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Le 11 septembre 2001, et comme chaque matin, Bruno Dellinger se rend dans ses bureaux, situés au 47e étage de la tour 1 du World Trade Center. À 8h46, cet entrepreneur français entend le bruit « inouï » des réacteurs d'un avion.

Dans cet entretien, il raconte cette journée d’horreur : l’impact du premier Boeing 767, l’évacuation de la tour et l’effondrement du World Trade Center. Il revient aussi sur son long travail de reconstruction, 25 ans après les attentats.

§ #11septembre #attentats #WorldTradeCenter #NewYork #survivant #témoignage #terrorisme

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Transcription
00:00Le 11 septembre 2001, j'étais dans la tour numéro 1 du World Trade Center, au 47e étage, au milieu
00:08de la tour,
00:09et j'ai assisté à tous les événements de cette journée.
00:13Au 47e étage, vous êtes à peu près au milieu de la tour.
00:16C'est un bureau qui doit faire à peu près 200 mètres carrés, avec des murs en verre, donc c
00:23'est très peu cloisonné.
00:24La lumière y pénètre abondamment, et vous vivez en permanence entre le ciel et la terre,
00:33puisque vous êtes parfois au-dessus des nuages, parfois en dessous des nuages.
00:37Parfois la tour bouge, parce que l'hiver, il y a un peu de vent, donc on sent les hauts
00:42bancs rissés,
00:43et on sent la vibration de la tour et le balancement de la tour.
00:48Et puis on a une vue absolument incroyable sur l'ensemble de Manhattan.
00:52Donc je suis au nord, sur la façade nord du World Trade Center,
00:57et toute la vue de Manhattan, de la rivière Hudson, et toute l'activité qui s'y déroule.
01:02Alors cette journée du 11 septembre, elle commence par un soleil radieux,
01:06un ciel d'une pureté incroyable, d'une profondeur, d'un bleu presque outre-mer,
01:12et en plus une température d'été indien new-yorkais,
01:18c'est-à-dire très mesuré, très tempéré, un air très léger.
01:22Et je me réveille très tôt ce matin-ci, parce que je rentre d'Europe la veille ou l'avant
01:27-veille,
01:28et je suis encore dans l'heure européenne, donc évidemment je me réveille à 5h, 6h du matin, je ne
01:35sais plus.
01:36Et quand je sors, je suis saisi par la beauté de cette journée,
01:41que je continue à, quand il y a une belle journée, je continue à la comparer à celle du 11
01:47septembre,
01:47c'était une journée incomparable, véritablement.
01:49En arrivant au bureau, j'ai mes habitudes bien sûr,
01:52notamment celle de démarrer toute la logistique, je dirais, de l'entreprise.
01:56Et je vais contempler cette vue, parce que cette vue est tellement magique,
02:01le lieu lui-même est magique, parce qu'il faut comprendre qu'on est haut, dans le ciel tout de
02:06même déjà,
02:07et que contrairement à la ville, qui est très très bruyante,
02:11l'ensemble immobilier lui-même et ses bureaux sont silencieux.
02:15C'est un lieu magique, et j'en profite bien sûr, en arrivant chaque matin.
02:20À 8h46, je suis en train de prendre mes mails.
02:26Et en fait, on a encore une ligne téléphonique, si j'ose dire, on n'a pas l'ADSL, je
02:31crois me rappeler.
02:32Et donc, les mails arrivent lentement.
02:35Non, soudain, mon attention est attirée par un bruit qui dépasse l'entendement, un bruit inouï.
02:42Et c'est celui du réacteur, ou des réacteurs, de cet avion qui arrive à toute vitesse sur nous.
02:51Ce bruit, il est surréaliste.
02:53Ce n'est pas le bruit d'un avion qui décolle sur un tarmac.
02:57C'est encore plus puissant.
02:58Il est en plein ciel, il est à plein régime, et il fonce sur nous.
03:02Et d'un seul coup, il y a l'impact.
03:04L'impact est d'une violence qui dépasse l'entendement, bien sûr, puisque la tour se met à osciller très
03:09très longuement.
03:11Au point que mon adjointe, qui est dans le bureau d'à côté, quelques minutes plus tard, vient me rejoindre.
