d'habitants
32:14a moins de moyens, presque sui generis,
32:19qu'une industrie créative de 300 millions de personnes.
32:23Donc il faut aider le petit,
32:24il faut équilibrer les forces.
32:27Mais on n'est pas contre le cinéma américain,
32:30on n'est pas contre les artistes,
32:31on n'est pas contre Woody Allen,
32:32on n'est pas contre tous les gens
32:35qui apportent leur contribution à la civilisation humaine.
32:38On est contre les gens
32:39qui fabriquent des hamburgers culturels
32:43et qui veulent obliger la jeunesse à ne manger que ça.
32:47On est contre cette culture d'addiction
32:48qui ne donne pas le choix,
32:50mais qui impose petit à petit des goûts
32:52et qui, en définitive, manipule même les consciences.
32:56Aucun combat n'était contre le cinéma américain.
32:59Ces conditions que voulaient les Américains
33:01imposer au cinéma français,
33:02c'est ça que nous combattions,
33:05qui était indispensable de combattre
33:06pour libérer complètement le cinéma
33:08d'être considéré comme un n'importe quel marchandise.
33:11C'est essentiellement ça, le fond du problème.
33:14Il fallait que l'État, le peuple, le pays
33:18puisse s'occuper de sa culture
33:19parce que ça fait partie de son âme,
33:22ça fait partie de son patrimoine,
33:24ça fait partie de ce qu'il est.
33:29Les Français ne semblaient pas prêts
33:31à renoncer à leur exception culturelle.
33:34Tiendraient-ils jusqu'au bout ?
33:37Avait-on une chance de les faire craquer ?
33:39C'est ce que mon gouvernement voulait savoir.
33:43Et pour cela, tous les moyens étaient bons.
33:50Quand l'enjeu financier est important,
33:51les Américains ne reculent devant rien.
33:53Ils déploient tous les moyens.
33:55Donc là, on n'hésite pas à recourir à la CIA
33:59et à procéder à avancer finalement
34:03avec des moyens totalement déloyaux
34:05dans un pays allié.
34:17Un jour, j'ai reçu un coup de téléphone
34:19d'un conseiller à Matignon
34:21qui m'a dit « Monsieur, regarde, faites attention,
34:24votre téléphone est sur écoute
34:25des services américains. »
34:27Je lui ai dit « C'est pas grave,
34:28ce que je dis en privé, je le dis en public
34:31et je vais terminer toutes mes conversations
34:34par « Les Américains sont des salopards, voilà. »
34:37Donc c'est pas grave du tout.
34:41Vous pouvez écouter les téléphones,
34:44c'est ce qu'il y a de plus simple,
34:45parce que là, vous savez ce qui va se passer.
34:47Et vous avez le côté, l'espionnage,
34:50l'approche humaine.
34:51Et donc vous allez chercher des sources humaines
34:54en France pour tenter de savoir
34:57ce qui se trame au sein de l'administration.
35:02Ce que j'apprendrai quelques années plus tard,
35:05c'est que les renseignements français
35:07avaient repéré notre petit manège.
35:10La DST,
35:11la Direction de la Surveillance du Territoire,
35:14avait décidé de retourner l'arme contre nous,
35:17en demandant à certains hauts fonctionnaires français
35:20de jouer à leur tour les espions.
35:24J'ai été alerté que certains diplomates
35:26n'étaient pas que diplomates,
35:28mais étaient également des agents
35:30d'un service de renseignement.
35:31C'est à ce moment-là que j'ai travaillé
35:33à la demande de la DST
35:35pour avoir des contacts un peu plus fréquents.
35:38J'avais pas forcément très envie
35:39d'être en contact régulier avec eux,
35:41ou j'avais pas forcément le besoin
35:42d'être en contact régulier avec eux.
35:43mais ils m'ont demandé
35:45d'avoir des contacts plus fréquents
35:46et d'être plus à l'écoute
35:52de leur thème d'intérêt
35:53et de ce qu'ils cherchaient à savoir.
35:56Et on va leur raconter des bobards.
35:59On va les enfumer.
36:00On va enfumer les Américains.
36:02Faire en sorte qu'ils aillent à la négociation
36:04sans savoir ce qui va se passer,
36:06sans savoir vraiment,
36:08et qu'il n'y ait surtout pas de billes
36:10pour affaiblir la position française.
36:15Moi aussi, je faisais les frais
36:17de cette campagne d'intoxication.
36:22Lorsque vous vous lancez
36:23dans ce genre de bataille
36:25face à des adversaires extrêmement puissants,
36:29vous n'avez pas à avoir de scrupules.
36:31Ce qui compte, c'est de gagner.
36:34Je ne connaissais pas Jacques Valentich.
36:36Je l'ai diabolisé en en faisant
36:38un peu une caricature,
36:39le symbole du méchant
36:41qui veut détruire le cinéma européen,
36:43qui n'aime pas les Français et tout,
36:45alors qu'en réalité, c'est faux.
36:47Valentich adorait les Français.
36:50Chaque fois qu'on pouvait faire un truc,
36:52en gros pour les emmerder,
36:54on le faisait.
36:55Par exemple, moi, à un moment donné,
36:57j'ai dit qu'on était au courant
37:00de tout ce qui passait à la MPA
37:02parce qu'on avait un espion au sein de la MPA.
37:06On ne l'avait pas.
37:07Mais on leur a fait croire,
37:08ce qui fait qu'à un moment,
37:09ils ont viré tous les gens
37:10qui étaient dans leur bureau de Bruxelles.
37:16C'est dans ce climat totalement paranoïaque
37:18que j'abordais la dernière ligne droite
37:20de la bataille.
37:22Les Français semblaient plus déterminés que jamais.
37:25Et les dernières semaines de négociations
37:27s'annonçaient particulièrement difficiles.
37:47J'étais bien obligé de reconnaître
37:49que la France avait mené une campagne
37:51de lobbying très efficace.
37:54Mais à présent,
37:55elle avait besoin d'un accord
37:56en bonne et due forme
37:58avec ses partenaires européens.
38:01Pour cela,
38:02elle pouvait compter sur l'aide de la Belgique
38:04qui présidait la communauté européenne
38:06et qui avait décidé de réunir
38:08dans la ville de Mons
38:09tous les ministres de l'audiovisuel.
38:14À Mons,
38:15les ministres veulent d'abord
38:16bien se mettre d'accord entre eux.
38:18La France, la Belgique et d'autres
38:19sont à fond pour l'exception culturelle.
38:21Reste à convaincre l'Angleterre
38:22et aussi dans une moindre mesure
38:24l'Allemagne.
38:24Deux jours pour s'armer
38:26d'une position commune,
38:27c'est le pari d'Élio Di Rupo.
38:31Le ministre belge de l'audiovisuel
38:33avait mis au point une stratégie
38:35et entendait bien tordre le bras
38:37des adversaires de l'exception culturelle.
38:43Mes collaborateurs, collaboratrices
38:44ont travaillé avec l'équipe de M. Carignan
38:47et d'autres toute la nuit
38:48pour rédiger un accord.
38:50Et s'endormir le lendemain,
38:52j'ai présenté cela à mes collègues.
38:56Donc j'ai lu.
38:59Et je ne leur ai pas demandé
39:01s'ils étaient d'accord.
39:02J'ai simplement constaté
39:04qu'il y en avait qui étaient pour
39:07et les autres se sont abstenus,
39:09n'ont pas pris la parole.
39:11Il y a eu un vote
39:11et on a obtenu une majorité,
39:13une courte majorité,
39:14mais on avait sept pays
39:16sur les douze qui étaient d'accord,
39:17y compris sur le terme
39:19d'exception culturelle.
