- il y a 2 heures
Daphné Roulier reçoit Isabelle Autissier, première navigatrice à réaliser un tour du monde en solitaire lors d'une compétition et auteure de romans. En mer, la survie dépend directement de sa capacité à comprendre et s'adapter à son environnement, car la nature n'est pas qu'un terrain de jeu, c'est un ensemble intelligible dont nous sommes membres. Pour l'ingénieur de formation, protéger signifie avant tout lever les contraintes que nous imposons aux écosystèmes pour leur permettre de respirer à nouveau. La science n'est pas une instance morale, elle fournit seulement des faits que les citoyens et politiques doivent par la suite s'approprier pour proposer des solutions. Elle dénonce le relativisme des opinions face aux faits, un « tout vaut tout », et l'exploitation politique du climatoscepticisme, qu'elle analyse comme un déni opposé à la rigueur scientifique. Face au succès de ces discours, le changement ne peut être imposé par la force mais doit se construire avec une vision à long terme. Elle invite chacun à se « faire du bien » en se questionnant sur le monde et en retrouvant une connexion sensible et profonde avec le vivant.
Embarquez Quai n°8. A bord du train, le paysage défile mais les mots, eux, prennent leur temps. Un journaliste, un invité et un trajet pour faire émerger ce qui ne se dit pas ailleurs. Dans un compartiment singulier, une conversation s'installe, explorant ce qui tisse un itinéraire, éclaire une pensée, porte un engagement. Chaque collection emprunte sa propre voie : Didier Varrod s'entretient avec des artistes pour qui la musique est aussi un acte citoyen. Yves Thréard fait revivre à des figures politiques le jour où leur vie a été bouleversée par un événement à résonnance nationale ou internationale. Laure Adler donne la parole aux féministes. Daphné Roulier interroge des personnalités du cinéma, reflet de notre société... Un format inédit, comme une invitation à penser autrement.
Embarquez Quai n°8. A bord du train, le paysage défile mais les mots, eux, prennent leur temps. Un journaliste, un invité et un trajet pour faire émerger ce qui ne se dit pas ailleurs. Dans un compartiment singulier, une conversation s'installe, explorant ce qui tisse un itinéraire, éclaire une pensée, porte un engagement. Chaque collection emprunte sa propre voie : Didier Varrod s'entretient avec des artistes pour qui la musique est aussi un acte citoyen. Yves Thréard fait revivre à des figures politiques le jour où leur vie a été bouleversée par un événement à résonnance nationale ou internationale. Laure Adler donne la parole aux féministes. Daphné Roulier interroge des personnalités du cinéma, reflet de notre société... Un format inédit, comme une invitation à penser autrement.
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00:03Musique
00:22Isabelle Otissier, bonjour.
00:23Bonjour.
00:24J'imagine que vous privilégiez le train, le moyen le plus neutre en carbone.
00:28– Évidemment. D'abord, je réfléchis à ce que je suis obligée de me déplacer.
00:32Et après, bien sûr, je me déplace en train.
00:34C'est beaucoup moins fatiguant.
00:36C'est évidemment beaucoup plus écolo.
00:38Je pense que depuis le temps que je fais du train,
00:40je n'aurais pu m'acheter un wagon.
00:42– Mais votre espace, votre maison, votre élément,
00:44qu'il fasse beau ou pas beau, c'est la mer, bien évidemment.
00:48– Oui, enfin, j'y passe une partie de mon temps.
00:51J'y passe une partie de mon temps.
00:52J'arrive à passer presque trois mois par an sur l'eau,
00:56ce qui est pas mal.
00:58Et puis, c'est ma source de travail et d'inspiration.
01:01– Alors, vous avez commencé très tôt à écrire votre vie à l'encre marine.
01:03Qui vous a donné le goût du large ?
01:05– Alors, c'est familial.
01:07Moi, je suis une petite fille de la banlieue parisienne.
01:09On allait en vacances en Bretagne.
01:11Et mes parents adoraient le bateau, surtout mon papa.
01:14Maman aimait bien ça aussi.
01:16Et donc, on a eu successivement le petit dériveur en bois,
01:20le petit bateau à cabine, puis un peu plus grand.
01:23Et donc, voilà, à chaque fois, moi, j'ai suivi et j'adorais ça.
01:26– C'est votre père qui vous a donné cette inébranlable confiance en vous ?
01:30– Ma famille, d'une manière générale.
01:32– Oui.
01:32– Je leur dois beaucoup.
01:34Je pense que moi et mes sœurs, ils nous ont toujours beaucoup fait confiance.
01:39Pas sur le mode « faites n'importe quoi, mes petites chéries »,
01:42mais sur le mode « il faut apprendre ».
01:44Par exemple, sur le bateau, moi, j'ai appris avec eux,
01:47y compris la navigation théorique.
01:50Et après, il m'a fait passer des petits examens.
01:52Et quand il a jugé que, quand j'avais 14 ans à peu près,
01:55qu'il a jugé que j'étais apte,
01:57je pouvais prendre le bateau toute seule et partir.
01:58Mais voilà, la confiance, elle se construisait.
02:01Et je le suis évidemment très redevable de tout ça.
02:04– Vous n'avez pas con vous le rabâche,
02:05pourtant vous avez été la première femme
02:07à avoir bouclé le tour du monde en solitaire.
02:10Comment avez-vous été accueillie dans ce monde ultra-testostéroné ?
02:14– En fait, je ne leur ai pas demandé leur avis.
02:16Et ça tombait bien, parce que faire un tour du monde en solitaire,
02:20comme son nom l'indique,
02:20on n'a pas besoin d'aller chercher un équipage
02:23ou de rentrer dans un équipage,
02:25ce qui à l'époque aurait sans doute été extrêmement compliqué.
02:27J'ai fait mon truc dans mon coin
02:28et finalement, comme beaucoup de milieux sportifs,
02:31c'est des milieux qui savent reconnaître les actions sportives.
02:35Et moi, ça s'est tout de suite bien engagé,
02:37puisque la première course que je fais sur les petits bateaux au départ,
02:41première étape, je gagne l'étape au Canary,
02:43je finis troisième au général.
02:45Et donc, du coup, voilà, fin du match.
02:48– Le match s'était plié.
02:49– Voilà, pas de discussion.
02:52Honnêtement, oui, c'est un métier dans lequel il y avait surtout à mon époque
02:58beaucoup plus d'hommes que de femmes.
03:02Mais honnêtement, moi, ça s'est toujours bien passé.
03:04– Diriez-vous que la navigation est un sport plus physique que cérébral ?
03:08– Ah, c'est 80% cérébral.
03:11Ce qui compte, c'est comment on pense le bateau,
03:15comment on arrive à qualifier le bateau, j'allais dire,
03:20la stratégie, la stratégie météo, c'est essentiel.
03:24Après, il y a un aspect physique,
03:25mais l'aspect physique, c'est uniquement la manœuvre, j'allais dire.
03:29Donc, si on est moins fort, qu'on soit une fille ou un garçon d'ailleurs,
03:33eh bien, on va compenser avec des technologies qu'on va inventer.
03:37Et donc, c'est quand même essentiellement intellectuel.
03:39– Est-ce que la mer, c'est aussi une façon d'être au monde ?
03:42– Ce qui est sûr, c'est que quand on est en mer,
03:44le temps n'a pas la même valeur,
03:46les relations humaines n'ont pas la même valeur,
03:49l'implication dans le travail, dans ce qu'on fait,
03:52c'est très différent de la façon dont on est organisataire.
03:56Donc oui, on peut dire que les marins,
03:58mais pas seulement les marins de compétition,
04:00les marins d'une manière générale,
04:03ont une gestion de la vie, une attention à leur environnement
04:08et une façon de se gérer vis-à-vis des autres
04:11qui est différente, effectivement.
04:13Donc, voilà, oui, on peut dire que c'est une espèce de façon d'être différente.
04:17– La romancière que vous êtes a été très marquée, dites-vous,
04:19par la lecture de Cent ans de solitude,
04:21de Gabriel Garcia Marquez.
04:23Est-ce que la navigatrice autissier a, elle aussi,
04:25eu des modèles, des inspirations ?
04:27– Oui, évidemment, moi je suis une petite fille de l'époque,
04:31Tabarly, Moëtessier, il y avait des…
04:35– Gérard Chanichon ?
04:36– Voilà, Chanichon-Ponset, qui étaient aussi des grands marins,
04:40et surtout des gens qui ouvraient les portes, en fait, à l'époque,
04:43où on pensait la navigation comme étant le tour de l'île de Ré,
04:46et puis eux, ils partaient en Antarctique, quoi.
04:47Donc, waouh !
04:49– Et de fait, comme on était surtout une époque de l'écrit,
04:54c'était les livres, donc les cadeaux de Noël, etc.,
04:58c'était des livres de navigation, d'expérience de navigation,
05:01et moi je regardais tout ça et je me disais, pourquoi pas moi ?
05:04– Alors, pourquoi pas vous, en mai 2025, vous publiez
05:07La fille du grand hiver, qui revient sur le destin hors normes
05:10d'une exploratrice inuite, une pionnière comme vous.
05:13Ce livre, est-ce aussi un hommage, à la fois aux femmes de caractère,
05:16mais à celles aussi qui pensent et qui agissent hors des clous ?
