00:22C'est la voix d'une chanteuse américaine, elle s'appelle Ariana Grande.
00:26Elle appelle à plus de bienveillance, tant les commentaires sur son corps sont devenus
00:32violents.
00:32Faut dire, son clip de l'été dévoilait une effroyable maigreur.
00:36Les fans s'en sont trouvés horrifiés, toute la presse en a parlé, comme de la silhouette
00:41creusée, osseuse de Demi Moore pendant le festival de Cannes ou de celle de Charlize
00:46Theron en pleine promo de l'Odyssée.
00:48Ces femmes sont-elles libres d'afficher une maigreur maladive ? Je pose la question ou
00:53bien responsable de l'exemple qu'elle donne aux filles du monde entier ? Et nous, sommes-nous
00:58libres d'exprimer notre inquiétude sans tomber dans le commentaire qui peut être ravageur ?
01:04Et bien j'ai le plaisir d'en discuter ce matin avec Louise Aubéry.
01:07Bonjour Louise, vous êtes autrice, entrepreneuse, auteure d'un bon, on va en reparler de votre
01:12podcast, de votre compte qui a fait beaucoup bouger les lignes, Constance Villanova face
01:18à vous.
01:18Bonjour Constance.
01:19Bonjour Sonia.
01:20Journaliste indépendante, chroniqueuse à France Info, comme on le sait.
01:23Est-ce que vous pourriez nous dire ce que vous avez ressenti face à ce clip sorti
01:27le 31 juillet d'Ariana Grandet vue aujourd'hui 28 millions de fois ? On parle de ça, Ariana Grandet,
01:36et on parle d'une superstar mondiale, donc on parle d'un phénomène planétaire.
01:40Moi j'ai ressenti de la peur et ça m'a fait ressurgir toute une époque, l'époque
01:47dans laquelle j'ai grandi, où la maigreur était ultra valorisée.
01:50Je fais partie de la génération 2000 avec beaucoup d'amis qui ont fini à l'hôpital
01:56quand on était au collège par exemple, au lycée.
01:58Et cette maigreur extrême, ce corps, ça m'a rappelé les silhouettes que je voyais
02:02à l'époque dans les magazines de mode quand j'étais pré-ado.
02:06C'était qui ?
02:07C'était des mannequins, c'était Kate Moss qui est une top modèle ultra connue,
02:11c'était les blogs qu'on disait pro-ana, qui défendaient l'anorexie comme un mode de vie.
02:17Et ça a eu des conséquences énormes sur toute ma génération.
02:20Ce clip m'a fait peur.
02:21Louise Aubéry, je rappelle, Ariana Grande, 363 millions d'abonnés sur Instagram.
02:27C'est-à-dire qu'elle est bien plus suivie que Taylor Swift ou Beyoncé si on cherche la comparaison.
02:33En fait, ce que j'ai trouvé particulièrement paradoxal, c'est que le clip du coup
02:37dans lequel elle met en scène cette maigreur est un clip qui lui-même dénonce les injonctions
02:42à la minceur et les injonctions au corps parfait que cette industrie promeut.
02:47Donc, en fait, je trouve qu'il y a une responsabilité quand même de la part des chanteurs, des chanteuses
02:53et surtout de leurs équipes parce que peut-être qu'Ariana Grande est malade.
02:56En tout cas, elle affiche un clore qui est clairement dénutri.
02:58Moi, j'en ai parlé avec une médecin.
02:59On peut clairement parler de ça.
03:01Et en fait, il y a une responsabilité de la part, pour moi, de son entourage, de son équipe
03:05à ne pas glamouriser ce corps malade.
03:08Parce que là, on est dans cette glamourisation.
03:10Mais comment est-ce que ce clip raconte comment une jeune femme va casser les injonctions ?
03:15C'est-à-dire qu'elle n'est pas du tout dans le déni.
03:17C'est des sujets qu'elle prend à bras le corps, sans mauvais jeu de mots.
03:20Oui, elle les prend à bras le corps.
03:21Je pense qu'elle-même a grandi dans l'œil du public.
03:25Elle a subi tous les commentaires sur son physique, finalement, au fur et à mesure des années.
03:30Donc, il faut le rappeler, commenter le corps, le corps des femmes n'est dans tous les cas
03:34jamais conseillé, notamment pour protéger la santé mentale de ses stars.
03:38Mais quand il y a, finalement, des conséquences pour tous ces millions de personnes qui regardent,
03:45qui, finalement, ont l'impression que ce corps est un corps à atteindre, est un corps qui devient désirable,
03:50et bien là, je pense qu'il faut alerter.