03:18Et je suis obligé de la prendre par les épaules tellement je crains qu'elle ne tombe.
03:23On sent la tour peinée, les haubans crissés dans tous les sens.
03:27Et puis surtout, on voit toute la façade qui tombe devant nos yeux, complètement ahurie,
03:32parce qu'on ne comprend pas exactement ce qui s'est passé tout de suite.
03:37Et toute cette façade, des morceaux d'avion et je ne sais quoi encore.
03:41Donc, et ça dure très très longtemps, cet effondrement.
03:45L'ombre de l'avion, juste avant l'impact, parce que moi j'ai immédiatement levé la tête.
03:51Donc, j'ai vu l'ombre de cet avion qui rentrait dans le bâtiment.
03:58Je pense immédiatement, quand je réalise que c'est un avion, ce qui arrive très très rapidement après l'impact,
04:07je réponds, ne vous inquiétez pas, c'est un avion.
04:10Mais je pense à un événement que beaucoup de New Yorkais connaissent,
04:14c'est qu'en 1945, un bombardier s'est écrasé sur l'Empire State Building
04:19et que l'Empire State Building est toujours là.
04:22Moi, je n'ai pas d'inquiétude, parce que même si le choc a été colossal,
04:27la structure du World Trade Center est un bâtiment qui semble indestructible.
04:33Et donc, même s'il y a des dégâts à l'intérieur de mon bureau,
04:36ils ne sont pas énormes, il y a des dalles de plafond qui sont tombées,
04:41il y a des œuvres d'art qui se sont écrasées, mais enfin bon, ce n'est pas ingérable tout
04:45ça.
04:46En revanche, quand mes employés ouvrent la porte pour voir ce qui se passe dans le couloir,
04:50ils voient des gens partir en hurlant.
04:52Et ce sont des rescapés de l'attentat de 1993,
04:56dont je vous rappelle que le projet était de faire sauter une des tours
05:01en mettant des explosifs dans les parkings en dessous,
05:04de manière à ce que la tour s'écroule sur l'autre tour
05:06et de réduire en cendres cet ensemble.
05:11Donc, vu la panique qui est déjà dans ces couloirs,
05:15l'inquiétude se répand parmi nous et je dis quand même à mes employés de partir.
05:20Une fois mes employés partis,
05:24moi, en fait, je ne suis pas inquiet, donc je reste dans mes bureaux
05:27et je ne peux même pas imaginer que ça puisse s'écrouler,
05:30donc j'imagine que, évidemment, c'est très grave,
05:33mais qu'on va sécuriser les bureaux pendant une quinzaine de jours
05:36et puis qu'on pourra reprendre nos affaires.
05:38Donc, en fait, je prépare une évacuation en ordre
05:41avec un peu de...
05:44Ben voilà, le capitaine quitte le navire en dernier, quoi.
05:48Donc, je fais ce qu'il faut pour qu'on puisse revenir ensuite,
05:51quelques temps plus tard.
05:53C'est-à-dire que je ferme les ordinateurs,
05:54je lance des sauvegardes informatiques, des choses comme ça.
05:58Et puis, à un moment, j'ai l'ordre impérieux
06:00qui naît au fond de moi-même de partir.
06:04Et ça, je ne l'explique toujours pas,
06:06mais en tout cas, je l'ai bien ressenti.
06:08C'est une voix très claire qui me dit
06:10« Part ! » et « Part tout de suite ! »
06:13Sauf qu'à ce moment-là, les choses se sont aggravées.
06:16On est une vingtaine de minutes plus tard
06:17et dans les couloirs, on ne voit plus rien.
06:20Il y a de la fumée partout,
06:22il y a des portes explosées dans tous les sens,
06:24il y a des fluides qui tombent des étages supérieurs,
06:27il y a du kérosène.
06:29Et j'avance lentement
06:31jusqu'à ce que je croise un groupe de gens
06:35qui évacuent, qui a attendu une vingtaine de minutes comme moi
06:38et qui évacuent.
06:40Je suis tenté de les suivre
06:42et puis ils s'engagent dans une direction que je ne connais pas,
06:45qui n'est pas celle qu'on m'a apprise.
06:46Donc, moi, je m'engage dans mon escalier,
06:49eux partent par le leur
06:50et de manière incroyable,
06:52alors que nous sommes partis au même moment,
06:54eux ne vont jamais sortir
06:55et moi, je vais survivre.