05:20– Oui, bien sûr, d'abord, c'est tiré de l'oubli et de la méconnaissance
05:26ce personnage quand même extraordinaire,
05:28un orlum guac, donc une femme inuite du début du XXe siècle,
05:31qui va avoir un destin extraordinaire,
05:34qu'elle va en grande partie devoir à elle-même,
05:36je pense, à son intelligence, à son obstination,
05:39à sa force de caractère, qui va lui permettre de s'extraire,
05:42en gros, de sa condition.
05:44Donc oui, je trouve que c'est très inspirant,
05:47et en dehors du fait que moi, j'avais envie de lui rendre hommage,
05:50je pense que c'est quelqu'un qui peut aussi montrer que…
05:54Je ne dirais pas que c'est tout le temps, quand on veut, on peut,
05:57parce qu'il y a des fois, voilà, si…
05:59Aujourd'hui, si j'étais afghane, j'aurais beau vouloir, je ne pourrais pas.
06:03Mais quand même, à un moment donné, oui, ça compte.
06:06Vous observez que la résilience et l'intelligence des ancêtres inuites
06:10devraient nous servir à tous de boussole.
06:12À l'heure du dérèglement climatique et des appétits économiques et géostratégiques du président Trump,
06:17on en est très loin, quand même.
06:18On en est très loin, oui et non,
06:21parce que je pense qu'il y a beaucoup de gens qui réfléchissent aussi,
06:26à partir de l'histoire quand même,
06:28tous les peuples premiers, dont les Inuits,
06:31se considéraient comme faisant partie de la nature.
06:33Donc, c'est pour ça qu'ils parlaient avec les animaux,
06:36avec les plantes, via les chamanes, etc.
06:39Après, nous, on s'est toujours considérés comme au-dessus de la nature.
06:42Et donc, on a coupé ce lien.
06:44Et donc, on a considéré la nature comme un objet,
06:46comme un terrain de jeu, comme un terrain d'exploitation,
06:49comme une ressource, comme…
06:51C'est quand même quelque chose sur lesquels, aujourd'hui,
06:54y compris les penseurs de l'environnement,
06:56les philosophes de l'environnement,
06:58reviennent.
06:59Et je trouve que ce mouvement est intéressant.
07:01Et donc, oui, l'inspiration,
07:03je ne veux pas dire qu'il faut en revenir
07:04à ce que pensaient les Inuits de la nature,
07:06mais cette idée qu'on en fait partie,
07:08je trouve qu'elle est intéressante.
07:10Oui, mais vous racontez dans ce livre
07:11comment l'irruption du commerce
07:12a progressivement sapé les savoirs ancestraux des Inuits
07:15et avec eux, leurs traditions et leurs légendes
07:18et leurs imaginaires.
07:20Tout se vend, tout s'achète, déplorez-vous,
07:22jusqu'aux légendes.
07:22Est-ce un parfait résumé de notre époque ?
07:25En tout cas, des 200 dernières années, on va dire.
07:29Bien sûr, quand les Européens sont arrivés
07:31avec des technologies, avec une pensée,
07:33avec une structure sociale extrêmement puissante,
07:36ça a percuté toutes ces civilisations premières
07:41et qui se sont, j'allais dire,
07:43aussi eux-mêmes engouffrés là-dedans.
07:44Parce que bien sûr, c'est plus facile
07:46de chasser avec un fusil.
07:48Et vous risquez moins d'être en pénurie alimentaire.
07:52Mais du coup, évidemment, vous oubliez
07:54comment on fabrique une lance
07:56et comment on chasse de manière traditionnelle.
07:58Donc voilà, cette espèce de rouleau compresseur
08:01à la fois idéologique et en même temps matériel
08:04a bien sûr écrasé complètement
08:06toutes ces civilisations
08:08qui aujourd'hui ont beaucoup de mal
08:11à essayer de retrouver un petit peu
08:13une part de leur histoire, on va dire, originale.
08:16Alors, on parle beaucoup du Groenland ces jours-ci.
08:18Trump lorgne sur ses réserves de métaux rares
08:20en même temps qu'il décime la recherche américaine
08:22et les sciences du climat.
08:24Sommes-nous rentrés dans l'âge de l'ignorance
08:27comme le prétend l'historien américain Robert Proctor ?
08:30Alors, il y a toujours de la connaissance, évidemment.
08:33Il y a toujours des scientifiques
08:35et des gens de grande qualité, de grand renom, etc.
08:38Mais c'est vrai qu'on est rentrés dans l'époque
08:41non seulement des fake news, mais aussi du tout-vot-tout.
08:44C'est-à-dire que j'ai beau être le spécialiste
08:47de je ne sais quoi,
08:50M. Lambda dans sa cuisine
08:52a un avis qui vaut la même chose.
08:54Donc, c'est ça la difficulté.
08:57C'est que tout vaut tout.