39:20Ça suffisait pour pouvoir
39:22alors présenter, rédiger
39:24et faire approuver
39:25les conclusions des États membres.
39:29Les douze avaient désormais
39:31une position officielle
39:33que le commissaire européen
39:34Sir Leon Britton
39:35était obligé de prendre en compte.
39:39Il était furieux de ça
39:42et d'un seul coup,
39:43il s'est trouvé contraint
39:45par un mandat
39:46des conditions de monstre
39:47qui sont en fait
39:48les conditions de préservation
39:50de la liberté,
39:52de réglementation
39:53et de législation européenne.
39:57Mais les Français
39:58devaient rester vigilants.
40:00Un revirement de la part
40:01de Leon Britton,
40:02que personnellement j'appelais
40:04de mes voeux,
40:05était toujours possible.
40:09Pour contrer ce danger,
40:10la mobilisation française
40:12était montée
40:13jusqu'au plus haut sommet
40:14de l'État.
40:15Le président François Mitterrand
40:17comptait peser
40:18de tout son poids
40:19dans la négociation,
40:21quitte à marcher
40:22sur les plates-bandes
40:23de son premier ministre.
40:26Les services de Matignon m'appellent
40:28et me disent
40:28qu'il y a un sommet franco-italien.
40:31Ça serait bien
40:32d'organiser un événement.
40:34On pourrait aller
40:35à la Villa Médicis,
40:36on ferait venir
40:36les réalisateurs italiens.
40:38Vous, vous arrivez
40:39avec une délégation
40:40de cinéastes français
40:42et le premier ministre
40:44présidera une réunion
40:46pour défendre
40:47l'exception culturelle.
40:48Et la réunion
40:50devait démarrer
40:50à 15h.
40:51et à 15h,
40:53Édouard Balladur
40:54arrive avec son équipe
40:55à 15h10 secondes.
40:58François Mitterrand arrive.
41:00Le premier ministre
41:01d'abord
41:01a fait le détour,
41:03suivi de très près
41:04par le président
41:06de la République.
41:07Mitterrand
41:07parfaitement à l'heure
41:09alors qu'il était
41:09tout le temps en retard
41:10et c'est lui
41:11qui a mené
41:12la discussion
41:13tout le temps.
41:14Et je pense que
41:14Balladur n'a pas pris
41:15la parole
41:16une seule fois
41:17au cours
41:18de cette réunion
41:18qu'il avait d'ailleurs
41:21organisée
41:21et très bien organisée.
41:23Monsieur le président,
41:24est-ce que vous avez
41:24un message particulier
41:25à leur adresser ?
41:26Espérons,
41:27et luttons.
41:34Au début du mois
41:35de décembre,
41:36nous nous retrouvons
41:37américains et européens
41:38à Genève
41:39où allaient avoir lieu
41:41les ultimes négociations.
41:43Face à Leon Britton,
41:45c'était Mickey Cantor,
41:46le représentant
41:47en commerce
41:47qui défendait
41:48les positions américaines.
41:51Mickey Cantor
41:52était un habitué
41:53d'Hollywood
41:54où il avait été avocat.
41:56Je ne doutais pas
41:57qu'il serait sensible
41:58à mes arguments.
42:07Comme les Français,
42:09je passais de longues heures
42:10dans les halls d'hôtel
42:11et dans les couloirs du GATT
42:13en espérant glaner
42:15des informations.
42:19Quelque part,
42:20ce sont des rythmes
42:21très agricoles.
42:22C'est-à-dire qu'il y a
42:22des périodes
42:23où on ne fait pas grand-chose
42:24et puis vient la période
42:27des moissons
42:27et là,
42:28il faut être prêt
42:29à passer une semaine,
42:31quinze jours,
42:31trois semaines
42:32sans dormir pratiquement.
