00:00Quand je fais des interventions dans les écoles, je leur dis, moi je voyage dans le temps.
00:04On est ceux qui prennent soin de ceux dont plus personne ne veut s'occuper.
00:09Je rêve de travailler sur deux saints en particulier.
00:12Quand je fais des interventions dans les écoles, pour expliquer aux plus jeunes quel est mon métier,
00:17je leur dis, moi je voyage dans le temps.
00:19Le matin, je suis dans les latrines de Louis XIV, dans un château royal.
00:23Le midi, je suis en train de travailler sur des victimes de la guerre de 14-18 ou de la
00:28guerre de 1870.
00:29Et le soir, j'ai des mains dans une céramique grecque en train de remonter des ossements d'un guerrier
00:33du 5e siècle avant Jésus-Christ.
00:35Dans ce livre qui s'appelle « Les morts ont une histoire secrète »,
00:37j'ai voulu emmener le lecteur comme un visiteur et me suivre, m'accompagner tout simplement dans toutes ces histoires
00:42de l'histoire.
00:43J'ai voulu qu'il participe, vive au quotidien le travail d'un médecin légiste, archéologue, anthropologue.
00:49Toutes ces disciplines, elles peuvent être formalisées sous un terme très simple qui s'appelle l'anthropologie médicale.
00:55C'est gérer, considérer et analyser ce qui nous a précédés, ce qu'on est en train de vivre
01:00et ce qui va bientôt arriver autour de l'homme, avec un H majuscule,
01:04mais avec un double regard, celui de l'anthropologue et celui du médecin.
01:08Et évidemment, ça convoque d'autres sciences, d'autres spécialités, d'autres regards.
01:11En fait, il faut imaginer que les squelettes, les momies ou les fragments de corps humains
01:15peuvent subir exactement le même type d'examen complémentaire que nous-mêmes, les vivants, quand on va à l'hôpital.
01:20Tous ces examens-là nous permettent de rentrer dans l'intimité de ces patients du passé,
01:24nous permettent de connaître leur vie quotidienne, leurs maladies, leurs activités physiques, professionnelles,
01:30leurs causes de décès et même encore toutes les vicissitudes autour de leurs cadavres.
01:33Ces patients du passé me racontent une histoire.
01:36Et Roland Barthes décrit dans ses ouvrages la lecture du corps, la lecture de la peau, la peau comme langage.
01:41Moi, je suis un médecin légiste et un archéologue et un anthropologue
01:44qui lit de la même façon les corps anciens, les squelettes, les momies et parfois même les peaux anciennes ou
01:49les cheveux anciens.
01:51Et quand je dis à ça, je pense à la peau de Marie-Madeleine ou aux cheveux de Sainte-Thérèse
01:53de Lisieux.
01:54De plus en plus, l'Église se pose la question de réaliser l'étude scientifique de ces restes de saints
02:00et de saintes, littéralement des reliques.
02:02Elle veut savoir d'abord des questions d'authenticité.
02:05Est-ce que c'est vrai ou faux ?
02:07Si jamais c'est faux, l'histoire et la création de ce faux peut être intéressante.
02:11Et si jamais c'est vrai, qu'est-ce que ça peut nous apprendre sur la réalité physique de ce
02:16saint ou de cette sainte ?
02:17Donc c'est toujours intéressant parce que ça nous permet dans tous les cas de rentrer dans la réalité de
02:22ces saints,
02:22de parfois proposer un visage, proposer des causes de décès plus précises.
02:26Je pense à Sainte-Thérèse de Lisieux, dont on sait qu'elle est morte en 1897 d'une tuberculose.
02:31Mais il y a autre chose en plus. Il y a une prise de médicaments, notamment de mercure, qui a
02:35peut-être accéléré son processus de mort.
02:38Donc à chaque fois, on rentre un peu dans une intimité.
02:40Ces personnages, qui sont des symboles, si on peut dire, à suivre, des exemples, sont aussi une réalité.