08:58Et donc, quand on ne peut plus hiérarchiser,
09:01on ne peut plus mettre en avant les gens
09:03qui ont la réelle connaissance des choses.
09:06Et donc, à partir de là, oui,
09:07on se met à dire n'importe quoi.
09:08Oui, en même temps, vous, vous êtes ingénieur de formation
09:11spécialisé dans la biotique.
09:12L'environnement et ses gardiens en France,
09:14l'INRAE, l'ANSES, l'ADEME,
09:15sont de plus en plus attaqués ou contestés.
09:17Ne parlons pas de ce qui se passe aux Etats-Unis.
09:19Faut-il s'en inquiéter ?
09:20Parce qu'on a le sentiment que les scientifiques
09:22sont devenus les nouveaux boucs commissaires.
09:23Bien sûr, il faut s'en inquiéter.
09:25Parce qu'on a absolument besoin de leur connaissance
09:27et on a absolument besoin du lien de confiance
09:30qu'on a avec ces gens qui vont travailler pour nous,
09:35qui vont essayer de comprendre les mécanismes de la vie pour nous,
09:38pour que ça se passe mieux pour les sociétés humaines.
09:42Donc, la remise en cause,
09:43je pense que aussi, ce qui s'est passé,
09:45c'est qu'aujourd'hui, on a l'impression
09:48que la science amène aussi des mauvaises choses.
09:51Et que donc, on a remis en cause globalement toute la science.
09:55Mais la science, elle n'est pas là pour faire le bien et le mal.
09:58Elle est là pour amener des connaissances.
10:00Et c'est après, les politiques, les citoyens,
10:03les organisations qui vont utiliser.
10:05L'atome, il n'est pas de droite, de gauche.
10:08Avec l'atome, on fait le pire et le meilleur.
10:10Donc, tout ça est très remis en cause en ce moment.
10:13Et je pense que c'est important
10:14de continuer à soutenir absolument
10:17les organisations scientifiques.
10:19Parce qu'encore une fois,
10:20c'est elles qui nous racontent le monde tel qu'il est.
10:23Et pas tel qu'on le fantasme.
10:24Bien sûr.
10:24Vous dites que l'atome n'est ni de droite ni de gauche.
10:27Pour autant, le déni climatique a une couleur politique aujourd'hui.
10:30Oui, bien sûr.
10:32Le déni climatique,
10:33parce que c'est un présupposé intellectuel et politique.
10:38Donc, le déni climatique n'est pas quelque chose de scientifique.
10:43D'ailleurs, il s'oppose à la science qui décrit la réalité.
10:46Donc, le problème climatique,
10:50le fait que ça vient des actions humaines,
10:54ça, c'est scientifique.
10:55Et aujourd'hui, il y a un consensus scientifique.
10:58Il n'y a même plus de discussion.
11:00Donc, tout ce qui est dans le déni climatique,
11:02c'est de la politique,
11:04c'est, ce que vous voulez, la stratégie.
11:06Et quelle est la couleur politique aujourd'hui du déni ?
11:09– Le déni, ça dépend de quoi on parle,
11:11mais le déni, ce n'est pas une question de couleur politique,
11:15c'est le refus de la réalité.
11:17Peut-être, traditionnellement,
11:19les gens qui sont plutôt à l'extrême droite de l'échiquier, on va dire,
11:23ont cette tradition de uniquement la parole,
11:26comme ça, un peu prophétique ou auto-réalisatrice,
11:29qui s'oppose évidemment à la description de la réalité.
11:31Donc, c'est assez normal qu'on le trouve plus de ce côté-là d'échiquier.
11:36Mais, attention, attention,
11:38il y a aussi dans d'autres endroits de l'échiquier politique,
11:41il peut y avoir aussi des problèmes.
11:43– Nous voyons, Isabelle Lissier, tous les jours,
11:45les effets du dérèglement climatique,
11:47inondations, sécheresse, canicules, phénomènes météo extrêmes,
11:51et malgré cela, le climato-scepticisme continue à progresser en France.
11:55Comment expliquer ça ?
11:56– Alors, moi, je pense qu'il y a deux raisons.
11:58D'abord, tout ça fait peur,
12:01et d'autant plus que les premiers effets,
12:05ça panique les gens, et à juste terme,
12:07c'est quand même dramatique.
12:10Donc, c'est plus facile de se faire l'autruche,
12:14de se réfugier dans le déni,
12:16que d'essayer d'affronter les problèmes
12:18et de se dire, bon, maintenant, il faut changer de vie,
12:20parce que ça, ça fait peur.
12:21Et comme les échéances se rapprochent,
12:23et bien voilà, c'est le cheval qui refule l'obstacle.
12:26Tant que l'obstacle est loin, on peut continuer à avancer,
12:29et puis tout d'un coup, il est là,
12:30et hop, on s'arrête, quoi.