42:34Parce que les réunions
42:36se multiplient,
42:37parce qu'il faut suivre
42:38à la trace
42:38les représentants
42:39de la commission
42:40pour être sûrs
42:41qu'ils vont bien
42:42tenir la ligne
42:43qu'on leur a demandé
42:44de tenir.
42:53Je me souviens surtout
42:54d'avoir très peu dormi,
42:56d'avoir beaucoup attendu
42:59à la sortie
43:00des salles de réunion,
43:01à la recherche d'informations.
43:04Obtenir de l'information,
43:06c'est finalement,
43:06c'est le nerf
43:07de cette négociation.
43:10Il y a des lieux
43:11où on discute
43:11de façon plus informelle,
43:13les restaurants,
43:14les cafés,
43:15on laisse traîner
43:16nos oreilles
43:17un peu partout.
43:19Les couloirs
43:20de l'immeuble du GATT
43:21sont plus clairsemés
43:22ce soir,
43:23c'est un signe,
43:24un mauvais signe.
43:25Les journalistes
43:26ont été priés
43:27d'attendre dehors.
43:28Quant aux délégués,
43:29ils enchaînent
43:29réunion sur réunion
43:30et sont moins bavards
43:32qu'en début de semaine.
43:34Moi, j'avais un collègue
43:35qui passait son temps
43:37dans les toilettes.
43:38Comme ça,
43:38il était sûr
43:38de pouvoir croiser
43:40les représentants
43:41de la commission
43:41quand ils passeraient
43:42aussi dans les toilettes.
43:45Je ne blague pas.
43:51Je me souviens également
43:52qu'en 1993,
43:54c'était les premiers postes
43:57de téléphone portable.
43:59Alors, ce n'était pas
44:00un petit portable comme ça,
44:01c'était une espèce
44:02de boîte carré
44:03qui devait faire
44:04au moins un kilo
44:05ou deux kilos
44:06et qu'on emmenait
44:08dans différents lieux
44:10pour pouvoir avoir
44:11un lien,
44:12si possible,
44:14sécurisé
44:15avec Paris.
44:19Après des heures
44:20de discussion,
44:21aucun progrès
44:22n'a été réalisé
44:22sur les contentieux
44:23qui bloquent encore
44:24l'aboutissement
44:24de l'Uruguay-Round.
44:27Pour Léon Britann,
44:29l'Européen,
44:29il y a crise
44:30et les négociations mondiales
44:32sur le GATT
44:32sont dans une situation
44:33extrêmement inquiétante.
44:35Des propos tempérés
44:37par le négociateur américain.
44:40La situation est confuse
44:41et difficile,
44:42mais parler de crise
44:43s'est exagéré.
44:44Dans un processus
44:45aussi délicat,
44:46il y a toujours
44:47des hauts et des bas.
44:48Quoi qu'il en soit,
44:49les travaux sur les textes
44:50de l'accord final
44:51devaient être bouclés
44:52ce soir à minuit.
44:53Ils ne le seront pas.
44:56Quelques jours avant
44:57la date fatidique
44:58du 15 décembre,
44:59la pression montait
45:00encore d'un cran.
45:02Mickey Cantor
45:03semblait confiant,
45:04mais les Américains
45:05et les Européens
45:06continuaient de s'opposer
45:08sur la question
45:09du cinéma
45:09et de l'audiovisuel.
45:11Aucune issue
45:12ne se dessinait.
45:28Ah non,
45:29mais au fil
45:29de la négociation,
45:30les moments
45:31où on s'est dit
45:32c'était foutu,
45:32c'était tous les jours.
45:34Dans la journée,
45:36on avait des rumeurs
45:37que l'Europe
45:38faisait des concessions,
45:39que Britannes avançaient,
45:41que Cantor acceptait
45:42et le soir,
45:44on remontait le courant
45:45parce que Juppé
45:47se déchaînait.
45:48Juppé a d'ailleurs
45:49une déclaration
45:49très méchante
45:50pour les hautes britannes.
