00:04Musique
00:14Merci d'être fidèle à Préface, le rendez-vous avec les auteurs qui font l'actualité.
00:17Nous avons plaisir à accueillir aujourd'hui Christophe Boltanski.
00:20Bonjour Christophe.
00:21Bonjour.
00:21Merci d'être avec nous pour venir nous présenter ce qui est votre cinquième roman,
00:25en précisant qu'il y a d'autres ouvrages, d'autres essais que vous avez publiés parallèlement.
00:30Nous nous étions vus en 2017 pour ce livre qui avait été un énorme succès,
00:33adapté également en cinéma, c'était La Cache.
00:38Depuis, il y a eu d'autres titres et Lévi Jacob.
00:40Voici donc ce cinquième roman, Le Trait de Côte.
00:43J'ai rappelé que vous étiez également grand reporter, journaliste.
00:46Si vous deviez définir ce qui a été le fil conducteur de votre parcours en tant que journaliste,
00:51en tant qu'écrivain, que romancier, c'est quoi ?
00:54Un mot ?
00:56Un mot ou une phrase ?
00:57Ça serait une déambulation.
00:59Je pense que, comme journaliste, j'étais reporter, donc j'ai beaucoup voyagé.
01:06Et comme écrivain, je pense que chacun de mes livres a ce point commun,
01:10qu'il s'agit à chaque fois d'une déambulation,
01:13que ce soit dans une maison ou là, le long d'un trait de côte.
01:18La déambulation est néanmoins, vous le dites, parfois vous vous posez aussi dans une maison.
01:23Et c'est le cas ici, puisque nous sommes dès les premières pages dans une maison, une maison de famille.
01:28Le narrateur, c'est aussi l'auteur que vous êtes, c'est vous qui vous racontez.
01:32C'est bien d'ailleurs pour ça qu'il n'y a pas marqué roman sur la couverture.
01:35Vous êtes dans une maison à laquelle vous n'avez pas réellement voulu toucher.
01:38C'est une maison de famille avec tous ses souvenirs, comme si vous vous sentiez protégé dans cette maison.
01:43Ce sont les premières pages du livre. Racontez-nous cette maison.
01:47Cette maison, elle appartenait à mon arrière-grand-père, Ernest Clouet, qui était douanier de son état.
01:54Elle se situe au bout d'une presqu'île, à Barfleur.
02:00C'est un petit port du Cotentin.
02:03Et elle est bâtie quasiment sur un pôle d'air.
02:07C'est un port qui a été à plusieurs reprises submergé au cours du XXe siècle.
02:16Cette maison, c'est une vieille maison en granit, qui paraît comme ça extrêmement solide,
02:22mais qui en même temps est très fragile, parce qu'elle peut disparaître sous les flots à plus ou moins
02:28brève échéance.
02:29Vous avez fait le choix de la conserver quasiment telle qu'elle a toujours été.
02:34Oui, parce qu'en fait, je me suis toujours senti à demi étranger dans cette maison.
02:37C'est un pan de ma famille qui était très différent de celui où j'avais grandi.
02:42Il y avait une telle différence d'ailleurs que je connaissais mal, cette partie de l'histoire.
02:51Et je subodérais également qu'il y avait quelque chose de très lourd dans cette maison,
02:57qu'il y avait eu quelque chose de tragique, un non-dit, un récit qui ne m'avait pas été
03:02transmis.
03:03Et que j'ai, par suite de circonstances, fini par découvrir.
03:09Et ça, c'est ce que vous aimez en écriture, et c'est ce que vos lecteurs aiment aussi.
03:11C'est que, d'un tout petit détail, vous arrivez souvent à tirer le fil, le fil d'Ariane,
03:16pour remonter des destins, pour nous raconter des vies.
03:18Ce que je trouve formidable, c'est en suivant justement pas grand-chose,
03:24des traces, des empreintes de pas, comme quasiment sur le sable,
03:29on peut découvrir des véritables sagas, des histoires familiales qui s'étirent dans le temps
03:36et qui sont, je trouve, très romanes.
