00:00Paris était complètement dans le noir, il n'y avait pas une lumière.
00:03Ma mère tenait à ce qu'on aille le dimanche à la messe.
00:07Je dois la vie à un officier allemand.
00:09Je m'appelle Jacques Averbuche, j'ai 96 ans depuis le 27 janvier,
00:14puisque je suis né le 27 janvier 1930, à Paris 12e.
00:18Vos parents, comme vous racontez dans votre ouvrage, ont été raflés en juillet 1942.
00:23Avec le début de la Seconde Guerre mondiale, est-ce qu'ils sentaient déjà le danger venir ou pas ?
00:28Vous savez, mon père se considérait, entre guillemets, comme un honnête homme.
00:33Il ne voyait pas ce qu'on avait lui reproché.
00:35À la déclaration de guerre, en septembre 1939, Paris était complètement dans le noir.
00:39Il n'y avait pas une lumière et les Parisiens fuyaient Paris.
00:43Donc, papa, qui était resté à Paris, nous a mis dans un poulet de maman qui était enceinte à ce
00:50moment-là.
00:50Et moi-même, dans un train, on s'est retrouvés dans une petite ville qui s'appelle Châteaubriand,
00:55où des familles s'étaient portées volontaires pour recevoir des gens qui venaient de Paris.
00:59Et nous nous sommes retrouvés dans cette famille, la famille rouille.
01:01Et là-bas, à Châteaubriand, comme on était dans une famille très chrétienne,
01:06ma mère tenait à ce qu'on aille le dimanche à la messe.
01:09Il fallait plaire à ces gens.
01:10À tel point qu'un jour, maman revient, elle avait entendu parler des Parisiens.
01:15Et elle revient en disant, je ne comprends pas ce qu'il a, ce prêtre.
01:18Je ne sais pas ce qu'il a contre les Parisiens.
01:20Nous sommes restés à Châteaubriand jusqu'après l'armistice.
01:24En juillet 1940, nous sommes rentrés à Paris.
01:26Papa est venu nous chercher.
01:27Est-ce que vos parents pratiquaient le judaïsme à la maison ?
01:30Non, peu, peu, peu.
01:32Mais Pâques avait eu une grande importance pour nous.
01:35Quels sont vos premiers souvenirs de ce matin-là ?
01:37À 5h du matin, si, mes souvenirs sont quand même toujours vivants.
01:41Ça sonne, ça sonne.
01:42Deux agents français en civil.
01:45Monsieur, madame, dans l'ordre Jacques, c'est moi, Marcel, mon frère.
01:50Et il ne cite pas Paulette, ma soeur.
01:52Habillez-vous, prenez des affaires, et puis suivez-nous.
01:55Papa a mis quelques affaires dans ces anciens sacs de pommes de terre, vous savez, marrons.
02:00À 5h du matin, nous voulons tous partis.
02:03Même Paulette suivait avec Marcel dans les bras.
02:05Il avait deux ans, le gamin.
02:07Elle n'était pas sur les listes.
02:08Il nous voulons partis en face de la mairie du 18e arrondissement.
02:12Et là, nous nous trouvons devant un bureau, une classe, avec derrière une table, un officier allemand.
02:20Un des agents dit à l'allemand, ben voilà, monsieur, madame, deux enfants.
02:24Qu'est-ce qu'on fait des enfants ?
02:26Et l'allemand tout de suite a répondu, les enfants, ils suivent les parents.
02:30Et puis là-dessus, un des deux agents a dit, mais dites, il y a une jeune fille qui est
02:33là, qui est leur soeur,
02:35qui n'est pas sur les listes.
02:36L'allemand, il a piqué du nez, un beau moment, et au bout d'un moment, il a levé la
02:41tête et il a dit,
02:42ben pour l'instant, laissez-les avec.
02:44Je dois la vie à un officier allemand, Rio.
02:48Mes parents sont montés dans ces anciens bus, je ne les ai jamais revus.
02:52Je ne pense pas qu'ils avaient une notion du danger qui existait à ce moment-là.
02:57Après l'arrestation de mes parents, Paulette, qui n'a pas perdu le Nord, a envoyé un télégramme à la
03:01famille Roux.
03:02Et par retour, ils nous ont répondu, c'est simplement arrivé.
03:05Donc Paulette a fait des bagages.
03:07On a pris le train et nous sommes retrouvés à Nantes, puis ensuite à Châteaubriand.
03:13Et alors moi, à Châteaubriand, j'ai demandé petit à petit d'être instruit dans la religion chrétienne.
03:19Et j'ai été baptisé le 22 décembre 1942.
03:23J'étais en classe le matin.
03:25À midi, j'ai mangé un petit morceau.
03:27J'ai été à l'église, j'ai été baptisé et je suis retourné en classe.
03:30Et vous avez même pensé à devenir prêtre.
03:33Pour des raisons de santé, vous n'êtes pas devenue prêtre, mais vous êtes finalement devenue diacre à 60 ans.
03:39Ah oui, alors là aussi, c'est une histoire, si vous voulez.
03:42Ma sœur, comme je dis, qui était quand même très religieuse au fond d'elle-même, avait fréquenté des clarisses.
03:49Je rendais un certain nombre de services.
03:50Et un jour, la mère Abbesse m'a dit, Jacques, pourquoi tu ne deviendrais pas au diacre ?
03:56Alors sur le moment, je l'ai envoyé balader.
03:58Elle me dit, moi, l'église, je l'ai déjà payé.
04:00Et puis ça a fait son chemin.
04:02Et au bout de quatre ans, j'ai été ordonné diacre.
04:05Le 3 décembre 1994.
04:07C'était assez vieux, puisque j'avais 64 ans quand même.
04:10Mais ça avait quand même 31 ans que je suis diacre.
04:12Vous écrivez dans votre livre que même si vous êtes devenu chrétien, vous êtes et vous restez juif.
04:17Je pensais au cardinal Lustiger.
04:20Il avait demandé le jour de ses obsèques, on dise la prière du Kaddish, la prière des morts pour les
04:27juifs.
04:27Et moi, j'ai demandé la même chose.
04:29Le jour de mes obsèques, à l'église Notre-Dame, à Boulogne, je tiens à ce qu'on dise la
04:35prière du Kaddish.
04:36En raison de mes racines, je n'ai pas à m'asseoir sur mes racines.
04:39C'est une évolution, c'est comme ça, mais je reste profondément attaché quand même à mes origines.
04:47Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires