00:02En février 2020, le président libanais était un chrétien maronite,
00:08son premier ministre un musulman sunnite
00:10et le président de la Chambre des députés un musulman chiite.
00:15Dix ans plus tôt, en 2010, c'était pareil.
00:20Et en 2000 aussi.
00:22Tout comme en 1990.
00:26Bon, vous voyez l'idée.
00:30Et quand on regarde la composition du gouvernement libanais,
00:33on remarque que pas moins de sept cultes sont représentés.
00:37Ce partage du pouvoir entre les communautés religieuses,
00:40c'est ce qu'on appelle le confessionnalisme.
00:44L'idée, c'est de représenter les très nombreuses communautés religieuses du pays.
00:49Sur le papier, cette répartition des pouvoirs devait s'adapter à la population multiconfessionnelle.
00:55Mais dans les faits, c'est plus compliqué.
01:00Pour comprendre tout cela, il faut remonter en 1926,
01:03lorsque le Liban était encore sous tutelle française.
01:07Cette année-là, la constitution du Liban est adoptée.
01:11Elle prévoit l'instauration du confessionnalisme à la Chambre des députés dans un premier temps.
01:16L'article 24 établit alors un partage égalitaire des sièges entre chrétiens et musulmans
01:23et proportionnellement entre les communautés de chacune de ces deux catégories.
01:29Et en 1943, après l'indépendance du pays,
01:33un pacte national élargit ce confessionnalisme à d'autres fonctions.
01:38Le président de l'époque, Bechara el-Khouri,
01:41et son premier ministre, Riyad el-Solf,
01:44décident ainsi que le président du Liban devra être
01:47chrétien maronite,
01:49son premier ministre musulman sunnite,
01:52le président de la Chambre des députés musulmans chiite
01:55et son vice-président chrétien orthodoxe.
01:59Un pacte qui n'a aucune valeur juridique.
02:03Pourtant, il est encore respecté aujourd'hui.
02:10Mais ce système n'est pas juste là pour faire joli.
02:13Il répond à la grande particularité du Liban,
02:16sa démographie très fragmentée.
02:18En effet, un recensement effectué en 1932
02:21montre alors que le pays compte
02:2451,1% de chrétiens et 48,8% de musulmans.
02:30Et puis, au sein même de ces deux blocs,
02:32il y a des subdivisions.
02:35Mais ces données vont vite devenir obsolètes.
02:40En 1948, Israël déclare son indépendance.
02:45800 000 Palestiniens fuient alors le pays.
02:48100 000 d'entre eux se réfugient au Liban.
02:51Cet afflux massif change la démographie du pays,
02:54car le Liban ne compte à l'époque qu'un million d'habitants.
02:58Et puis, il y a autre chose.
03:00Ce sont des réfugiés qui ne sont pas que des hommes et des femmes,
03:04mais qui sont des musulmans sunnites.
03:07Avec l'arrivée des Palestiniens musulmans,
03:10les chrétiens sont de plus en plus minoritaires.
03:13Or, le partage du pouvoir politique,
03:16décidé en 1943,
03:18donne le pouvoir présidentiel
03:20à un chrétien maronite.
03:22L'installation de ces réfugiés dans la durée
03:24va exacerber les tensions communautaires dans le pays,
03:27puisqu'une partie de la classe politique,
03:29notamment les chrétiens maronites,
03:31ne voulaient pas de ces camps de réfugiés.
03:35Et pour ne rien arranger à la situation,
03:39en 1967,
03:40le sud du Liban devient une base de combattants palestiniens
03:44qui s'opposent à Israël
03:45lors de la guerre des Six Jours.
03:48Guerre entre Israël et les pays arabes voisins.
03:52Le Liban se retrouve donc impliqué
03:55dans le conflit israélo-arabe.
03:58Et puis, en avril 1975,
04:02« Depuis dimanche, Beyrouth est une ville folle,
04:05folle de violence et de peur. »
04:06Une guerre civile éclate au Liban.
04:10Dès son origine,
04:11ce conflit est issu des tensions confessionnelles
04:14dans le pays.
04:16Il débute le 13 avril 1975,
04:19lorsqu'un groupe de combattants palestiniens
04:22tue quatre personnes à la sortie d'une église.
04:25Quelques heures plus tard,
04:27en réponse à cette tuerie,
04:28des membres du parti chrétien phalange libanaise
04:31tirent sur un autobus
04:33qui transporte des Palestiniens
04:34et font alors 27 morts.
04:37Le conflit dure presque 15 ans
04:39et fait plus de 120 000 morts.
04:43En plus de renforcer les tensions
04:44entre les communautés,
04:46il sera le théâtre d'intervention
04:48de puissances extérieures,
04:50comme Israël,
04:51qui craint la présence
04:52de combattants palestiniens à sa frontière,
04:54mais aussi la Syrie,
04:56qui souhaite contenir le conflit.
04:58Il faut attendre 1989
05:01pour qu'un traité vienne mettre fin à cette guerre.
05:07L'accord de Taïf.
05:09Ce traité acte la fin de la guerre
05:11et réorganise par la même occasion
05:13le partage des pouvoirs entre les confessions.
05:17Voici les deux principaux points de l'accord.