06:57La descente, c'est 50 minutes, en gros.
07:0050 minutes où, en fait, on fait
07:03un pas
07:05devant l'autre,
07:08un troisième,
07:10un quatrième,
07:11tout ça est très, très lent.
07:13et tout ça
07:14se fait très lentement
07:16parce que, en fait,
07:17la file est remontée,
07:18déjà,
07:19jusque dans les 40e étages
07:21et
07:23l'escalier est très encombré
07:24avec des gens qui,
07:25des grands brûlés
07:26qui descendent des étages supérieurs
07:28qui n'ont ni peau,
07:29ni cheveux,
07:30n'ont plus rien,
07:31qui souffrent horriblement,
07:33donc on évacue
07:34en priorité.
07:35et puis des services de secours
07:37qui commencent à monter
07:39et à arriver
07:39dans les 30e,
07:4040e étages
07:41ou qui sont déjà là
07:44parce qu'ils étaient
07:44dans le bâtiment.
07:45Dans cet escalier
07:46très encombré,
07:47c'est assez stressant
07:48parce qu'il y a
07:49beaucoup de fumée,
07:51il y a une chaleur épouvantable
07:53parce que les systèmes
07:53d'air conditionné
07:54ne fonctionnent plus,
07:56il y a des stroboscopes,
07:57il y a des alarmes sonores,
08:01bien sûr,
08:01mais tout le monde
08:02a conscience
08:03de ce que,
08:04s'il y a la moindre panique,
08:05donc c'est la fin,
08:07donc tout le monde
08:08se tient civiquement
08:10à la descente,
08:12l'un après l'autre,
08:12il n'y a pas de mouvement
08:13de foule
08:14et tout cela
08:15est très ordonné
08:16et presque
08:18bon enfant,
08:19je dirais.
08:20Ces grands brûlés
08:21qui descendent
08:22des étages supérieurs,
08:23effectivement,
08:23c'est une vision
08:25sinistre
08:26parce que,
08:27et je dois dire
08:28que
08:31ça aurait dû provoquer
08:32peut-être
08:34une prise de conscience
08:35en moi
08:35de la gravité
08:36de la situation,
08:37mais en fait,
08:38je pense que
08:39l'organisme humain
08:40est très très bien fait
08:41et que
08:43malgré
08:45le message
08:46de détresse
08:47qui nous était envoyé
08:48par ces grands brûlés,
08:52on l'ignore
08:54ou plutôt
08:55on le met quelque part
08:56au fond de soi-même
08:57pour ne pas paniquer.
08:59je suis dans les escaliers
09:00quand la tour numéro 2
09:02est attaquée
09:03et je n'entends pas
09:04le bruit
09:05de la collision.
09:07En revanche,
09:07il y a devant moi
09:10une personne
09:11qui,
09:11quelques temps plus tard,
09:13reçoit un texto
09:14lui signalant
09:15que
09:16la tour numéro 2
09:17a été attaquée.
09:20Moi,
09:21je n'ai...
09:21lui a certainement
09:22fait le lien.
09:24Je me rappelle très bien
09:25de l'expression
09:26qu'il utilise,
09:26c'est
09:27« nuke de mort ».
09:28Voilà,
09:28c'est-à-dire
09:29vitrifier les tous,
09:30en gros.
09:31Et en fait,
09:31c'est une réaction
09:32de colère
09:33mais
09:34encore une fois,
09:35je crois que je me protège
09:36parce qu'en fait,
09:38je n'entends pas
09:39ou je ne veux pas entendre
09:40ce qui est en train
09:41de se dire
09:41et
09:42je ne réalise pas
09:43qu'il s'agit
09:44d'un attentat.
09:46Je ne réaliserai pas
09:47d'ailleurs
09:47qu'il s'agit
09:48d'un attentat
09:49avant
09:50la fin de la journée
09:51et peut-être
09:51le lendemain même
09:52parce qu'en fait,
09:53je ne veux pas y croire
09:54et ça dépasse
09:55l'entendement.
09:55Tout ça se passe
09:56tellement rapidement,
09:58sans aucune préparation
10:00et puis l'information
10:01est tellement grosse
10:02à processer,
10:03tellement grande,
10:04tellement difficile.
