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  • il y a 14 minutes
Le discours poignant d'Amaury Vanderborgt lors de la pose d'un pavé de mémoire devant l'ancien domicile tournaisien de son grand-oncle, Jean Vanderborght, assassiné par les nazis en 1945.

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Transcription
00:00Toute mon enfance a été bercée par la légende de l'oncle Jean, grand résistant, héros familial.
00:05Je ne saurais pas dire combien de fois, mon grand-père Antoine m'a raconté comment ce matin du 15
00:10juin 1942,
00:11il s'est retrouvé contraint d'ouvrir la porte à la Gestapo, venu arrêter son grand-frère.
00:17Mais ces récits semblaient occulter de nombreuses zones d'ombre que j'ai voulu tenter d'éclaircir.
00:22Je suis heureux de savoir qu'il y a ici des étudiants de l'option Histoire, de la ténée royale
00:26Jules Barra.
00:27Je crois que l'histoire avec un grand H contribue à façonner notre vision de l'avenir
00:31et qu'elle ne peut s'écrire qu'au travers d'une multitude d'histoires au pluriel.
00:35Alors j'aimerais vous raconter une petite histoire, une petite histoire bien belge.
00:40C'est l'histoire de mes grands-parents paternels, Georges et Hélène van der Bort,
00:44qui vivent au 33 boulevard Lalin, derrière moi, avec leurs sept enfants.
00:48Durant la guerre et sous l'occupation nazie, leurs deux aînés, Jean et Pierre, participent à des actes de résistance.
00:54Ils font partie d'un réseau d'exfiltration d'aviateurs anglais et de soldats qu'ils hébergent et à qui
00:59ils fournissent de faux papiers.
01:00Ils embarquent dans l'histoire et sans doute à leur corps défendant, leurs deux frères adolescents, Georges et Antoine, mon
01:05grand-père,
01:07sollicités occasionnellement pour accompagner de tournées à Béclet, des inconnus à qui ils ne doivent absolument pas adresser la parole.
01:16Dans la maison mitoyenne, au 35 boulevard Lalin, cette maison-là, vivent mes arrière-grands-parents maternels,
01:23Pierre et Gilbert Lefebvre et leurs cinq enfants en bas âge, dont Marie-Claire, ma grand-mère, qui épousera Antoine,
01:28mon grand-père.
01:30Mais ça, c'était après la guerre.
01:32Côté Lefebvre, on navigue dans d'autres réseaux qui marquent l'histoire à leur manière.
01:36Gilbert est ainsi, en 1932, dans la suite de mariage de Léon de Grêle et Marie-Paul Lemay, qui était
01:40une de ses meilleures amies d'enfance.
01:42Le mouvement rexiste n'est pas encore né.
01:44Pierre, de son côté, déteste profondément le même de Grêle avec qui il a étudié le droit à Louvain.
01:49L'histoire ne précise pas ce que les Lefebvre en ont fait à la table du souper,
01:53mais la légende familiale rapporte qu'au moment où le mouvement rexiste affiche ses convictions et bascule dans la collaboration,
02:00Gilbert déchira toutes les photos liées à cette amitié et n'en reparlera plus jamais.
02:06Deux maisons, deux ambiances.
02:08Ils finissent par fusionner pour faire désormais partie de ma filiation.
02:11Et qui me posent plein de questions sur ce que résister veut dire.
02:15Il y a quelques années, je fais une demande aux archives nationales pour consulter le dossier de mon grand-oncle
02:19Jean,
02:19que je n'ai finalement connu comme tout le monde ici qu'au travers de la légende familiale.
02:24J'apprends qu'il est passé par la prison de Saint-Gilles, puis par Bochum, en Allemagne,
02:28où il est jugé Nacht und Lebel, traduisé Nuit et Brouillard,
02:31avant d'être déporté à Esterwegen, Wolfenbutten et finalement Magdebourg, où il meurt à 24 ans en 1945.
