00:00Plusieurs journalistes ont été assassinés dans les jours qui ont suivi l'installation de Pegasus sur leur smartphone.
00:07Pegasus, c'est ce qu'on appelle un cheval de trois.
00:10C'est un programme malveillant, ça fait partie de ce qu'on appelle un virus,
00:13qui s'installe sur un terminal, pour le coup un smartphone, et qui constitue une porte dérobée.
00:19C'est-à-dire que les gens qui contrôlent ce programme ont accès à l'intérieur du smartphone.
00:25Pour le coup, c'est accès aux photos, aux contacts, à l'historique des conversations, à tous les messages, mails.
00:33La particularité, c'est qu'il est capable d'activer aussi le micro à distance, pour écouter les conversations dans
00:38une pièce,
00:39l'appareil photo, caméra, et aussi qui transmette toutes les coordonnées GPS.
00:46Sa dernière version s'installe toute seule.
00:49En fait, il faut recevoir un message, soit sur e-message d'Apple, soit sous la forme d'un appel
00:54vidéo,
00:54sur WhatsApp.
00:55Ce n'était pas le cas dans les versions précédentes 1 et 2 de Pegasus, où il fallait cliquer sur
01:01un lien.
01:01Et donc, pour ça, NSO, l'entreprise qui a programmé Pegasus, à l'époque avait une équipe d'ingénierie sociale,
01:08on appelle ça.
01:09C'est-à-dire des gens qui étaient chargés pour les clients de concevoir des messages spécifiquement adressés à la
01:14cible,
01:15pour qu'elle clique sur le lien.
01:16On a un exemple, par exemple, d'une femme d'un journaliste mexicain qui a été assassiné.
01:21On promettait à cette femme des informations sur la mort de son mari si elle cliquait sur le lien.
01:26Alors évidemment, ça donne un peu envie de cliquer dessus.
01:31Les cibles dépendent de qui a acheté Pegasus.
01:35L'entreprise israélienne NSO a vendu Pegasus à des États.
01:38Pour plus de la moitié des ventes, c'est à des services de renseignement, c'est aussi à des services
01:42de police et l'armée.
01:43Et du coup, selon les clients qui ont acheté Pegasus, les cibles diffèrent.
01:48Ça peut être des journalistes.
01:50En France, c'est notamment le cas.
01:52C'est le Maroc qui avait acheté Pegasus et qui s'en est servi pour espionner des journalistes français, dont
01:58Rosa Moussaoui de l'Humanité.
02:00Mais dans beaucoup de pays, c'est aussi des opposants politiques.
02:02Donc il y a des hommes politiques, des chefs d'entreprise, ce qu'on appelle des militants aussi pour les
02:08droits de l'homme de manière générale.
02:11On va dire qu'il y a des coïncidences troublantes.
02:14On sait que plusieurs journalistes ont été assassinés dans les jours qui ont suivi l'installation de Pegasus sur leur
02:19smartphone.
02:22Le Pegasus Project, c'est le fruit du travail d'un consortium de journalistes qui s'appelle Forbidden Stories,
02:27qui avait été créé il y a quelques années à la suite de l'assassinat d'une journaliste maltaise qui
02:33enquêtait sur la corruption
02:34et dont l'objectif est de poursuivre, de finir le travail des journalistes assassinés ou emprisonnés.
02:41Donc ce consortium a travaillé en lien avec l'ONG Amnesty International, qui défend les libertés et les droits humains,
02:49et aussi avec 16 grandes rédactions partout dans le monde,
02:54pour mettre au jour tout un système de surveillance et d'espionnage via un logiciel,
03:03le logiciel Pegasus, développé par la firme israélienne NSO,
03:08et qui a été vendu à des États, avec l'aval d'ailleurs du ministère de la Défense israélien,
03:15pour faire surveiller des personnalités, des mondes médiatiques, politiques, des avocats, des magistrats.
03:25Alors, dans mon cas, c'est difficile à déterminer,
03:29parce que mon travail sur le Maroc m'a conduit à avoir des suspicions de surveillance de mon téléphone.
03:37Et donc, après mon enquête sur l'affaire Omar Radhi,
03:40je me suis débarrassée de mon téléphone que j'ai réinitialisé,
03:43et je me suis procurée un autre appareil.
03:45Et donc, le téléphone réinitialisé n'a pas pu être analysé par le Security Lab d'Amnesty International.
03:53Le nouveau téléphone est clean.