12:32Donc, je pense que ça, c'est une première raison.
12:35Et puis aussi que c'est exploité également politiquement.
12:40On propose aux gens des emplâtres sur la jambe de bois,
12:42parce que la réflexion elle-même,
12:45elle est compliquée, elle est difficile.
12:46Oui, changer de vie, changer de société,
12:48ça ne se fait pas comme ça.
12:49Donc, voilà, il y a aussi un certain nombre de gens
12:51qui tirent profit de ça pour dire, non mais,
12:53attendez, ne vous inquiétez pas,
12:55on va facilement arranger le truc,
12:57on va faire je ne sais quoi d'ailleurs,
12:59parce qu'ils n'ont absolument pas de propositions
13:01qui puissent permettre de faire face à ces choses-là.
13:04Mais bien sûr, ça le joue aussi.
13:06Alors aujourd'hui, on criminalise de plus en plus
13:08les activistes du climat, les lanceurs d'alerte.
13:10On s'assoit sur l'aspiration des citoyens
13:12à se nourrir sans s'empoisonner,
13:14à vivre sans s'intoxiquer.
13:15Je pense notamment à la loi Duplomb, saison 2.
13:18Qu'est-ce que ça dit de notre société ?
13:21Ça dit exactement ça, ça dit le refus de la réalité.
13:24C'est-à-dire que quand la réalité devient complexe et difficile
13:28et quand elle devrait nous obliger à changer de société
13:30et qu'on est réactionnaire au vrai sens du terme,
13:34c'est-à-dire qu'on est dans le « avant c'était mieux »
13:36ou « demain ça n'ira pas » si on change,
13:40évidemment, à ce moment-là,
13:42il y a une opposition qui commence à être violente
13:45et qui consiste à essayer de faire taire les gens,
13:48que ce soit de faire taire les scientifiques
13:49ou de faire taire les citoyens.
13:51Mais si vous interrogez les citoyens eux-mêmes,
13:53leur « angoisse » environnementale,
13:56elle est toujours là.
13:57Et leur besoin de répondre à ces problèmes
14:00et d'avoir des politiques ou des entreprises
14:03ou des organisations qui leur permettent
14:05de répondre à ces problèmes,
14:06ça c'est toujours là.
14:07C'est très intéressant dans une période,
14:10par exemple, d'élections locales,
14:14de voir que dans les municipalités,
14:17on est obligé de traiter ce problème,
14:18qu'on soit de droite ou de gauche,
14:20parce que les citoyens de son village ou de sa ville
14:23sont confrontés à ces situations.
14:25Donc on voit cette espèce de grand écart
14:27entre des politiques nationales
14:29où on essaye de mettre la poussière sur le tapis
14:32et donc on est agressif vis-à-vis des organisations
14:35qui mettent les choses en évidence.
14:37Et quelque part, le niveau citoyen,
14:39où là, les questions, il faut bien les résoudre.
14:43Tous vos romans abordent, frontalement ou pas,
14:45la crise climatique.
14:47Que peut la littérature face au chaos du monde ?
14:51Je ne sais pas si elle peut quelque chose
14:53face au chaos du monde,
14:53mais en tout cas, elle peut parler,
14:57elle peut raconter des choses
14:59et elle peut raconter des choses
15:00où les gens peuvent se projeter eux-mêmes.
15:03Et évidemment, c'est beaucoup plus facile
15:05de se projeter dans une famille à Venise
15:09où on s'engueule entre les parents et les enfants
15:11que dans un rapport du GIEC.
15:13C'est aussi une façon de vulgariser
15:14toutes ces problématiques ?
15:15Oui, de vulgariser et surtout de faire en sorte
15:18que les gens s'approprient les choses.
15:20Les incarnent.
15:20Et se projettent dans les situations
15:22et se disent au fond, moi, je ferais quoi ?
15:24Et donc c'est là que c'est intéressant.
15:26Un an après la conférence des Nations Unies sur l'océan
15:28qui s'est tenue à Nice, donc, il y a un an.
15:30L'océan est le grand oublié des politiques publiques
15:32alors qu'il capte 90% de nos émissions.
15:36C'est le combat du siècle.
15:37Est-ce que la France a été à la hauteur de ces enjeux ?
15:40Alors, il ne faut pas dire que la France n'a rien fait.
15:42Déjà, elle a organisé Nice,
15:44ce qui était quand même très bien.
15:47Elle est assez active à l'international
15:50grâce à des acteurs de la société française
15:53et je pense à Françoise Gaille, par exemple,
15:56le grand océnographe, qui a beaucoup fait pour ça.
15:58On n'est évidemment pas à la hauteur
15:59parce qu'on est à la hauteur nulle part.
