00:00Nous souhaitons revenir aujourd'hui sur une thématique qu'on a suivie un peu tout l'été depuis plusieurs mois,
00:07c'est sur la guerre que souhaitent poursuivre encore une fois les Etats-Unis à l'encontre de l'Iran.
00:13Faute de victoire militaire, on l'a déjà évoqué, de succès diplomatique dans les négociations,
00:19un détroit d'Hormuz qui est toujours bloqué, le président Donald Trump a décidé cette fois de relancer l'étranglement
00:25économique du pays.
00:26Ce nouvel épisode a même été pompeusement appelé « Jour J économique » par le secrétaire d'État au Trésor
00:34Scott Bessent.
00:36Pour en parler avec nous, nous accueillons aujourd'hui Pierre Barbancé qui est reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient
00:44et qui a écrit la une du journal de ce matin puisque ça fait les quatre pages du quotidien.
00:49Bonjour Pierre.
00:49Bonjour.
00:50Alors première question pour bien expliquer à nos lecteurs et auditeurs et spectateurs maintenant.
00:59Pourquoi finalement Washington a décidé ce changement de stratégie et ce qu'ils appellent une offensive économique ?
01:09D'abord c'est un constat d'échec de la part de la stratégie étatsunienne qui a été mis en
01:16place à partir du mois de février
01:17avec la guerre qui est menée contre l'Iran.
01:20Une guerre létale, c'est-à-dire de bombardements aériens, de drones, par navire, etc.
01:26Une guerre que Donald Trump pensait peut-être remporter très facilement
01:30sur les conseils avisés de son grand ami Benjamin Netanyahou, le premier ministre israélien.
01:36Donc il pensait qu'en quelques coups de tuyère à peau, quelques coups de canon, il allait faire plier l
01:41'Iran
01:41et voire même faire tomber le régime iranien et installer des amis à lui à sa place.
01:47Or au bout de quasiment six mois maintenant, on voit bien qu'il n'en est rien,
01:51que la réplique et la réponse iranienne a été plus importante que celle qu'il prévoyait.
01:56Peut-être que Trump pensait que ça allait se passer comme au Venezuela,
01:59qu'il pourrait enlever les dirigeants iraniens et les emmener en prison aux Etats-Unis.
02:04Donc c'est absolument pas ce qui s'est passé et il est même au bord de la catastrophe
02:09puisque le détroit d'Hormuz par lequel transite plus de 20% du trafic pétrolier et de gaz du monde
02:17entier
02:17est aujourd'hui bloqué. Il a lui-même mis en place un blocus contre l'Iran.
02:23Mais l'Iran aujourd'hui contrôle aussi ce détroit d'Hormuz.
02:26Et donc la crise se répercute dans l'ensemble du monde entier en fait.
02:32Donc aujourd'hui, ils ont décidé de changer un petit peu leur fusil d'épaule, si je puis dire,
02:36encore que l'image est assez juste.
02:39Et donc de lancer une guerre économique.
02:41Alors tu l'as dit, ils ont parlé du jour J économique.
02:44Évidemment, alors en anglais c'est « D-Day ».
02:46Évidemment c'est une référence au débarquement de Normandie le 6 juin 1944.
02:51Alors est-ce qu'ils veulent dire par là que ça y est c'est la grande offensive qui va
02:54balayer tout ?
02:55En tout cas, il est clair qu'ils veulent par le biais économique réussir ce qu'ils ne sont pas
03:00arrivés à faire par les armes,
03:01c'est-à-dire faire plier ce régime et l'asphyxier économiquement.
03:04Et d'ailleurs, dans l'interview que j'ai réalisé de Thierry Coville qui est chercheur à l'Iris et
03:09spécialiste de l'Iran,
03:10il faisait remarquer qu'au mois de janvier dernier, lors du sommet du Forum économique mondial de Davos,
03:15le secrétaire d'État au Trésor américain, Scott Bissent, s'était félicité des manifestations qu'il y avait eues en
03:25Iran,
03:26en disant que c'était grâce aux sanctions qu'ils avaient mises en place.
03:29Or on pourrait dire que les Iraniens n'attendent pas les sanctions américaines pour se révolter contre le pouvoir qui
03:36est en place à Téhéran,
03:38voire même ces sanctions touchent durement le peuple iranien,
03:41et de la même manière que les bombardements ont touché, et avant tout, le peuple iranien,
03:45même si, évidemment, le guide suprême, l'Ayatollah Khomeini, a été tué dans ces bombardements-là.