10:05Les scènes
10:06qui vont s'enchaîner
10:07ensuite sont tellement
10:09surréalistes,
10:10démesurées
10:10et dépassant
10:11l'entendement
10:12qu'en fait,
10:13le cerveau
10:13n'arrive plus à processer
10:14si vous voulez
10:15des informations
10:16aussi énormes.
10:17Lorsque j'arrive
10:17en bas
10:18de la tour numéro 1,
10:20la dévastation
10:21est immense
10:22dans le lobby,
10:23tout ce qui constituait
10:24l'esprit même
10:26du World Trade Center
10:27qui n'est pas
10:27le commerce
10:28contrairement
10:28à ce qu'on a dit
10:29puisque dans ses tours
10:30il y avait
10:31des ateliers
10:32d'artistes,
10:33des organisations
10:35non gouvernementales,
10:36aussi des banques
10:37mais d'une diversité
10:39absolument incroyable
10:40d'activités,
10:41de peuples,
10:42de religions,
10:43de couleurs de peau,
10:44d'origines socio-économiques
10:46et ainsi de suite.
10:47Le World Trade Center
10:48ça représentait
10:49si vous voulez
10:49l'utopie américaine
10:51et la réussite
10:53de cette utopie
10:53d'une certaine manière.
10:55Elle était symbolisée
10:55cette utopie
10:58particulièrement vive
10:59à New York
10:59par tous les drapeaux
11:00du monde
11:01qui étaient dans ce lobby
11:02de la tour numéro 1
11:03et en arrivant,
11:04là c'est une dévastation totale
11:05parce que tout a été arraché,
11:07les murs en verre
11:08sont dévastés,
11:10un moteur d'avion
11:11est descendu
11:12par une des conduits
11:15d'ascenseurs
11:16et a explosé
11:17dans le lobby
11:18et c'est une dévastation
11:20déjà très très marquante.
11:23On passe à travers
11:23le centre commercial
11:24sous les sprinklers
11:25et on remonte
11:27par un escalator
11:29qui nous amène
11:29dans la rue
11:30et là en haut
11:31de cet escalator
11:32il y a un officier
11:33du Port Authority
11:34qui hurle
11:35en disant
11:36sortez, sortez,
11:37sortez,
11:37ça va s'écrouler.
11:39Là tout le monde
11:40presse le pas,
11:41je sors,
11:43j'arrive dans la rue,
11:45je lève la tête
11:48et je vois la tour numéro 1
11:49en feu.
11:51Cette tour numéro 1
11:51en feu,
11:53ça c'est le visage
11:54du diable
11:54parce qu'elle est
11:57couronnée
11:57par des fumées
11:59d'une noirceur
12:01diabolique
12:02et puis des flammes oranges
12:03et ainsi de suite.
12:04Là je réalise
12:05que c'est très très grave
12:06ce que je n'avais pas réalisé
12:07jusqu'à présent
12:08et je fais un pas de plus
12:11je me retourne
12:13pour revoir cette tour
12:14parce que je n'en crois pas
12:15mes yeux
12:15et je ne vois pas
12:17cette tour numéro 1
12:18une deuxième fois
12:19parce qu'au même moment
12:20la tour numéro 2
12:21s'écroule
12:22et là
12:22c'est quelque chose
12:24de cataclysmique
12:24littéralement.
12:25Aujourd'hui encore
12:26je n'arrive pas
12:27à faire remonter
12:28au conscient
12:29le bruit
12:30de cet écroulement
12:31dont je vous rappelle
12:32que c'est une tour
12:33qui fait à peu près
12:34un demi kilomètre de haut
12:36donc quand ça s'écroule
12:37ça fait du bruit
12:38et j'ai été tellement effrayé
12:39qu'en fait aujourd'hui
12:40je n'arrive toujours pas
12:41à le faire remonter au conscient
12:42sauf quand je passe
12:43sur une bouche de métro
12:44à Paris
12:44et que j'entends
12:45ce vrombrissement du sol
12:46là je suis tétanisé.