16:01Et personne n'est à la hauteur, personne.
16:02Même le plus vertueux des États.
16:04Il y a eu un certain effort qui a été fait
16:07et parfois de manière un peu, j'allais dire maladroite.
16:12Je pense par exemple à la question des aires marines protégées
16:16où on a voulu en créer beaucoup partout, faire du chiffre.
16:19Et en fait, elles sont très peu et très mal protégées.
16:21Donc elles ne remplissent pas le problème.
16:22Elles n'ont de protégées que le nom ?
16:24Pour la plupart d'entre elles.
16:27Ça reste des terrains de chasse où les chalutiers...
16:30Les chalutiers, ils savent très bien
16:33que le peu de protection qui attend ces aires marines
16:36fait qu'il y a quand même un peu plus de poissons là qu'ailleurs.
16:39Et comme ils peuvent continuer à pêcher,
16:41y compris dans les cœurs de parcs marins, par exemple,
16:44c'est là qu'ils trouvent le plus de poissons.
16:45Donc évidemment, c'est là qu'ils vont en priorité.
16:48Donc ça, c'est évidemment tout le débat.
16:49Si on veut...
16:51En fait, protéger, ça veut dire lever les contraintes
16:53qui pèsent sur l'environnement.
16:55La pêche est une des contraintes qui pèsent sur l'environnement.
16:58Si on n'arrive pas à la réglementer dans une aire dite protégée,
17:02évidemment, ça ne permet pas à cette terre de remplir son rôle.
17:06Puisque son rôle, c'est justement de permettre à la biodiversité
17:08de retrouver un fonctionnement normal,
17:12quitte après à ce que cette terre protégée
17:14aille polliniser, entre guillemets, d'autres endroits
17:16où là, on pourrait avoir de la pêche.
17:19Mais pour ça, il faut que l'air protégé remplisse son rôle.
17:21Un bon marin, Isabelle Laetitier,
17:23c'est quelqu'un qui a l'intelligence du milieu
17:25et sait s'adapter.
17:26Ne devrait-on pas soumettre chaque candidat
17:29à la présentielle à un stage de voile obligatoire ?
17:32Oui, j'avais fait une petite chronique il y a très longtemps de ça
17:35où je racontais que les présidents de la République
17:38étaient obligés d'aller faire le Vendée Globe
17:39avant d'arriver aux manettes.
17:43Ce qui est sûr, c'est qu'en mer, notre survie dépend de nos capacités
17:48à observer l'environnement autour de nous,
17:50à comprendre l'environnement autour de nous
17:53et à partir de là, à prendre des décisions
17:55qui soient adaptées à cet environnement,
17:57sinon ça ne marche pas.
17:58Donc évidemment, ça c'est une mécanique assez intéressante
18:00et c'est vrai que quand on revient à terre,
18:03on se dit, oui, on ferait mieux d'avoir ce genre de démarche,
18:07ça marcherait peut-être un peu mieux, oui.
18:08En Arctique, les températures augmentent 3 à 4 fois plus vite qu'ailleurs.
18:13Vous qui affectionnez les pôles et qui y naviguez,
18:15quels sont concrètement les impacts pour les écosystèmes ?
18:18J'étais au Spitsberg l'été dernier, oui.
18:21C'est simple, il n'y avait plus un bout de glace.
18:23C'est-à-dire qu'en mer, normalement, quand on est au large du Spitsberg,
18:26il y a des morceaux de banquise,
18:28il y a des morceaux d'isberg qui viennent des glaciers.
18:32Là, on a navigué sans rien voir, y compris en passant très au nord,
18:3682 nord, donc c'est quand même…
18:38C'est la première fois que vous observez ça ?
18:39C'est la première fois que je ne vois pas de glace au nord du Spitsberg.
18:43D'habitude, on a du mal à passer, voire on ne passe pas.
18:46Donc là, c'était…
18:47Alors évidemment, ça a des impacts sur les écosystèmes
18:50parce que toute la vie marine monte vers le nord,
18:53donc on a commencé à observer les premiers macros au sud du Spitsberg,
18:58c'est quand même incroyable.
18:59Alors maintenant, il n'y en a plus dans les eaux du golfe de Gascogne,
19:01donc les pêcheurs pleurent, ben oui, mais les macros,
19:04ils sont montés au nord pour suivre le plancton, pour suivre…
19:07Voilà.
19:08Les os polaires, on n'en a quasiment pas vu
19:10parce que là aussi, ils sont montés dans ce qui restait de banquise,
19:13pas ce qui restait des phoques.
19:15Et donc, l'ours, il ne va pas attendre les bras croisés de mourir de faim.