02:40Je tombe également dans ce dossier d'archives sur le PV d'arrestation établi le 28 mai 1942
02:45par la police de Bruxelles, de l'aviateur anglais qui dénonce Jean deux semaines avant que la Gestapo ne tape
02:50à sa porte.
02:52Je comprends alors que l'aviateur qui a trahi mon grand-oncle n'est pas forcément l'agent double
02:56désigné par la mythologie familiale, mais un homme ordinaire, resté vivre à Bruxelles avec une femme belge,
03:01arrêté boulevard en Spac pour avoir braqué une bijouterie et tué sa tenancière
03:05alors qu'il n'avait plus de quoi subvenir à ses besoins.
03:08Confronté au fait que son accent ne colle pas avec ses papiers d'identité,
03:11il dénonce Jean, qui lui a fourni ses faux papiers, et donne son adresse.
03:15Le PV, qui aurait sans doute pu être discrètement jeté à la poubelle par l'agent de police,
03:19est alors transmis au procureur du roi de Bruxelles,
03:21et je comprends que c'est l'appareil d'état belge qui livre Jean à la Gestapo.
03:25Une petite histoire parmi d'autres, qui vient écorner le narratif appris en cours d'histoire
03:29d'une Belgique résolument résistante, appuyée sur un gouvernement en exil à Londres.
03:35Je trouve aussi dans le dossier de l'oncle Jean, les traces d'une correspondance familiale
03:38qui fait état de démarche pour que le titre de résistant soit accordé à Jean à titre posthume,
03:42alors même que sa dépouille n'avait pas encore été localisée en Allemagne.
03:46Demande apparemment refusée par l'état belge pour, je cite,
03:49« Service rendu insuffisant ».
03:52Au retour de la dépouille de Jean en 1948, la ville de Tournai lui accordera néanmoins
03:56une place en pelouse d'honneur et une inscription au monument des héros de la ville.
03:59On les en remercie.
04:01La Belgique, qui avait longtemps résisté aux sirènes des idéologies d'extrême droite,
04:05rompt à petit feu avec son précieux cordon sanitaire par des moyens que nous n'imaginions pas
04:09il y a encore quelques années en Belgique francophone.
04:12Nous avons actuellement un ministre de la Défense et un vice-premier ministre
04:15ayant entretenu des rapports étroits avec l'extrême droite flamande la plus haineuse.
04:20Au moment de la pause de ce pavé de la mémoire,
04:25mon soigne n'est pas de transformer Jean en héros sans peur et sans reproche
04:28ou de voir ma famille s'enorgueillir d'une filiation supposée glorieuse,
04:32mais plutôt de questionner le sens que nous donnons à cet héritage
04:35et aux micro-gestes de ces personnes qui ont fait ce qu'ils ont pu,
04:38pour des raisons sans doute parfois anecdotiques,
04:40au cœur de la masse silencieuse et de la doxa collaborationniste.
04:46Notre pays est-il aujourd'hui capable de regarder son passé en face
04:49et de revenir sur ce que l'État belge a été capable de faire aux minorités présentes sur son sol
04:53?
04:54À l'heure où l'on prête aux antifascistes des visées extrémistes et des procédés fascistes,
04:58à l'heure où l'on fustige d'islamo-gauchisme comme en 1942,
05:01on agitait le spectre du judéo-bolchivisme,
05:03la Belgique et l'Europe entière dans son sillage
05:06sauront-elles dépasser les tentations de récidive ?
05:09Si nous sommes ici pour honorer la mémoire d'un jeune homme résistant
05:11et poser dans le bitume un symbole du « plus jamais ça »,
05:14posons-nous d'abord la question du « plus jamais quoi ? »
05:18Pour que les pavés de la mémoire ne soient pas perçus comme des reliques d'un passé lointain,
05:21mais plutôt comme un avertissement face à un présent
05:23qui prospère sur les divisions intestines du monde
05:26et court vers un futur pavé de douteuses justifications.
06:01Sous-titrage Société Radio-Canada
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