00:00Je pense que personne m'a mise dans un état de rage comme a pu me mettre ma mère aux
00:03époques où c'était vraiment très dur.
00:05Et je me sentais pas moi-même.
00:06Le terme matrophobie, ça désigne la peur des filles de devenir comme leur mère.
00:11C'est un terme qui a été développé par la poétesse américaine Adrienne Rich.
00:14Et en fait, cette peur des filles de devenir comme leur mère, elle l'explique pas particulièrement,
00:18pas des facteurs psychologiques, comme c'est souvent le cas, mais avec une analyse féministe, par les normes masculines.
00:23En fait, très concrètement, elle dit que c'est la mère qui incarne aux yeux de sa fille par ce
00:27qu'elle fait et ne fait pas au sein de la maison,
00:28par sa façon de se comporter, par son rapport à son corps, par tout un tas de choses.
00:32Elle montre à sa fille quelque part ce qui l'attend.
00:35C'est aussi beaucoup, elle, qui vont consciemment ou pas transmettre une bonne partie des injonctions qui s'adressent aux
00:41femmes.
00:41Je pense que personne m'a mise dans un état de rage comme a pu me mettre ma mère aux
00:45époques où c'était vraiment très dur.
00:46Et je me sentais pas moi-même.
00:47Et donc, il y avait vraiment plus cette idée, un peu comme si t'étais agie par quelque chose d
00:50'extérieur qui te transforme, qui te met dans un état terrible.
00:55Quand tu redescends, tu te dis mais comment je vais parler comme ça ?
00:58Et en même temps, t'es pleine de bonnes résolutions, tu te dis non, la prochaine fois et tout.
01:02Et en fait, ça revient.
01:03Ce truc de me sentir profondément agacée, irritée par sa présence.
01:09Et surtout, en fait, ce qui était terrible, c'est que je m'entendais parfois être vraiment odieuse.
01:13C'est-à-dire, dans mon ton, lui parler comme je parlerais vraiment en vrai à personne.
01:17Mais il y a eu quelques moments où elle a été vraiment super.
01:20Je pense que dans ce que les mères peuvent transmettre à leurs filles, il y a vraiment tout un paquet
01:24d'angoisse et d'inquiétudes.
01:26Le rapport au corps, comment elle s'habille, du coup, les mères qui contrôlent les habits des filles.
01:31« Attention, c'est trop court. Attention, mais pas ça. Mais tu te maquilles trop. »
01:34Et il y a aussi, je sais pas, plein d'angoisse autour du corps, de la minceur, du contrôle du
01:39corps, du poids.
01:40Moi, je sais que par exemple, ma mère, c'était beaucoup aussi l'inquiétude de la nuit.
01:43Moi, j'ai l'impression d'avoir passé mon adolescence, terrifiée tous les samedis soirs.
01:47Je pense vraiment que c'est ma mère qui m'a transmis cette crainte-là, parce qu'elle était inquiète
01:51pour moi.
01:51En même temps, c'est pas de sa faute.
01:52Si on a construit l'espace nocturne comme un espace dangereux pour les femmes et qu'on leur incule que
01:57ça.
01:57La rivalité qu'une mère peut éprouver envers sa fille, en tout cas, c'est quelque chose qui est ressorti
02:02dans les témoignages.
02:03Et c'est très douloureux pour la fille de voir une hostilité de sa mère.
02:07Il y a pas mal d'histoires qui revenaient dans les témoignages, de mères qui ont des comportements ambigus vis
02:12-à-vis des petits copains de leur fille,
02:13qui vont s'acheter les mêmes habits, en fait, d'une espèce de floutage du rapport.
02:16Je pense que c'est pas étonnant que des femmes se voyant vieillir et ayant peut-être un rapport compliqué
02:23à cette question de la séduction,
02:24puisqu'on nous a, avec cette idée que c'était une question importante et un indice de leur valeur,
02:30c'est pas surprenant que ça puisse donner des configurations où des mères en veulent à leur fille.
02:36Parce que la fille, c'est la jeune femme qui va, dans l'ordre patriarcal, prendre leur place.
02:40Le cadre de la famille, au sens de qui fait quoi et les places, en fait, que chacun a,
02:44ça joue énormément sur la perception que la fille va avoir de sa mère.
02:48Et notamment en lien avec, évidemment, le père.
02:51En fait, qu'est-ce que lui fait ? Qu'est-ce qu'il fait pas ? Comment il traite
02:53sa mère ?
02:54Moi, j'ai grandi dans une famille où c'était assez clair que mon père prenait plus de place,
03:00parlait plus, que tout ce qu'il faisait était plus important pour tout un tas de raisons.