02:46Et en passant par la réalité des reliques et par ce que les reliques nous donnent,
02:50eh bien ça nous permet, lorsque les reliques sont authentiques à nouveau, de donner une consistance.
02:53On passe quasiment de deux dimensions, une image pieuse, un tableau, à trois dimensions, un être fait de chair, comme
03:00vous et moi.
03:01Ma foi, qui est complexe pour être honnête, je la laisse à la porte de mon laboratoire et je la
03:06récupère le soir quand je rentre chez moi.
03:08Être professionnel, quand on travaille sur des restes humains, qu'ils soient insignes ou qu'ils soient complètement anonymes,
03:13qui malheureusement ont perdu une grande partie de leur identité, mais qui n'ont pas perdu leur humanité,
03:17ça nous oblige à travailler de façon consciencieuse, sans pathos particulier.
03:21À partir du moment où ça passe dans ceux-ci, qui sont des mains de médecins, eh bien ça n
03:26'est plus un squelette, ce n'est plus une momie, c'est un patient.
03:28On n'est pas là pour soigner au sens thérapeutique, ils ne vont pas aller mieux, c'est certain, mais
03:34on est là pour prendre soin.
03:35On est ceux qui prennent soin de ceux dont plus personne ne veut s'occuper.
03:40Il y a des personnages qui sont très intéressants sur le plan historique, mais que je déteste profondément.
03:45Quand je suis allé à Moscou travailler sur les restes de Hitler, forcément c'est l'enfer sur terre, cet
03:50homme.
03:50Donc c'était extrêmement intéressant sur le plan historique, mais je ne peux pas dire que ce soit mon étude
03:54préférée, c'est presque celle que j'ai le plus détestée.
03:57Une des plus belles rencontres, et j'utilise ce mot à bon escient, je pense, lorsque j'ai pu travailler
04:02sur les restes de Saint-François d'Assise.
04:03Là c'était vraiment à un moment une épiphanie, parce que d'abord la communauté franciscaine était d'une ouverture
04:09totale,
04:10et j'ai eu la chance, en effet, de passer plusieurs heures, nez à nez, littéralement, au contact même du
04:15squelette de Saint-François d'Assise,
04:17pendant la nuit, sous les fresques de Giotto.
04:19Oui, ça c'est un beau moment de vie.
04:21De quel saint est-ce que vous rêveriez de faire l'autopsie ?
04:25Je rêve de travailler sur deux saints en particulier.
04:28Le premier, c'est Saint-Marc, qui est conservé à Venise, bien évidemment.
04:31Déjà, si c'est Saint-Marc, c'est très intéressant.
04:33Mais il y a aussi une possibilité que ce soit quelqu'un d'autre de très intéressant.
04:36Il y a une tradition, une légende, qui dit que c'est peut-être le corps d'Alexandre qui a
04:41été récupéré par les Vénitiens, Alexandre le Grand,
04:43lorsque les Vénitiens sont venus à Alexandrie récupérer la momie de Saint-Marc.
04:48Rien que pour cette hypothèse très ténue, et qui est peut-être romanesque, peut-être fausse,
04:52si jamais c'est vrai, c'est très intéressant, si jamais c'est faux, c'est Saint-Marc, c'est
04:57quand même pas mal.
04:58L'autre saint qui m'intéresse énormément, c'est Saint-François-Xavier,
05:01qui était anciennement en Malaisie, qui ensuite a été volé par les Jésuites,
05:05transporté ensuite à Goa, en Inde, et dont la momie est présentée à la vénération des fidèles une fois par
05:11an.
05:11J'aimerais beaucoup travailler sur le corps de Saint-François-Xavier, avec tout le respect qui lui est dû.
05:16On n'ouvre pas, on n'y touche même pas, juste lui faire uniquement un scanner.
05:20Donc si vous, ou l'un de vos visionnaires, un de ceux qui va regarder cette interview,
05:25allez coordonner de quelqu'un à Goa, ou d'un évêque, ou d'une autorité ecclésiastique en Inde,
05:30catholique romaine, ça m'intéresse beaucoup.
05:32Merci de me contacter.