03:55Mais en revanche, je figure sur cette liste de personnes désignées comme des cibles de surveillance par ce logiciel.
04:06Donc, très vraisemblablement, mon téléphone a pu être infecté, semble-t-il, à partir de l'été 2019.
04:16Alors, je l'ai appris parce que j'ai été contactée par Forbidden Stories une première fois pour faire analyser
04:21mon matériel,
04:22et puis ensuite, à la veille de ces révélations, pour me dire que je figurais sur cette liste.
04:30C'est une réaction mitigée parce qu'à la fois, j'avais des soupçons et en même temps, un sentiment
04:36de grande vulnérabilité.
04:38Il y a le viol de l'intimité, il y a le cambriolage de mes données personnelles,
04:43et puis c'est aussi une attaque frontale contre le travail des journalistes,
04:47puisque une des peurs que nous, on a lorsqu'on enquête, lorsqu'on travaille sur des terrains difficiles
04:54où sont perpétrées des violations des libertés, des droits humains,
04:58le risque qu'on encourt, c'est de mettre en danger nos sources.
05:03Ça met en danger nos sources passées, présentes,
05:05et puis ça compromet la possibilité de nouer des liens de confiance avec des personnes qui prennent des risques
05:12en nous transmettant des informations sensibles,
05:16et ça, c'est une très grave entrave à l'exercice de nos métiers et puis à la liberté de
05:21la presse.
05:24Il y a une vraie différence entre Pegasus et ce que nous pouvons avoir tout un chacun sur nos smartphones,
05:29qui sont des logiciels espions mais publicitaires.
05:32Il y a les logiciels espions d'État, on sait que la NSA, avec l'affaire Snowden,
05:37c'est pas que la NSA d'ailleurs, mais en gros, exploiter plusieurs failles de ce type.
05:41Pour reprendre l'analogie de la pêche, c'était de la pêche au gros.
05:45Ils prenaient un large chalutier, ils ramassaient tout, et après ils analysaient les données.
05:49Là, Pegasus, c'est un logiciel qui va cibler, c'est vraiment de la pêche au harpon,
05:53il va cibler spécifiquement des gens.
05:56Donc ça, c'est quelque chose d'assez particulier.
05:58Assez particulier, je dirais aussi, des entreprises israéliennes.
06:01Dans la Silicon Valley israélienne, il y a une poignée d'entreprises
06:05qui ont à peu près la même activité que NSO,
06:07et qui développent eux aussi leur propre programme.
06:12Aujourd'hui, tous les téléphones où on a les preuves que Pegasus a été installé sur les téléphones
06:17sont passés par le labo d'Amnesty International,
06:20ou par aussi celui de Citizen Lab à Toronto, une autre fondation,
06:24où ils ont en gros les traces, les logs du comportement de Pegasus.
06:29En gros, si on demande une action simple à son téléphone,
06:33il va la faire, mais de manière beaucoup plus compliquée,
06:35en utilisant des détours et des sous-domaines et des sous-sous-sous-domaines,
06:39qui vont faire que le comportement du téléphone est bizarre,
06:43qu'on le suit à la trace.
06:44Et ainsi, ils ont réussi à trouver les traces spécifiques de Pegasus, on va dire.
06:52Pegasus coûte cher.
06:53C'est moins cher que d'organiser un service de renseignement du style de la NSA,
06:58où là, ça coûte vraiment une fortune.
06:59Mais quand même, c'est plusieurs dizaines de millions d'euros par an
07:03pour un État de mettre ses opposants et des journalistes sur écoute via Pegasus.
07:08Il ne faut pas devenir paranoïaque non plus.
07:10Un gouvernement ne claque pas autant d'argent pour le plaisir de surveiller.
07:14Mais en attendant, en 2019, on connaissait un peu moins de 2000 cas.
07:19Aujourd'hui, il y a 50 000 noms.
07:21On voit que ça peut être plus.
07:23On voit qu'il y a 4 ou 5 autres entreprises qui font le même genre de travail en Israël.
07:28En France, on a eu une entreprise spécialisée dans l'interception de masse
07:33qui a migré dans les Émirats Arabes,
07:35mais qui est aujourd'hui poursuivie pour complicité de torture.
07:38Même l'ampleur de ces 50 000 noms n'est pas très étonnante
07:41quand on voit que la quantité d'argent que gagne NSO,
07:44c'est 300 millions de dollars par an à peu près en bénéfice.