12:49Se déclenche
12:49à ce moment-là
12:50toute une série
12:51d'événements
12:53qui se passent
12:54dans une fraction
12:56de temps
12:56très très courte
12:58d'abord
12:59je fais l'expérience
13:00de cet étirement
13:01du temps
13:01qui me permet
13:02d'envisager
13:06toutes les options
13:07en l'escalde
13:08de quelques millième
13:09de seconde
13:09pour décider
13:10où je dois aller
13:11pour me protéger
13:13et je choisis
13:14de rejoindre
13:16un pilier
13:16donc je connais
13:18l'existence
13:18pas très loin de là
13:20il supporte
13:21un auvent
13:22où il y a
13:24des distributeurs
13:25de billets
13:25et donc je me précipite
13:27là-bas en me disant
13:28là-bas peut-être
13:28que je vais trouver
13:30un refuge
13:31je pars en courant
13:34dans les décombres
13:35qui jongent déjà
13:36partout
13:37la ville
13:39et dans les hurlements
13:42j'arrive à me glisser
13:43derrière ce pilier
13:44et à ce moment-là
13:46j'attends
13:46ce que j'appelle
13:48le killer cloud
13:49c'est-à-dire
13:50le nuage tueur
13:52pourquoi ?
13:52parce qu'en fait
13:53c'est un espèce de monstre
13:54de 600 mètres de haut
13:57qui nous arrive dessus
13:59qui est composé
14:00d'acier
14:01de verre
14:02de poudre
14:03de toutes sortes
14:04de papier
14:04de tout ce que vous pouvez imaginer
14:07et qui avance
14:08à une vitesse
14:09colossale
14:10et qui est précédé
14:12par le souffle
14:12et
14:14il me percute
14:16et à ce moment-là
14:17se passent
14:17des phénomènes physiques
14:19qui dépassent
14:20l'entendement
14:21de la connaissance
14:22et de la rationalité
14:23c'est-à-dire qu'en fait
14:24en l'espace de quelques secondes
14:26tout devient plus noir
14:27qu'une nuit
14:28plus noir qu'une nuit
14:31à ce moment-ci
14:32on ne peut plus respirer
14:35et surtout
14:36ça c'est très très violent
14:37ça semble insignifiant
14:39mais c'est très très violent
14:40alors que cette journée
14:41est pleine de bruit
14:42et que New York
14:43est pleine de bruit
14:44il n'y a plus un son
14:46parce que
14:47l'air est devenu tellement épais
14:48qu'il ne vibre plus
14:51donc la démesure
14:52commence à cet instant
14:54et cette démesure
14:55est telle
14:56qu'en fait
14:58mon inconscient
14:59n'a pas d'autre solution
15:00que d'en conclure
15:03très profondément
15:04que la raison lui indique
15:06que je suis mort
15:07et donc ça va avoir
15:08des conséquences
15:08vous imaginez
15:09très très profondes
15:11pendant des semaines
15:11et des semaines
15:12parce que
15:12ensuite
15:13quand je reçois
15:14un message de vie
15:15que je vois le soleil
15:16que je vois un taxi
15:17que
15:18c'est pas possible
15:20puisque tu es mort
15:22me dis-je
15:23au fond de moi-même
15:25donc j'ai un fusible
15:27qui va exploser
15:27dans la tête
15:29pendant
15:29des semaines
15:31et des mois
15:31et c'est évidemment
15:32très très douloureux
15:34lorsque je suis rentré
15:35chez moi
15:37mon premier réflexe
15:40après
15:40m'être
15:42débarrassé
15:43d'une certaine manière
15:44de ce costume
15:44de pierre
15:46ça a été
15:46de récolter
15:47la cendre
15:48qui couvrait
15:49ce costume
15:51et de la récolter
15:52avec beaucoup de respect
15:54parce que
15:54l'intuition
15:55que j'avais
15:56à l'époque
15:57c'est que la violence
15:58avait été telle
15:59qu'il y avait peut-être
16:00des restes humains
16:01sur cette cendre
16:03et donc
16:03je l'ai collectée
16:06et je l'ai gardée
16:10je pense que mon intuition
16:11a été fondée
16:15la violence
16:15a été telle
16:16la démesure
16:17est tellement