03:38Vous écrivez « Comment écrire la biographie de quelqu'un présent dans la mémoire de personne ? »
03:43Et c'est un petit peu le cas, parce que dans cette maison où vous êtes,
03:45il y a une photo, une photo qu'on va dater de la fin du XIXe siècle,
03:50et puis il y a des personnages.
03:51Vous vous doutez bien qu'il y a une petite gamine qui doit être votre grand-mère Jeanne,
03:54et puis il y a le fameux douanier, le fameux Ernest Clouet.
03:57Il y a cette photo, et puis il y a aussi une boîte,
04:00une ancienne boîte de biscuits retrouvée par vos filles lors du confinement,
04:03avec des poèmes.
04:05Voilà sur quoi vous allez pouvoir partir pour raconter l'histoire de ces personnages.
04:08Oui, et cette boîte rouillée, il y avait marqué dessus « boîte perdue ».
04:15C'était la formule qui était utilisée pour les boîtes qui n'étaient pas consignées à l'époque.
04:19Et cette boîte était réellement perdue au fond d'une malle,
04:24et elle contenait beaucoup de faire-part de gens que je ne connaissais pas.
04:29Et sur le haut de la pile, il y avait ces poèmes écrits à la main sur du papier des
04:35colliers,
04:36qui avaient été recopiés très soigneusement,
04:38qui étaient datés mais qui n'étaient pas signés.
04:40Et c'était des très beaux poèmes,
04:42des poèmes qui faisaient penser à...
04:44C'était des vers libres qui faisaient penser à du Pierre Reverdy.
04:48Je reprends le terme de tout à l'heure que vous avez employé, déambulation.
04:51Il y a cette déambulation, même si vous êtes dans cette maison,
04:54vous allez déambuler au fil des décennies,
04:57à la rencontre de ces personnages qui ont fait votre famille,
05:00qui ont fait ce que vous êtes aujourd'hui.
05:02Parallèlement, vous allez aussi déambuler sur cette côte du Cotentin.
05:07Ce qui veut dire que vous allez nous parler de plusieurs générations,
05:10et par là même, vous allez nous parler de la petite histoire de ces gens
05:13confrontés à la grande histoire.
05:15Parce qu'il y aura les guerres qui vont venir là,
05:16parce qu'il y aura aussi la maladie.
05:19Quelles sont les rencontres que vous avez faites, finalement,
05:21grâce à cette photo et grâce à ces poèmes ?
05:24Le point de départ, comme vous dites, ce n'est pas grand-chose.
05:27Ce sont des personnes qui ont laissé peu de traces.
05:31Il y a un douanier, deux de ses fils seront institutrices,
05:34son fils sera agriculteur.
05:39Mais pour essayer de savoir qui ils sont,
05:42je vais essayer de les suivre, vraiment pas à pas.
05:44Et je vais découvrir, véritablement, des gens qui, finalement,
05:53ont une très grande liberté.
05:54Ces deux filles sont des jeunes femmes qui veulent s'affranchir,
05:59et qui, par suite de circonstances, vont faire d'autres rencontres,
06:05vont s'intéresser.
06:06La poésie est absolument essentielle parmi ces jeunes gens et ces jeunes femmes.
06:12Et donc, elle s'intéresse à la littérature, à la poésie,
06:17et aussi à la politique.
06:19Et donc, effectivement, elle m'emmène dans un véritable monde
06:24qui est extrêmement foisonnant.
06:25Et vous le dites, dans le livre, à plusieurs reprises,
06:27on sent une famille où l'on a envie de s'élever socialement,
06:31et sans que ce soit péjoratif, bien au contraire,
06:33et où l'on a envie de découvrir le monde et de s'ouvrir aux autres.
06:36Ça a l'air d'être un petit peu le fil conducteur
06:39des différentes générations de cette famille.
06:41Oui, parce qu'on est dans un espace où il y a à la fois les pêcheurs
06:46et les agriculteurs, les gens de la mer et les gens de la terre.
06:49Eux, ce sont des gens du rivage, ce sont des gens de l'entre-deux.
06:52Le douanier qui parcourt son fameux chemin du douanier,
06:56et ses filles qui, elles, vont aussi prendre la tangente
07:02et partir comme ça, le long d'une ligne de chemin de fer
07:05qui suit la côte vers d'abord l'école normale d'institutrice
07:09et ensuite vers les différentes postes qui leur seront affectés.