07:48Donc on voit qu'ils avaient des clients.
07:52Quand on voit ce genre d'outil,
07:54on s'aperçoit que ça devient vraiment très dur.
07:57Peut-être qu'aujourd'hui, la meilleure manière de protéger ses sources,
08:00c'est de se passer de technologie.
08:01C'est la plus simple en tout cas.
08:03Donc revenir au fait de se voir.
08:05De s'écrire des lettres.
08:06Parce que s'il y a un secret de la correspondance postale,
08:09il n'y a visiblement plus du tout de secret de la correspondance d'email,
08:13de SMS garantie par la loi.
08:14C'est le Premier ministre indien qui fait ça quand il reçoit des personnes chez lui.
08:18Donc lui qui a acheté, donc il sait de quoi il parle.
08:21Il a acheté Pegasus.
08:22Il met dans une salle tous les smartphones des gens qu'il rencontre,
08:26dans une salle et il met la musique à fond.
08:29Et comme ça, il est sûr que le logiciel qu'il a lui-même acheté ne va pas écouter sa
08:33conversation.
08:34Il y a des précautions à prendre sur le type d'appareil qu'on peut utiliser,
08:41sur l'endroit dont on peut passer des coups de fil.
08:44Moi, j'ai toujours continué à bosser avec de bons vieux carnets.
08:47Je ne mets pas tout sur ordinateur.
08:50Mais en même temps, quelles que soient les dispositions,
08:54les dispositifs dont on se dote pour se protéger,
08:58pour moi, la réponse ne peut pas être là.
09:01Parce que l'hypervigilance à laquelle on nous oblige avec ces menaces de surveillance,
09:07elle est aussi une violence et une entrave faites à l'exercice du métier de journaliste.
09:13parce que c'est de l'angoisse, c'est du temps, c'est de l'énergie perdue
09:17qu'on pourrait investir à faire sereinement notre travail.
09:22Donc la question, elle n'est pas seulement celle des dispositions individuelles
09:26ou des dispositions que peuvent prendre les rédactions.
09:30Elle est vraiment de mettre des garde-fous à ce genre de méthode et de procédés.
09:35On est là en face d'États, de multinationales de la surveillance
09:39qui s'affranchissent de toutes les règles, de toute l'égalité.
09:42Dans le cas du Maroc, c'est aussi une manière d'étendre les méthodes de répression et de surveillance
09:49qui étaient déjà utilisées contre les journalistes, les défenseurs des droits humains au Maroc
09:53à des ressortissants, en l'occurrence français.
09:58C'est une forme d'extraterritorialité des méthodes autoritaires et dictatoriales
10:03dont use le Royaume du Maroc à l'endroit de ses propres ressortissants.
10:08Et là, on ne peut pas imaginer que les autorités françaises continuent de rester passives
10:14et continuent de faire preuve envers la monarchie marocaine de la complaisance
10:18qui lui a permis de franchir jusqu'ici toutes les lignes rouges.
10:24Il me semble que oui, que ce type de logiciel n'a pas sa place dans un monde de liberté
10:29où les droits humains seraient protégés.
10:33Ils n'ont pas d'utilité sociale, c'est spyware.
10:36Et c'est d'autant plus important qu'on est un peu à la croisée des chemins.
10:39Les technologies dont on dispose aujourd'hui, elles ont un grand potentiel émancipateur
10:46et elles ont aussi un très inquiétant potentiel oppressif.
10:50Et pour l'instant, de révélation en révélation sur des scandales internationaux de surveillance,
10:55c'est quand même le versant oppressif qui semble l'emporter.
10:59Donc il va falloir des dispositions à l'échelle à la fois des États et à l'échelle mondiale
11:05pour protéger les libertés, pour protéger les droits humains, pour protéger la liberté de la presse.
11:11Il faut savoir que si ce logiciel fonctionne avec un écosystème illégal,
11:15il ne peut pas fonctionner bien tout seul.
11:17NSO ne peut pas entretenir Pegasus sans acheter des failles de sécurité
11:21que d'autres hackers mettent en vente, ce qu'on appelle les failles 0D.
11:24Ils sont obligés d'acheter régulièrement des failles,
11:27sinon à un moment Facebook corrige sa faille, Apple corrige sa faille.
11:31Donc déjà, cette entreprise est forcément dans cette marge de l'illégalité.
11:35J'estime qu'il n'y a rien qui mérite d'être aussi intrusif.