16:19dépasse tellement
16:20l'entendement
16:21que malgré
16:22les efforts
16:22des équipes
16:24qui après le 11 septembre
16:26ont
16:27tout passé
16:28au peigne fin
16:28moi on m'a retrouvé
16:29on m'a appelé
16:30quatre ans plus tard
16:31en me disant
16:32monsieur Dénager
16:32on a retrouvé
16:33une de vos cartes
16:33de crédit
16:34tous les efforts
16:35des services
16:38de reconstruction
16:39ont été
16:40entre autres
16:40de retrouver
16:41des traces
16:42de toutes les victimes
16:44la violence
16:45a été telle
16:46qu'il y a plusieurs
16:47centaines de victimes
16:48qui ont été pulvérisées
16:49vaporisées
16:50qui ont disparu
16:52et
16:53c'est à cela
16:55que j'ai pensé
16:55quand
16:56quand j'ai récolté
16:58cette cendre
16:58que j'ai précieusement
16:59conservée
17:00et que j'ai en partie
17:01donnée
17:01au World Trade Center
17:03Memorial Museum
17:04cette cendre
17:05vous voyez
17:05ce qu'elle peut
17:06représenter pour moi
17:09et puis
17:10elle est
17:11immensément toxique
17:14moi je la
17:16quand j'ouvre
17:17cette petite boîte
17:22immédiatement
17:23cette odeur
17:24remonte
17:26et
17:28me bouleverse
17:29et m'attaque
17:32donc
17:32je ne l'ai
17:34ouverte que deux fois
17:35je crois
17:35une fois pour en donner
17:36une partie au musée
17:39et une autre fois
17:42pour voir
17:43et je ne l'ai plus
17:44jamais ouverte
17:45et je la garde
17:46avec
17:48deux autres objets
17:51dans un endroit
17:52que je ne veux pas
17:53être
17:56auquel je ne souhaite pas
17:58être en proximité
17:59quotidienne
17:59disons
18:02c'est la clé
18:03de mon bureau
18:04c'est la seule chose
18:05qui me reste
18:05d'un
18:06et d'effort
18:07en quelque sorte
18:08c'est assez
18:09surréaliste
18:10et puis
18:11la carte d'accès
18:14de mon bureau
18:1525 ans plus tard
18:17je
18:19j'ai toujours
18:20la même appréhension
18:22à l'approche
18:22du mois de septembre
18:24parce qu'évidemment
18:25ça fait remonter
18:26beaucoup de choses
18:27j'accepte volontiers
18:28d'en parler
18:31je dirais
18:32par préservation
18:33parce que le fait
18:34de parler
18:34pour moi
18:35c'est très important
18:36quand j'ai écrit
18:37ce livre
18:38sur le 11 septembre
18:39et sur mon expérience
18:41ça a été
18:42ce qui m'a permis
18:43de
18:45de survivre
18:46et qui m'a permis
18:47de sortir
18:48de mon organisme
18:49donc toutes les
18:50toutes les horreurs
18:51que j'ai pu voir
18:52ou entendre
18:53ou vivre
18:5525 ans plus tard
18:57il y a deux choses
18:58que je retiens
18:58tout de même
19:00d'abord c'est que
19:01on donne la part belle
19:02aux images
19:03spectaculaires
19:03et aux récits
19:05dramatiques
19:05de cette journée
19:06mais je ne suis pas certain
19:08qu'il faille faire
19:08cet honneur
19:09aux terroristes
19:10voyez-vous
19:11ce qui est important
19:12au fond
19:13c'est
19:16nous
19:16qui sommes restés
19:17en vie
19:20c'est un statut
19:21très particulier
19:21parce que
19:22on est victime
19:23mais en même temps
19:24on n'est pas victime
19:25puisqu'on a s'évacu
19:26donc on nous tape
19:26dans le dos
19:27en disant
19:27je vais toucher votre boss
19:28vous avez eu de la chance
19:29hein
19:30ouais non
19:30on n'a pas eu de la chance
19:31de vivre cette journée
19:32je peux vous assurer
19:34mais
19:3525 ans plus tard
19:37on peut témoigner
19:38d'un certain nombre
19:39de choses
19:40et notamment
19:40de toutes les valeurs
19:41positives
19:43qui nous ont permis
19:44de passer à travers
19:45ces événements
19:46le livre que j'ai écrit