19:19Et puis, pour les humains,
19:21alors là, plus du côté Groenland d'ailleurs,
19:24puisque le Spitsberg, il n'y a pas d'implantation humaine à part une ville,
19:28ben ça veut dire, par exemple, qu'il y a des villages qui vont devoir déménager
19:32parce que le niveau de la mer remonte,
19:35parce qu'il n'y a plus de barrière de glace
19:36pour protéger les villages pendant l'hiver, enfin voilà.
19:39Oui, on voit qu'il y a des gros bouleversements.
19:43Chaque année, vous embarquez sur votre monocoque
19:45des scientifiques, des alpinistes, des naturalistes, des écrivains.
19:49Est-ce une autre forme d'engagement ?
19:50Est-ce que c'est votre façon finalement d'offrir à la planète
19:53une voix et des témoins ?
19:55Alors, c'est une façon de me faire plaisir,
19:56parce que j'aime bien ces échanges et je trouve que c'est important.
19:59C'est une façon d'avoir des moments de partage
20:01avec des gens qui ne sont pas forcément des marins,
20:04mais qu'on va prendre sous notre aile pour les faire naviguer aussi.
20:10Et c'est une façon d'apporter, oui, ma petite pierre
20:14sur des projets qui permettent de mieux comprendre,
20:17de mieux appréhender, de mieux partager
20:19tous ces environnements marins souvent assez exceptionnels
20:23dans lesquels j'ai la chance d'aller.
20:24Donc, oui, c'est une petite pierre, maintenant,
20:27voilà, je ne fais pas non plus tout un...
20:29Ce n'est pas ça qui va faire la révolution,
20:30mais voilà, c'est une façon de rendre...
20:32C'est votre contribution.
20:34...de joindre l'utile à l'agréable, comme on dit.
20:36Vous avez été par deux fois sauvée des eaux,
20:39en 1994, puis en 1999,
20:42après 48 heures en combinaison de survie dans les eaux glacées.
20:45Mais à vous entendre, ce n'était rien de plus qu'une péripétie.
20:48Donc finalement, frôler la mort, ça ne change pas la vie.
20:51Non, heureusement.
20:53Non, non, parce que j'ai toujours continué à naviguer,
20:56j'ai continué à mener des projets,
20:59et ça ne m'a pas plus traumatisée que ça,
21:02je n'en ai jamais fait de cauchemars.
21:04Bon, voilà, après, évidemment,
21:07quand on décide d'aller naviguer toute seule
21:09dans les 50e sud,
21:12on sait que ça peut être compliqué,
21:13et on sait qu'il peut y avoir des problèmes.
21:14Et mon boulot de marin,
21:16et c'est pour ça que je suis là aussi,
21:18c'est d'anticiper sur tout ce qui peut se passer,
21:21de trouver des outils,
21:23d'inventer des outils,
21:24d'avoir des formations qui vont me permettre
21:26de réagir dans ces conditions.
21:28Ce qui m'est arrivé, je l'avais anticipé.
21:31Donc, je ne veux pas dire
21:33que ce ne sont pas des moments de stress extrêmement intenses,
21:35etc.
21:37Mais, voilà, je savais que ça pouvait arriver,
21:39et j'avais des outils précis
21:41qui m'ont permis de m'en sortir, quand même.
21:42Alors, vous avez connu des situations extrêmes,
21:45vous venez de le dire,
21:46vous avez toujours un plan A, B, C,
21:49pour rester en vie.
21:50Vous êtes donc de bons conseils,
21:52vous avez le tissier.
21:53Qu'auriez-vous envie de dire aux politiques
21:55qui nous regardent ?
21:57J'ai envie de leur dire que
22:00la science, on a la chance,
22:02que l'ensemble du milieu scientifique
22:06nous donne des choses extrêmement précises.
22:08On en sait beaucoup,
22:10sur le climat, sur la biodiversité,
22:11et sur l'importance que ça a pour les sociétés humaines,
22:14que ça a pour les individus,
22:17en termes de santé,
22:18en termes de bien-être,
22:19en termes de...
22:20Donc, c'est la première des choses
22:22à laquelle il faudrait
22:23que les politiques acceptent
22:25de s'intéresser,
22:27et donc,
22:28d'amener les sociétés humaines,
22:30d'amener notre société française,
22:32sur un chemin de changement,
22:35et de donner des marqueurs.
22:37Parce qu'on ne peut pas imposer des changements
22:39du jour au lendemain,
22:40on ne claque pas dans les doigts
22:41pour dire aux gens
22:42« ça y est, c'est fini la voiture »
22:43ou « ça y est, ceci ou cela ».
22:45Mais on trace un chemin.
22:46Et si on trace un chemin
22:47avec les gens,
22:48en leur expliquant
22:49pourquoi il faut le faire
22:50et comment on va le faire
22:51et quelles étapes on va franchir
22:53et comment tout ça va se passer,
22:55ça a un côté évidemment plus rassurant,
22:57et c'est important.