05:19Le président chrétien cède certains pouvoirs
05:22au premier ministre musulman sunnite,
05:24qui représente les populations musulmanes,
05:27désormais de plus en plus nombreuses dans le pays.
05:29Et en échange,
05:30le camp chrétien demande le retrait
05:32des troupes syriennes
05:32présentes sur le sol libanais
05:34depuis le début de la guerre civile.
05:37Mais cet accord ne fait pas l'unanimité.
05:40On est parti sur un discours officiel
05:43de ni vainqueur ni vaincu.
05:45Mais dans les faits,
05:46ce n'est bien évidemment pas le cas,
05:47puisque les vainqueurs,
05:50en sortant de Taïf,
05:51c'est la communauté sunnite.
05:53Sur la question des soldats syriens notamment,
05:56les chrétiens regrettent l'absence de calendrier
05:58pour le départ des troupes syriennes du pays.
06:01Troupes qui ne quitteront d'ailleurs le Liban
06:03qu'en 2005.
06:07Bon, malgré les oppositions qu'il suscite,
06:10l'accord est signé
06:11et le confessionnalisme maintenu.
06:14En presque 100 ans,
06:16le confessionnalisme a survécu
06:18à des mutations démographiques
06:19et au traumatisme de la guerre civile.
06:22Mais aujourd'hui,
06:23il semble à bout de souffle.
06:26Pour certains,
06:28il aurait contribué à un immobilisme politique,
06:31responsable de la crise économique et sociale
06:33qui frappe le pays depuis plusieurs années.
06:36Depuis les accords de Taïf,
06:38depuis la fin de la guerre civile,
06:39la politique au Liban n'évolue pas.
06:42L'équilibre est tellement précaire
06:43et on a tellement peur de rompre cet équilibre
06:45et de retourner dans un état
06:46d'anomie sociétal,
06:49de chaos complet
06:50et de guerre civile
06:52qu'au final,
06:53il faut que rien ne bouge.
06:55Et cet immobilisme
06:56s'accompagne d'une crise majeure dans le pays.
07:00Selon la Banque mondiale,
07:02plus de 1 Libanais sur 4
07:03vit sous le seuil de pauvreté,
07:05ce qui correspond à moins de 7 euros par jour.
07:09Et s'ajoute à cela
07:10la pauvreté dans laquelle vivent les réfugiés,
07:12notamment Syriens et Palestiniens,
07:14qui sont 1,5 million dans le pays.
07:20Cette situation économique
07:22s'accompagne d'une crise des services publics.
07:26Prenons l'exemple de l'électricité.
07:30D'après ce rapport
07:31sur la compétitivité mondiale,
07:33publié tous les ans par le Forum de Davos,
07:35en 2017,
07:36le système électrique libanais
07:38était le quatrième le plus déficient du monde
07:40sur les 137 pays du classement.
07:44Et pour ce qui est de l'eau,
07:46si presque 80% de la population
07:48est raccordée à un service d'eau potable,
07:51ce dernier ne fonctionne pas en continu.
07:54Pendant l'été, par exemple,
07:56l'établissement des eaux
07:57et de l'assainissement de Beyrouth-Mont-Liban,
07:59le principal fournisseur du pays,
08:01ne fournit de l'eau que 3 heures par jour.
08:05Pour le reste de la journée,
08:06les Libanais payent des services privés
08:08pour avoir de l'eau potable.
08:11Cette situation a déclenché dans le pays
08:14un vaste mouvement de protestation
08:16à l'automne 2019.
08:18Et lors de ces manifestations,
08:20certains slogans visent directement
08:22le système confessionnaliste.
08:25Son omniprésence est un échappatoire.
08:27Il ne laisse place à aucun autre débat,
08:31à aucun autre discours
08:32qu'un discours confessionnel
08:34et empêche la focale de se décaler du confessionnel.
08:38C'est quelque chose de très flou au final.
08:40à des choses plus concrètes
08:41comme l'économie, les finances,
08:44les finances publiques.
08:45Ça, c'est quelque chose dont on ne parle jamais.
08:48Au-delà du système en tant que tel,
08:50il y a aussi un rejet plus direct
08:52de la classe politique.
08:54On lui reproche son manque de renouvellement.
08:57Il faut dire qu'une large partie des pouvoirs
08:59est détenue par les mêmes familles
09:00depuis des décennies.
09:02La tête d'un parti et ou le siège à l'Assemblée
09:06se transmet souvent de génération en génération.
09:10Par exemple, sur les dix premiers partis
09:12présents à l'Assemblée législative en 2018,
09:16quatre sont dirigés par le fils
09:18ou le petit-fils d'un membre fondateur.
09:21Et sur les 128 députés élus,
09:23au moins 22% ont un lien de parenté
09:26avec un ancien ministre,
09:28un ancien député
09:29ou un ancien président.
09:32Une classe politique
09:34régulièrement accusée de corruption
09:36par les médias
09:37et les organisations de lutte contre ces pratiques.
09:44S'il semble compliqué
09:45d'imaginer la fin de ce système,
09:47en place depuis presque un siècle,
09:50force est de constater qu'aujourd'hui,
09:51les revendications des Libanais
09:53qui descendent dans la rue
09:54vont bien au-delà
09:56de ces divisions communautaires.
09:58Sous-titrage Société Radio-Canada
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