03:52On est en mesure de sonner, de tirer la sonnette d'alarme pour dire non, ce n'est pas un
03:56corps sain
03:57et c'est un corps malade.
03:58Il faut faire attention.
04:00Constance Villanova, on peut dire que là, ça s'inscrit dans un retour de la maigreur chez les stars hollywoodiennes.
04:07J'ai cité Demi Moore, actrice qui doit avoir la soixantaine.
04:11J'ai cité Charlize Theron, je ne parle pas que des très jeunes femmes,
04:14admirées par des très jeunes filles, parce qu'Ariana Grande,
04:17on a compris dans ce que vous disiez Louise, mais on peut le préciser,
04:20elle est suivie par des filles de 13-14 ans.
04:23Et c'est le premier pic de l'anorexie, il est vers 13-14 ans, donc il faut le souligner
04:27aussi.
04:28Oui, le retour de la maigreur sur les tapis rouges, c'est un fait.
04:33On peut citer aussi Jane Ortega, qui est une jeune comédienne,
04:36pareil, adorée par les adolescentes qu'on a vues dans la série Netflix mercredi.
04:41Ça s'est lié aussi au règne de l'ozampique,
04:46qui est un médicament qui est prescrit initialement aux diabétiques
04:49et qui a été détourné pour maigrir et perdre du poids très rapidement.
04:53Donc ces images de corps décharnés, on les voit de plus en plus sur les réseaux sociaux.
04:59Donc ça veut dire que ça marche d'abord, ce médicament ?
05:00Ce médicament marche.
05:01Je rappelle que l'obésité est un fléau aux Etats-Unis.
05:03Ce médicament surtout est prescrit à l'appel aux Etats-Unis, il arrive en France.
05:09On en arrive même au point où à New York, les portions dans les restaurants ont été réduites
05:13tellement les femmes sont sous-ozampiques et donc n'ont plus faim.
05:17Donc ça a une vraie conséquence culturelle et on le voit au niveau des images.
05:21Il faut rappeler aussi que ça s'inscrit, beaucoup d'experts expliquent que le retour de la maigreur,
05:27il faut le mettre en parallèle avec le retour des extrêmes-droites et des extrêmes.
05:30Pourquoi ?
05:31Parce qu'un corps qui ne se nourrit pas, c'est un corps qui ne se défend pas.
05:34Donc quand on est occupé à penser régime, quand on est occupé à penser poids,
05:39quand on a faim, on n'a pas le temps de se défendre, on n'a pas le temps de
05:41défendre ses droits.
05:42Donc c'est quoi ? C'est le retour de la femme objet ?
05:45Exactement.
05:45C'est une aliénation en tout cas.
05:47C'est sûr que les femmes...
05:50En fait, j'ai été assez interpellée par une phrase au cours de mon adolescence
05:54qui m'a aidée à sortir d'un certain culte de la minceur.
06:01On essaye de faire en sorte que les femmes prennent le moins de place possible au sens propre comme figuré.
06:07Et en fait, cette phrase, elle résonne vraiment parce qu'on fait en sorte
06:12qu'elles ne prennent pas de place physiquement, qu'elles soient le plus maigres possible
06:17et qu'elles ne prennent pas de place dans l'espace public, dans les places de pouvoir,
06:21dans les postes à haute responsabilité.
06:23Et finalement, ça va de pair.
06:24Qu'elles soient des petites choses fragiles.
06:26Qu'elles soient fragiles et qu'elles soient obéissantes
06:28et qu'elles soient du coup finalement plus faciles à manipuler.
06:31Qu'est-ce qu'on a appelé le body positivisme ?
06:34C'est un mouvement...
06:37Mais je pense que Louise sera plus apte à en parler.
06:40C'est un mouvement qui est né dans les années 2010,
06:43qui explique et qui affirme très justement
06:46qu'il n'y a pas de corps moches,
06:47que tous les corps sont valides
06:49et qui a mis une sorte d'arrêt pendant quelques années,
06:53des années bénies à la fin du règne de la minceur.
06:57Alors, c'est un mouvement qu'on a beaucoup vu sur les réseaux sociaux,
06:59que s'est approprié le monde de la mode avec les fameux mannequins grande taille,
07:03grande taille égale 38.
07:05Donc, ça n'a quand même aucun sens.
07:06C'est fini ça, apparemment.
07:07C'est fini, la fashion week.
07:09Oui, c'est que du 34.
07:12Il peut y avoir des corps dits curvy, donc non minces,
07:16mais ça sert de totem en fait.
07:18Et donc, le body positive a été récupéré par le body positive.
07:22Alors, Louise Aubéry, c'est la fin du body positivisme ?