22:59Et puis, ça a un côté
23:00de vision à long terme.
23:01Je pense que le travail en politique,
23:02c'est d'avoir une vision à long terme.
23:04C'est de nous dire
23:04« on va à un étrou en 2030,
23:07en 2040,
23:07en 2050,
23:08en 2060,
23:09moi, normalement,
23:10j'attends ça. »
23:11Vous êtes optimiste
23:12quant à leur capacité à réagir
23:14et à notre capacité
23:14à réagir collectivement ?
23:16Oui, mais notre capacité
23:17à réagir,
23:18de ça va dépendre
23:19de notre bien-être
23:20ou de notre mal-être.
23:22Donc,
23:23ce n'est pas tout à fait neutre.
23:24Depuis l'aube des temps,
23:25les humains sont sensibles
23:27à la beauté.
23:27Comment retrouver
23:29ce goût de l'émerveillement
23:30et offrir à nos enfants
23:31en fait un monde désirable ?
23:33Allez-y.
23:34Ce n'est pas compliqué.
23:36Même on peut y aller,
23:37je pense,
23:38en transport en commun.
23:39Allez dans la nature.
23:41Allez vous promener
23:41dans les bois.
23:42Allez vous promener
23:43au bord de la mer.
23:44Regardez ce qu'il y a
23:44dans une flaque d'eau.
23:46Allez au bord des rivières.
23:47Tout le monde sait
23:48que ça fait du bien.
23:49Faites-vous du bien
23:50et puis commencez
23:51à vous questionner
23:53sur ça marche comment.
23:54Comment ça vole un oiseau ?
23:56C'est quoi la petite crevette
23:58qui est là
23:58et pourquoi elle est là ?
24:00Et les algues ça sert à quoi ?
24:01Et essayer au fur et à mesure
24:04de retisser ce lien
24:05qu'effectivement
24:06les peuples premiers avaient
24:07à l'époque
24:08puisqu'ils vivaient
24:09par et pour la nature.
24:10Essayer d'abord
24:11de retisser ce lien
24:12en se faisant plaisir
24:13et en se faisant du bonheur
24:15et en aimant cette nature.
24:18Et après
24:18quand on aime quelque chose
24:20on le protège.
24:21Notre rencontre
24:22Isabelle Otissier
24:22est parrainée par Terre Sauvage
24:24qui fête et souffle
24:25ses 40 bougies cette année.
24:27Question rituelle
24:28à tous mes invités.
24:29Quel est votre rapport
24:30à la Terre
24:31et au Sauvage ?
24:32Mon rapport à la Terre
24:34est plus celui
24:35de la Terre-Océan
24:37qui est évidemment
24:38ce que je ressens
24:39quand je navigue
24:40et ce sentiment
24:41que quand je regarde
24:42le ciel étoilé
24:44je suis sur une planète océan.
24:46Donc ça pour moi
24:47c'est la singularité absolue
24:50de la Terre
24:51par rapport à des milliers
24:53d'années-lumière
24:54autour de nous.
24:56Et par rapport aux vivants
24:57ben voilà
24:58moi j'en fais partie quoi.
24:59Et je pense que
25:01oui qu'il y a
25:01une sorte de fraternité
25:03à avoir
25:03avec tout le reste du vivant
25:06qui me fait vivre
25:07tous les jours
25:09et pour qui
25:10j'ai le sentiment
25:11qu'il faut avoir
25:13de l'admiration
25:15du bonheur
25:16du respect
25:17parfois de la compassion
25:19et en tout cas
25:20de l'énergie
25:21pour faire en sorte
25:21que ce vivant
25:22reste vivant
25:23parce que
25:24ben voilà
25:25parce que j'ai bien
25:26le sentiment
25:26que j'en dépends.
25:27Mais votre rapport
25:27au Sauvage
25:28il est particulier
25:28parce que vous allez
25:29le chercher souvent
25:30aux confins
25:30aux pôles.
25:32Pas que
25:33oui
25:34moi j'ai la chance
25:35de pouvoir aller naviguer
25:36dans ces endroits-là
25:37mais franchement
25:39le Sauvage
25:39il est dans mon jardin
25:42et le verre de terre
25:43il est sauvage
25:44et il est hyper important
25:45pour mon jardin
25:46donc je crois que
25:48oui bien sûr
25:49on peut aller
25:49à la rencontre
25:51des animaux
25:52comme les baleines
25:53ça c'est très
25:54emblématique
25:55on va dire
25:55et j'ai la chance
25:56de pouvoir le faire
25:58mais franchement
25:59le Sauvage
25:59il est partout.
26:00Merci
26:01Isabelle est ici.
26:02Merci beaucoup.
26:12Sous-titrage Société Radio-Canada
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