45:55Notre sentiment
45:56était que Britannes
45:56avait lâché.
45:57Et donc là,
45:58on a remis la gomme
45:59et ça m'a amené
46:00à une confrontation,
46:01c'est vrai,
46:02avec le commissaire européen
46:03sur les hautes britannes.
46:04Et je me souviens
46:05d'avoir causé
46:07un peu d'émoi
46:07lorsque, au cours
46:08d'une réunion
46:08du Conseil des ministres
46:10des Affaires étrangères
46:12européens,
46:13je m'adresse
46:14à Sir Léone Britannes
46:15en lui disant
46:15« Mais monsieur le commissaire,
46:16ce n'est pas vous
46:17qui décidez.
46:18Vous êtes chargé
46:19d'exécuter
46:20le mandat de négociation
46:21que nous,
46:21les ministres,
46:22nous vous donnons. »
46:24Ça avait jeté un froid
46:24autour de la table
46:25mais finalement,
46:26ça avait été efficace
46:27et Britannes
46:29en avait finalement
46:29tenu compte.
46:34Et il y a eu
46:35un dernier petit déjeuner
46:37le jour
46:38de l'accord final
46:39entre le chancelier Kohl
46:41et François Mitterrand.
46:44François Mitterrand
46:44a insisté
46:46à Bordicus
46:46pour que,
46:48sur l'exception culturelle,
46:50les Européens
46:51ne changent pas.
46:52Il a obtenu,
46:54confirmé l'adhésion
46:55du chancelier Kohl
46:56et quand ils ont vu
46:58les Américains,
46:59ils ont dit
46:59« Américains,
47:00c'est pas négociable. »
47:04Après deux nuits blanches,
47:05les négociateurs
47:06semblaient enfin
47:07avoir trouvé
47:08un terrain d'entente.
47:10Devant la mine
47:11réjouie des Français,
47:13je compris assez vite
47:14que le résultat
47:15des discussions
47:16ne m'était pas favorable.
47:23Je me souviens très bien
47:26de la dernière nuit.
47:27Je ne sais pas
47:28quelle heure il était.
47:28Il devait être
47:29deux heures ou trois heures
47:30du matin.
47:30On s'est précipité
47:31dans une cabine téléphonique.
47:33On a appelé
47:33notre directeur
47:34des relations économiques
47:35extérieures
47:36en disant
47:36« On a gagné. »
47:39Je reçois un coup de fil
47:40du ministère de la Culture
47:41qui me dit
47:42« Les Américains acceptent
47:43de signer un accord du GATT
47:45et il n'y aura pas
47:45d'engagement européen
47:47sur l'audiovisuel. »
47:49Alors,
47:49on s'est tous mis à pleurer.
47:51Non, mais je vous jure,
47:52on était sur les nerfs.
47:53On s'est retrouvés
47:54dans le bureau de Toubon
47:55au ministère de la Culture.
47:57Ça me fait encore
47:58les larmes aux yeux
47:59et on pleurait tous.
48:04Pour sauver
48:05les accords du GATT
48:06qui portaient
48:07sur des dizaines
48:08de secteurs,
48:09Brittany et Cantor
48:10avaient décidé
48:10de ne pas incluir
48:11le cinéma
48:12et l'audiovisuel
48:13dans le compromis final.
48:28Mickey Cantor a jugé
48:29qu'en réalité,
48:30je pense,
48:31la position
48:32du cinéma américain
48:34telle qu'elle était
48:35à l'époque
48:35était suffisamment forte
48:38pour qu'elle n'ait pas
48:39absolument besoin
48:40de cet exercice
48:41de libéralisation
48:42que les professionnels américains
48:44auraient voulu prolonger.
48:47Le résultat est que
48:48l'Europe est absolument libre
48:51de poursuivre
48:53la politique culturelle
48:56dans la direction
48:57qu'elle veut choisir.
49:01Quand Mickey Cantor
49:02a annoncé à Léone Britanne
49:04que les Américains
49:06laissaient tomber
49:07sur le sujet
49:09cinéma et audiovisuel,
49:10on nous dit
49:11que Léone Britanne
49:12s'est presque fâché
49:13en disant
49:14« Ah, you give everything
49:16to the French ! »
49:17avec cette manière
49:19tout à fait sympathique
49:21qu'ont les Britanniques
49:22de parler de « the French ».
49:32Ce coup de marteau
49:34de directeur du GATT
49:35sonnait à mes oreilles
49:37comme une défaite.
49:39J'étais contraint
49:40de m'incliner,
49:41la France avait gagné.
49:45C'est une défaite
49:46Je compte ça
49:46un défaite
49:47parce que
49:49dans un GATT
49:49qui est objectif
49:51de réduire
49:52les barrières
49:53dans le monde,
49:54la communauté européenne
49:55a gardé en place
49:57leur grande défaite
49:58qui est contraire
50:00aux objectifs
50:01du GATT.
50:27Juste après la bataille du GATT,
50:29je reçois un mot
50:31Jacques Valenti
50:32aimerait vous rencontrer.
50:33Je ne l'avais jamais vu.
50:35Et je me dis
50:36j'y vais
50:37et c'était assez impressionnant
50:38de le voir quand même.
50:40Et il me dit
50:41« Monsieur regard,
50:41je ne suis pas du tout
50:42celui que vous pensez
50:43que je suis. »
50:45Et nous devons
50:46laisser le passé
50:47derrière nous.
50:48Vous avez gagné,
50:49je le reconnais.
50:51Laissons le passé
50:52derrière nous
50:52et voyons l'avenir
50:54et voyons
50:54ce qu'on peut
50:55construire ensemble.
50:56Nous avons quelque chose
50:58en commun,
50:58c'est la lutte
50:59contre le piratage.
51:00Et c'est à ce moment-là
51:01que je lui ai dit
51:02« Jacques, venez,
51:04je vous invite
51:05aux rencontres
51:06que j'organise
51:06chaque année
51:07à Beaune
51:08avec l'ARP.
51:09Et il est venu
51:10à Beaune,
51:11ce qui m'a valu
51:12d'ailleurs des critiques
51:13extrêmement fortes
51:14de la profession
51:14parce qu'il me disait
51:15« Pourquoi l'icône du mal,
51:16tu le fais devenir ? »
51:17Après, il fallait
51:17que j'explique
51:18que l'icône du mal
51:19n'était pas vraiment
51:20l'icône du mal.
51:23À titre personnel,
51:24j'avais enterré
51:25la hache de guerre
51:26avec les Français.
51:27Mais face à cette réglementation,
51:29toujours en vigueur,
51:31les Américains
51:31n'avaient pas dit
51:32leurs derniers mots.
51:35Toutes les plateformes
51:36Netflix,
51:37Amazon,
51:38Disney,
51:38qui sont localisées
51:39hors de France,
51:40ont une obligation
51:42en fonction du chiffre
51:44d'affaires réalisé en France,
51:45d'investir dans la création
51:47du visuel
51:47et la création
51:48cinématographique française.
51:50Les Américains,
51:51aujourd'hui,
51:52à nouveau se disent
51:53comment on fait en sorte
51:55de casser ces directives
51:57pour que nos Netflix
51:58ou autres
51:59n'aient plus aucune
52:00de ces obligations
52:01sur la programmation
52:04d'oeuvres européennes
52:05et l'obligation
52:06d'investissement
52:06dans ces productions.
52:10Mais cette bataille
52:11n'est plus la mienne.
52:12J'ai déposé les armes
52:14depuis longtemps
52:15et laissé ce combat
52:16à mes successeurs.
52:18de l'éuvres européennes
52:21et laissé ce combat

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