07:25Alors, personnellement, dans tous les cas,
07:28je pense que le body positivisme tombait quand même dans un écueil
07:31qui était à la fin de la journée de ne parler que des corps.
07:34Personnellement, je me suis éloignée de ce mouvement
07:36que j'ai soutenu pendant des années.
07:39Déjà parce que, en tant que personne mince,
07:43je pouvais prendre la place de personnes dites grosses
07:46qui, elles-mêmes, avaient créé ce mouvement pour être plus visible.
07:49Mais aussi parce que je me rendais compte
07:51qu'à poster du contenu body positive,
07:53je postais que mon corps, encore mon corps,
07:55toujours mon apparence.
07:56Et qu'en fait, je m'identifiais beaucoup plus
07:58au mouvement dit body neutral,
08:00donc de la body neutrality.
08:01C'est-à-dire de finalement reconnaître que son corps,
08:05eh bien, ce n'est que ça.
08:07Ce n'est que 1% de qui l'on est.
08:09Et qu'il y a 99% à explorer
08:12qui sont beaucoup plus représentatifs de notre valeur.
08:14Alors justement, j'en viens à ce dilemme
08:16qui se pose à toutes les féministes.
08:18C'est-à-dire, quand on est face à ces corps extrêmement maigres,
08:20quand ça fait 20 ans qu'on dit
08:22il faut accepter tous les corps,
08:23j'imagine qu'une femme grosse, il faut l'accepter.
08:26Une femme maigre, il faut l'accepter.
08:28Une femme qui est maladivement grosse, il faut l'accepter.
08:30Une femme qui est maladivement maigre,
08:32il faut l'accepter, Constance Villanova.
08:34Et évidemment qu'il faut l'accepter.
08:35Et le féminisme défend très justement le fait
08:37de ne pas réduire les femmes à leur corps.
08:40Donc ce débat, il est forcément inconfortable
08:41quand on est féministe.
08:43Mais un mouvement féministe solide,
08:44il peut conjuguer deux idées.
08:47Tous les corps sont valides,
08:48c'est ce que vous venez de dire Sonia.
08:49Mais certaines normes culturelles sont dangereuses.
08:52Et cette norme qui revient de la maigreur extrême,
08:55quand ça devient une tendance,
08:57c'est plus une question privée en fait.
08:58Là, on parle de quelque chose de très dangereux.
09:00Mais quand on s'acharne sur une femme,
09:02quand on s'acharne sur Ariana Grande...
09:03En fait, il faut distinguer deux choses.
09:05C'est une question de langage.
09:06En fait, moi, mon devoir de journaliste et de jeune femme,
09:11ce n'est pas de juger le corps d'Ariana Grande,
09:12ce n'est pas en commentaire de dire
09:14il faut qu'elle mange plus.
09:15C'est de questionner ce que l'image de son corps
09:17produit sur une génération d'adolescentes.
09:19Et ça, c'est une différence de langage.
09:21Évidemment qu'il faut condamner les commentaires
09:23qui s'acharnent sur Ariana Grande,
09:26sur son corps qui le juge.
09:28En revanche, Ariana Grande, on l'a dit,
09:29ce n'est pas la boulangère du coin.
09:31C'est une femme qui est visible.
09:33C'est un modèle et une icône pour des adolescentes.
09:35Louise Aubry, comment dire...
09:37Le commentaire peut aggraver
09:39les troubles du comportement alimentaire ?
09:42Il est certain qu'il y a un lien
09:44entre l'augmentation des désordres alimentaires,
09:48parce que les troubles alimentaires,
09:49on parle vraiment d'une maladie
09:50qui doit être diagnostiquée, mais les désordres alimentaires,
09:52si jamais on commente sur les réseaux sociaux
09:55à répétition le corps des femmes.
09:57Ça induit des comportements
09:59qui viennent finalement contrôler l'alimentation
10:02et avoir un effet néfaste.
10:03En l'occurrence, je pense que
10:05Constance a totalement raison dans le fait
10:08qu'on peut mettre en lumière
10:09les dangers d'un certain comportement
10:12sans tomber dans le body-shaming.
10:14En fait, ce qui est à condamner pour moi,
10:15c'est l'intention.
10:16Est-ce que l'intention,
10:16c'est la critique facile, négative
10:18qui ne sert à rien pour personne
10:20ou est-ce que c'est finalement
10:22une mise en lumière d'un danger
10:25qui peut avoir des conséquences
10:26sur les millions de personnes
10:27qui suivent les personnalités dont on parle ?
10:29Louise Aubéry, Constance Villanova,
10:31merci à toutes les deux.
10:32C'était extrêmement clair et percutant.
10:35Merci.
10:35Merci.