03:04Ma mère travaillait, mais il gagnait plus d'argent, il rentrait plus tard, il était plus drôle, il prenait plus
03:08de place.
03:09Et en fait, évidemment que moi, en tant qu'ado, c'est ça que j'ai vu.
03:12C'est logique que ça nourrisse chez la fille un désir de dire « mais moi, je ne serais pas
03:15comme elle ».
03:16C'est évident, mais la façon dont les pères ont traité les mères aux yeux de leur fille,
03:19ça joue énormément, je pense, sur l'idée qu'elles se font aussi de ce qui les attend et de
03:23ce que c'est qu'être une femme.
03:25Il y a quand même eu souvent des moments dans leur vie où elles n'ont pas pu faire ça,
03:29où on leur a dit « non », on leur a dit « ton frère, oui, mais pas toi ».
03:31Et je ne peux pas m'empêcher de penser que ce n'est pas facile de voir sa fille avec
03:36tout l'amour qu'on lui porte.
03:37Ça peut ne pas être facile de la voir faire ce qu'on n'a pas pu faire.
03:39Et que tout ça puisse se traduire par des pics, par des comportements qui sont du coup douloureux pour la
03:45fille.
03:45Et là, ça rejoint à mon avis aussi un truc que je me disais beaucoup en écrivant,
03:48qui est un peu les dégâts que font les structures patriarcales sur la relation des filles et des mères.
03:54Ce qui se détache et ce qui compte, c'est la reconnaissance des torts, en fait, j'ai l'impression.
03:57C'est le fait de pouvoir discuter, de revenir sur l'enfance,
04:01que la fille puisse avoir un espace dans lequel elle exprime son vécu,
04:05ce qu'elle a vécu comme des torts, ce qui lui a manqué,
04:08que sa mère l'entende, sans diminuer et sans nier cette expérience,
04:11parce que c'est ça qui revient beaucoup.
04:12Il y a quand même beaucoup de mères dans les témoignages qui refusent d'entendre,
04:15qui minimisent, qui disent « mais oh là là, n'importe quoi ».
04:17Et que la mère aussi puisse peut-être répondre à ça.
04:20Elle se tapait la double journée, elle travaillait et elle nous éduquait.
04:24Moi, c'était le cas chez moi.
04:25En fait, je me suis aperçue en écrivant que mon père n'était jamais venu nous chercher à l'école.
04:29Et en fait, je le savais, mais je me suis dit « ah ouais, pas une fois ».
04:32En fait, ma mère, elle a toujours travaillé
04:34et c'est toujours elle qui est venue nous chercher, faire à manger, les devoirs, etc.
04:38Alors moi, je suis absolument certaine qu'on n'est pas du tout condamnés.
04:42Mais alors, pas du tout à être comme nos mères.
04:45Il y a des femmes qui disent « moi, je n'ai pas eu d'enfants pour ne pas reproduire
04:48»
04:48et c'est génial.
04:49Et il y en a d'autres qui disent « moi, j'ai une relation atroce avec ma mère
04:53et je voulais des enfants pour découvrir ce que c'était que la mort maternelle
04:56et qui adore être mère et qui s'entendent super bien avec leurs enfants
04:59et qui sont du coup réparés à cet endroit-là ».
05:01Il y en a à l'inverse qui, en devenant mère, se sont senties rapprochées
05:06de leur mère à elle alors qu'elles n'avaient pas du tout anticipé ça.
05:09Par exemple, moi, c'est mon cas.
05:10Et du coup, je trouve ça hyper beau et vraiment très, très plein d'espoir
05:14de se dire « non, en fait, ça peut tout à fait se transformer ».
05:16Il y avait un peu trois grandes voix qui se dégageaient.
05:18Donc, les femmes qui rompent les liens, celles qui pardonnent.
05:21Mais une troisième voix, c'est un des témoignages d'une femme qui s'appelle Alexandra
05:24qui m'a fait penser à ça où elle disait
05:26« en gros, j'ai fait la paix avec le fait qu'elle n'allait pas changer.
05:29Je ne suis pas proche d'elle, on n'est pas dans la fusion.
05:31J'ai autre chose à faire que travailler cette relation pour l'instant.
05:33En fait, je suis fatiguée de ça, c'est bon. »
05:35Et donc, la relation, elle est habitable.
05:37Et je trouve ça hyper important de dire que c'est une option possible.
05:40Donc, moi, je suis certaine, en fait, que ça ira en s'arrangeant.
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