19:49sur cette histoire
19:52au fond
19:52quand je le referme
19:53je l'ai lu récemment
19:55c'est un hymne à la vie
19:56c'est un hymne à l'optimisme
19:59quand je suis descendu
20:00dans l'escalier
20:01j'ai creusé un pompier
20:03ce pompier
20:03m'a sauvé la vie
20:04sans le savoir
20:05parce qu'il portait
20:05une hache sur l'épaule
20:07au moment où
20:08moi j'envisageais
20:09de remonter
20:09pour rouvrir
20:10le bureau
20:11que j'avais fermé
20:11à clé
20:14les pompiers
20:15on en a beaucoup parlé
20:17en fait moi je pense
20:18que ça symbolise
20:19quelque chose
20:20de merveilleux
20:20le meilleur en l'homme
20:22et c'est là dessus
20:23que je voudrais
20:24qu'on s'arrête
20:25deux minutes
20:26la secrétaire
20:27du maire de New York
20:28donc avec un mari pompier
20:29et ce pompier
20:31avant d'entrer
20:32dans l'escalier
20:33il a embrassé
20:34ses camarades
20:35en disant
20:36je vous reverrai plus
20:38et quand cette femme
20:39témoigne
20:39de ce que son mari
20:40a choisi de faire
20:42il a choisi
20:43le sens du devoir
20:44le courage
20:45le désir
20:46de sauver des vies
20:48le sens du devoir
20:49le sens du courage
20:53et qu'elle raconte ça
20:54sans
20:57sans une larme
20:58et qu'elle est fière
21:00de son homme
21:02moi je pense que ça
21:03c'est des choses
21:04qu'il faut
21:06transmettre
21:07voyez-vous
21:08toutes ces valeurs
21:10dont on dit
21:10qu'elles sont
21:12grandiloquentes
21:12moi quand je l'évoque
21:13j'ai l'impression
21:13d'être un dinosaure
21:14et pourtant
21:15j'y crois profondément
21:16parce que j'ai vu
21:17le pire
21:19et j'ai vu le meilleur
21:20de l'homme
21:21et en tant que rescapé
21:23je dirais que
21:24ce qui m'intéresse
21:25c'est le meilleur
21:26de l'homme
21:26le statut de rescapé
21:28c'est un statut
21:29très très particulier
21:30la souffrance
21:31a été tellement immense
21:33la souffrance psychologique
21:35la terreur
21:36le fait d'avoir tout perdu
21:38le fait d'avoir
21:39l'inquiétude
21:40vous imaginez
21:42tous les gens
21:42que je connaissais
21:43dans ces tours
21:44dont je ne savais pas
21:44s'ils étaient sortis
21:45s'ils n'étaient pas sortis
21:47les efforts à déployer
21:49ensuite pour tout reconstruire
21:50et ainsi de suite
21:54ça nous a permis
21:57de survivre
21:58je rappelle que
21:59dans les journées
22:00qui ont suivi
22:01l'effondrement de Tours
22:02New York
22:03a été saisi
22:04d'une vague de patriotisme
22:05et tous
22:06individuellement
22:07on a été obligés
22:09d'une certaine manière
22:10de reconstruire
22:12parce que
22:12on voulait être à la hauteur
22:14on ne voulait pas
22:17faire le plaisir
22:18de ne pas être à la hauteur
22:20on voulait apporter
22:22une réponse
22:22à cet acte stupide
22:24mais en dehors
22:25de toute cette volonté
22:27de vie
22:28il y a quand même
22:29toute la détresse
22:31immense
22:31et les souffrances
22:32sans fin
22:33qu'on a vécues
22:34parce qu'on ne pouvait plus
22:35se lever le matin
22:36sauf à penser aux morts
22:37justement en disant
22:38il faut être à la hauteur
22:39ce n'est pas des conditions normales
22:42et au fond
22:43pendant des semaines
22:44et des semaines
22:46moi
22:46l'alternative
22:47c'était
22:49j'aurais mieux fait
22:50de rester là-bas
22:50et au moins
22:51je serais débarrassé
22:52toute cette souffrance
22:53alors aujourd'hui
22:54évidemment
22:54les choses sont
22:55très différentes
22:56j'ai eu deux enfants
22:57depuis
22:58qui sont des
23:00des hymnes à la vie
23:01j'ai un fils
23:02qui repart à New York