07:12Il y a des personnages auxquels on va s'attacher.
07:14Il y a Ernest, bien sûr, puisque c'est le point de départ,
07:17mais il y a Jeanne, il y a Madeleine, il y a Marguerite,
07:19il y a des enfants dont on va faire connaissance
07:22et qui, malheureusement, ne vont faire que de brefs passages.
07:24Il y a la maladie, on l'a dit, qui est présente,
07:27et puis il y a toujours cette envie de vivre malgré tout,
07:30malgré les coups du sort, malgré les coups de la vie.
07:32Et puis il y a votre écriture, puisqu'il y a, déambulation on l'a dit,
07:36déambulation aussi sur les paysages,
07:39et dans votre écriture, il y a une grande sensibilité,
07:41il y a une grande poésie, on prend le temps.
07:44Vous nous emmenez avec nous en déambulation.
07:46Il y a les personnages, mais il y a aussi l'autre personnage
07:48qu'est la nature environnante.
07:50C'est comme ça que vous avez envie d'écrire ?
07:52C'est que ce qui nous entoure compte aussi ?
07:54Je voulais être fidèle à ces gens,
07:57qui sont mes ancêtres.
07:58Et ces gens étaient baignés de poésie.
08:00Ces gens vivaient effectivement en contact assez étroit avec la nature.
08:05Donc je voulais que mon écriture aussi reflète tout cela,
08:09qu'on retrouve leur voix à travers mes mots.
08:12Et donc j'ai effectivement voulu me laisser imprégner par ce qui m'entourait,
08:20en considérant que cette maison, mais aussi cette côte déchiquetée,
08:25et puis ensuite les différents endroits où Madeleine, sa fille,
08:29parce qu'elle est tuberculeuse, va aller dans des sanatoriums, dans des stations de cure,
08:34n'étaient pas que de simples décors.
08:36C'était pour moi des personnages.
08:38C'était des lieux qui expliquaient aussi bien qu'un livre la vie de ces gens.
08:43Ce n'est pas la même famille que celle que vous nous aviez présentée dans les vies de Jacob ou
08:47dans la cache.
08:48C'est une autre partie de votre famille.
08:50Mais au-delà de votre famille, c'est bien de toutes les familles dont vous parlez.
08:54Parce que dans tout ce que vous évoquez au fil de ces générations,
08:56chaque lecteur va se dire « Ah mais tiens, dans ma famille, on m'a parlé de ça, il y
09:00a eu ça ».
09:01Vous avez aussi cette envie qu'à travers l'hommage que vous rendez au vôtre,
09:05le lecteur rend aussi hommage au sien.
09:08Est-ce qu'il y a un peu cette envie-là ?
09:09C'est le plus grand hommage qu'on puisse rendre à un écrivain.
09:12Vous savez, quand vous écrivez un livre, après vous rencontrez,
09:15vous commencez à rencontrer des gens qui vous ont lus,
09:18et ils vous parlent un petit peu de votre livre,
09:20mais très vite ils parlent de leur propre histoire, de leur propre famille.
09:23Et là, vous vous dites que vous avez réussi peut-être quelque chose,
09:26à toucher quelque chose qui dépasse simplement le simple cadre familial,
09:30qui est plus universel.
09:33Et oui, mon envie c'était aussi de lutter contre l'oubli,
09:41de faire que ces gens puissent revenir d'une façon ou d'une autre,
09:45et que ces vies minuscules deviennent, j'espère, des vies majuscules.
09:51Des vies majuscules et des vies qui nous permettent aussi de penser à tous ceux qui nous ont précédés.
09:55Ce livre est une petite pépite, un vrai bijou d'écriture,
09:59et un livre que je vous recommande particulièrement.
10:01C'est votre actualité, Christophe Boltanski.
10:02Ça s'appelle Le Trait de Côte, et vous êtes publié chez Stock.
10:04Merci beaucoup.
10:05Merci infiniment.
10:06Sous-titrage Société Radio-Canada
10:20Sous-titrage Société Radio-Canada
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