03:53Donc ils mettent en place ça en espérant, cette fois-ci, faire plier, mettre à genoux les Iraniens,
03:58mais ça va être un peu plus compliqué.
04:00C'est justement ça qu'on en discutera un peu plus tard,
04:02parce que peut-être aussi, à travers ces sanctions,
04:06on pourrait s'interroger et surtout se questionner sur qui vise finalement ces nouvelles sanctions ?
04:12Quel pays ou quel groupe de pays, on va dire, est-ce qu'ils ont visé ?
04:15Alors voilà, ce qui est intéressant, c'est que bon, il y a déjà des sanctions qui sont en place,
04:19qui ont été renforcées déjà il y a plusieurs mois contre l'Iran,
04:22qui touchent durement l'économie iranienne,
04:25notamment sur les exportations de pétrole,
04:28mais ce qui est intéressant d'embarquer, c'est que là, les États-Unis, en fait, mettent en garde
04:34tous les pays qui commerceraient avec l'Iran.
04:37Et donc dans ceux qui commercent avec l'Iran, il y a la Turquie, il y a un certain nombre
04:41de pays comme ça,
04:42mais il y a particulièrement la Chine, la Chine étant quasiment le seul pays aujourd'hui à acheter du pétrole
04:47iranien.
04:48Donc c'est une menace directe qui est proférée à l'encontre de la Chine,
04:52même si le secrétaire d'État au Trésor a essayé de mettre des gants menacés sans préciser exactement de quelle
05:00manière ça allait se passer.
05:01Mais très exactement, ça va entrer en confrontation avec ce que font les Chinois.
05:07C'est-à-dire que par le biais aujourd'hui de compagnies privées chinoises,
05:11il y a du pétrole iranien qui est acheté et qui transite via des pavillons malais, notamment.
05:19– Et justement, tu évoques la Chine, quelle a été sa réponse après ces nouvelles menaces ?
05:26– Alors la Chine ne s'est absolument pas laissée intimider, d'autant moins que je rappelle qu'à la
05:31fin du mois de septembre prochain,
05:33il y aura une rencontre au sommet entre le président américain Trump et le président chinois Xi Jinping.
05:39Et donc il y a un certain nombre d'accords qui devraient être passés,
05:42ou en tout cas ça va un peu compliquer la relation et les discussions qu'ils pourraient avoir.
05:46Mais de toute manière, les Chinois ont déjà donné leur réponse.
05:50Ils ont dit qu'ils défendraient leurs droits et leurs intérêts légitimes, quoi qu'il arrive.
05:54Et la presse chinoise qui s'est exprimée va encore un petit peu plus loin.
05:59Je pense que pour éviter tout froissement diplomatique, c'est la presse chinoise qui s'est exprimée,
06:06qui a dit que si le reste du monde est forcé d'exécuter les ordres des États-Unis,
06:11le commerce international cesse d'être du commerce pour devenir une mondialisation sous autorisation,
06:17où Washington décide qui peut commercer avec qui.
06:21Voilà, ça je pense que c'est très intéressant, parce que là on entre évidemment dans le domaine politique,
06:25et on voit bien malheureusement que comme d'habitude, on a pris l'habitude de voir que l'Union européenne
06:31est étrangement silencieuse,
06:33parce que les États-Unis veulent effectivement tout réjanter et faire en sorte que c'est eux qui décident qui
06:39peut commercer et comment.
06:41Donc c'est très très grave, donc il peut y avoir encore une fois une confrontation,
06:45personne ne la veut évidemment directe, mais je pense que ça rentre aussi dans ce qui est mis en place
06:50aux États-Unis depuis plusieurs années maintenant,
06:52qui est une guerre économique avec la Chine, très exactement.
06:56– Et justement, tu l'as évoqué au début dans ton introduction, tu parles notamment de l'Iran,
07:04puisque c'est quand même le pays qui est visé par ces sanctions et par cette guerre.
07:07Il y a eu énormément de destructions qui ont été causées durant ces semaines, ces mois de conflits.
07:13Quel va être l'impact pour une économie iranienne qui est quand même déjà aussi excessivement un bout de souffle
07:18depuis les sanctions,
07:19puisque ce n'est pas les premières qu'elle subit maintenant depuis plusieurs années ?
