00:00J'ai vu le live-action de One Piece et j'entends les critiques.
00:03J'entends le fait que traduire l'absurdité de cette oeuvre en live-action, ça rend bizarre, c'est questionnable.
00:07Pourtant, à mon sens, la série a réussi son pari.
00:10Je vais vous donner mes arguments tout en précisant que j'ai dû lire genre 1 à 3 tomes du
00:13manga original.
00:13Donc je ne suis pas une experte de One Piece, mais j'ai une expertise en cinéma et je vais
00:18vous donner mon avis quoi qu'il en soit.
00:19En premier, je veux parler de la technique.
00:20J'aurai pas le temps de me poser sur tout, mais pour moi la proposition technique la plus intéressante, c
00:24'est le choix des objectifs.
00:25Vous avez sûrement remarqué ces gros plans étranges avec les visages un peu déformés, surtout sur le bord du cadre.
00:29C'est complètement voulu puisque c'est la directrice photographie Nicole Hirsch-Whittaker qui a confirmé ce choix.
00:34Ils ont utilisé des focales très courtes, des objectifs grand-angle, pour briser le naturalisme plat des productions actuelles.
00:38C'est une technique que vous pouvez retrouver dans le cinéma de Terry Gilliam, par exemple dans Brazil ou Las
00:42Vegas Parano.
00:42Le grand-angle crée une sensation d'oppression, d'étranchetés, voire de folie contrôlée.
00:46Et c'est la traduction cinématographique parfaite des traits exagérés du manga.
00:49Ça pourrait paraître cringe, mais ça devient ici un parti pré-expressionniste.
00:51On nous explique dès les premières minutes que ce monde n'est pas le nôtre.
00:54Il a sa géométrie à lui et il va falloir s'y faire exactement ce qu'on ressent quand on
00:57lit le manga ou quand on regarde l'animé.
00:58Le deuxième point sur lequel je veux m'arrêter, c'est sa forme, sa matérialité.
01:01Netflix aurait pu tout faire en studio sur fond vert, ils le font de façon récurrente, mais ils ont fait
01:04le choix inverse.
01:05Ils ont construit des navires à taille réelle, à Cap Town, en Afrique du Sud.
01:07Les décors comme le Barati ou Arlong Park ont une texture, une existence physique et c'est crucial.
01:13Ici tu retrouves le numérique qui doit se battre contre le réel.
01:15Quand le bras numérique de Luffy s'étire pour frapper quelqu'un, il y a une friction.
01:18On ressent la texture de son gilet rouge, la résistance de l'air sur sa peau.
01:21C'est ce qu'on appelle le choix du practical over CDL, le réel avant numérique.
01:24Et ça permet de pallier à la lassitude du public face au fond vert.
01:27Le spectateur accepte l'impossible parce que le décor qui l'entoure est tangible.
01:30Le bois du Vogue Mary est vrai et par extension le rêve de Luffy aussi.
01:33Pour le dernier élément, je veux qu'on parle théorie.
01:35On va parler du concept propre à la contre-culture queer.
01:37J'ai nommé le Kemp, popularisé par l'essayiste Suzanne Sontag.
01:40Le Kemp, c'est une esthétique qui prône l'artifice et l'exagération, la glorification du personnage.
01:45Mais attention, le vrai Kemp, c'est pas une parodie, c'est très premier degré.
01:48L'interprétation de Buggy Le Koon en est l'exemple parfait.
01:50Visuellement, c'est une extravagance totale, presque ridicule.
01:53Mais c'est son jeu d'acteur, sérieux et sincère, qui apporte toute la nuance.
01:56Buggy, c'est pas qu'il est dans une comédie, c'est le héros de son propre drame d'horreur.
01:59Contrairement à beaucoup de films de super-héros modernes qui désamorcent le côté costumé par une blague,
02:03One Piece embrasse son absurdité à 800%.
02:05Les personnages sont sérieux, la menace est réelle et ils donnent toutes ses intentions dans leurs émotions.
02:09On reproche au live action son infaisabilité de reproduction réelle,
02:12alors que c'est justement ce parti pris qu'a forcé le spectateur à dépasser le malaise initial
02:16et en faire une oeuvre plutôt juste face à l'original.
02:18Si vous trouvez ça cringe, c'est que vous n'avez pas assez d'imagination.
02:20Le parti de la série, c'est de nous forcer à accepter l'impossible comme la nouvelle norme.
02:23Mais je suis ouverte à la discussion.
02:26Les puristes, calm down.
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