23:03là travailler
23:04donc
23:04c'est absolument
23:06merveilleux
23:08la vie
23:10des hommes
23:11on peut les tuer
23:13mais la vie
23:14c'est plus difficile
23:15alors dans les semaines
23:16et les mois
23:16qui ont suivi cet événement
23:18on a tous été portés
23:19d'une certaine manière
23:20par le désir
23:22d'être à la hauteur
23:23des événements
23:23et de ne pas faillir
23:25et de reconstruire
23:26et d'apporter une réponse
23:27à toute cette stupidité
23:28et cette horreur
23:30donc on a reconstruit
23:31comme ça
23:33sans état d'âme
23:34moi il m'aurait
23:35il m'est même pas venu
23:36à l'idée
23:36de quitter New York
23:37c'était
23:38il faut reconstruire
23:39à New York
23:41on m'a proposé
23:42de partir
23:42non j'aurais eu honte
23:44qu'est-ce que je retiens
23:45de ceux
23:46qui m'ont fait souffrir
23:49j'ai beaucoup de mépris
23:50pour ces actes
23:51parce que
23:52ces actes
23:53n'ont pas fait avancer
23:54les causes
23:55qu'ils prétendaient défendre
23:56d'une part
23:59on m'a fait témoigner
24:00à l'école de Saint-Cyr
24:02auprès des jeunes officiers
24:04en disant
24:05vous vous avez vécu
24:08des scènes de guerre
24:09au fond
24:09en dirigeant une équipe
24:11pour nos jeunes officiers
24:12ça peut être intéressant
24:13d'entendre votre témoignage
24:14et en fait
24:15ce qui intéressait
24:16l'école de Saint-Cyr
24:19des officiers de Saint-Cyr
24:20c'était
24:22de m'entendre dire
24:23que
24:24sur le moment
24:25la violence m'habitait
24:26vous m'auriez donné
24:27les auteurs
24:28de ces attentats
24:30je pouvais les égorger
24:31sur place
24:32tellement j'étais meurtri
24:33tellement je souffrais
24:34tellement j'étais révolté
24:35tellement j'étais
24:37blessé
24:38mortellement blessé
24:41mais ce qu'ils souhaitaient
24:42entendre
24:42c'était que
24:43quelques mois plus tard
24:46je regardais les choses
24:47très très différemment
24:48et qu'au fond
24:49la réponse
24:51n'était pas la haine
24:52à la haine
24:52la réponse
24:53c'était
24:54la reconstruction
24:56et la
24:57et de ne pas
24:58sur-réagir
24:59parce que
25:01si j'avais réagi
25:02de cette manière
25:03évidemment
25:04des années plus tard
25:05j'emporterais
25:05encore les stigmates
25:07l'arrivée de mes enfants
25:08c'est vraiment
25:10oui
25:11il y a eu
25:12dans ma reconstruction
25:13si vous voulez
25:13il y a eu le livre
25:15le livre
25:15je vous rappelle quand même
25:17que
25:17je l'ai écrit en deux mois
25:20que pendant deux mois
25:21mon visage a triplé de volume
25:23un jour côté droit
25:24un jour côté gauche
25:25un jour sur le front
25:27un jour dans le cou
25:28et que le jour
25:29où je l'ai envoyé
25:30où j'ai envoyé
25:31le manuscrit
25:32à l'éditeur
25:33tout s'est arrêté
25:35le jour où je l'ai repris
25:36tout seul
25:37pour la dernière
25:40relecture
25:40tout a recommencé
25:42donc vous voyez
25:43la profondeur
25:43du traumatisme
25:44qui s'exprimait
25:45par
25:46comme il pouvait
25:48par des boursouflures
25:49sur le visage
25:50la deuxième étape
25:51ça a vraiment été
25:51l'arrivée de mes enfants
25:52parce que
25:53c'est vrai que
25:56quand j'ai écrit
25:57ce livre
25:57j'écris dedans
25:59et je vous dis
26:00je l'ai relu récemment
26:01pour la première fois
26:02que
26:04il faut des enfants
26:05moi qui n'étais pas
26:06décidé à avoir des enfants
26:09il faut des enfants
26:11pour renouveler ce monde
26:12pour renouveler l'innocence
26:14pour que la vie perdure
26:16pour renouveler

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