07:22– Oui, effectivement, l'économie iranienne est durement touchée, notamment par ces sanctions,
07:27qui vit quasiment sous sanctions depuis près de 15 ans, à part une interruption de deux années en gros.
07:33Donc ces sanctions-là touchent durement l'économie iranienne.
07:37Le FMI avait prédit une décroissance en réalité de 6 à 7%, et c'était avant la guerre.
07:47Donc on peut penser qu'effectivement avec la guerre, cette décroissance va être encore plus importante.
07:51L'inflation qui était en gros de 40% monte aujourd'hui à 90%.
07:56Donc on voit bien que ce sont les Iraniens en premier lieu qui sont touchés par cette guerre économique qui
08:03est menée,
08:04même si le gouvernement iranien a déjà annoncé qu'il s'était déjà préparé à ces mesures.
08:10– Et justement, ça peut être quoi la réponse des Iraniens ?
08:14Parce qu'on imagine que le régime ne va pas se laisser faire.
08:17Ils ont différentes cartes, tu l'as aussi évoqué dans tes papiers.
08:20Quelle pourrait être leur réponse ?
08:23– D'abord, le gouvernement iranien essaie de rassurer la population en disant qu'un certain nombre de produits continueront
08:31à être subventionnés.
08:32Ils continueront à avoir des aides, notamment sur la nourriture, via des bons électroniques.
08:37C'est-à-dire que ça permettra de maintenir un prix assez constant, d'autant pour la nourriture.
08:41C'est aussi le cas pour les médicaments.
08:43Mais il n'en reste pas moins que pour les réserves iraniennes, c'est assez compliqué.
08:47Et le gouverneur de la Banque centrale iranienne a déjà fait savoir qu'il y aurait évidemment des difficultés,
08:52mais qu'ils avaient déjà fait quelques réserves.
08:54On sait aussi, et ça Thierry Covil, chercheur de l'IRIS, le dit aussi dans l'interview que j'ai
08:59réalisée,
09:00et que nous publions dans l'Humanité, qu'il y a un certain nombre, il y a près de 80
09:04millions de barils de pétrole
09:06qui sont déjà hors du golfe Persique, et qui devraient être acheminés vers la Chine.
09:12Donc voilà, il y a un certain nombre de mesures qui ont déjà été prises,
09:15mais qui vont permettre à l'Iran de tenir quelques mois.
09:18Mais si ça dure vraiment trop longtemps, il y a effectivement un risque d'effondrement de l'économie iranienne totalement.
09:26Est-ce que, par exemple, tu l'évoques dans l'entretien avec Thierry Covil ce matin,
09:31la question d'Hormuz et du détroit d'Hormuz, est-ce que ça, ça peut être une carte maîtresse, encore
09:36une fois, pour le régime iranien ?
09:38Alors effectivement, le détroit d'Hormuz, c'est quand même particulièrement important.
09:41Je disais tout à l'heure que plus de 20% des échanges pétroliers et de gaz passent par ce
09:47détroit d'Hormuz.
09:48Or, les Iraniens, aujourd'hui, estimant qu'avec l'accord qui était passé avec les États-Unis,
09:55ils peuvent se demander aujourd'hui des droits de passage dans le détroit d'Hormuz,
09:59que contestent les États-Unis, et donc eux ont mis en place un blocus.
10:03Mais pour les Iraniens, c'est toujours une carte maîtresse, effectivement,
10:07parce que, notamment les gardiens de la révolution en Iran, et les plus conservateurs,
10:13estiment que les États-Unis n'attendent qu'une chose pour pouvoir attaquer à nouveau de manière létale.
10:19Donc c'est dire que peut-être qu'il va se mélanger, se mêler, une guerre létale comme auparavant,
10:25avec cette guerre économique.
10:26Et donc aujourd'hui, en tenant le détroit d'Hormuz et en empêchant qu'il y ait un passage normal
10:32des bateaux,
10:33ça permet à l'Iran d'avoir un moyen de pression sur les États-Unis pour ne pas être attaqué
10:37à nouveau.
10:38Merci beaucoup Pierre pour toutes ces réponses et ces analyses qu'on vous invite à lire sur le web,
10:46mais aussi dans le quotidien de ce matin.
10:48Merci à tous et bonne journée.