00:00Et nous prolongeons notre réflexion avec notre invité Joseph Baou. Bonjour, vous êtes professeur de sciences politiques, directeur de l
00:05'Institut Issam Fares de politique publique et d'affaires internationales à l'Université américaine de Beyrouth.
00:11Merci beaucoup d'être avec nous. Alors est-ce que selon vous, il va y avoir un avant et un
00:15après pour les monarchies du Golfe ?
00:20Bonjour et merci de m'inviter. Oui, ça ne me fait aucun doute. En fait, ce qui se passe depuis
00:25quelques semaines, cette guerre d'Iran qui est en train de déborder vers le Golfe,
00:30est en fait le scénario cauchemar que les pays du Golfe, les monarchies du Golfe, craignent depuis plusieurs décennies.
00:36Elles s'y sont préparées, mais visiblement, la réalité dépasse un tout petit peu leur préparation.
00:42Alors en fait, il y a quelque chose d'un peu étrange, puisque les monarchies du Golfe, essentiellement l'Arabie
00:48Saoudite et peut-être d'autres pays,
00:50comme le Qatar, Oman, etc., les derniers temps avaient beaucoup changé de position par rapport à une guerre possible avec
00:57l'Iran,
00:58alors qu'il y a quelques années, dans les années 2015-2016, ils étaient peut-être à l'avant-poste
01:05ou en ligne avancée vis-à-vis des États-Unis
01:08pour probablement une posture très agressive vis-à-vis de l'Iran.
01:13Les dernières années, on a vu ces pays vraiment changer de position et devenir du côté de la négociation et
01:21d'une solution pacifique.
01:22Donc c'est déjà le premier paradoxe de voir que l'Iran, dans la posture de dissuasion du faible au
01:29fort, les punisse de cette façon.
01:31Mais c'est un tout petit peu aussi attendu dans la mesure où l'Iran avait toujours laissé entendre qu
01:36'en cas d'attaque,
01:37ce serait ce qu'elle considère comme les intérêts américains dans la région qui seraient ciblés.
01:42Et ces intérêts américains, ils sont essentiellement dans le Golfe.
01:45Alors pour revenir à votre question, effectivement, il va y avoir un changement de paradigme énorme après la guerre.
01:52Les États du Golfe ont essayé, comme je disais, de se prémunir par rapport à ce qu'on est en
01:57train de vivre aujourd'hui
01:58en déployant plusieurs axes de politique.
02:01Le premier, c'était d'abord, évidemment, de maintenir le parapluie de défense américain,
02:07mais aussi de le diversifier en achetant, par exemple, de l'équipement militaire de Chine, de Russie ou d'ailleurs.
02:18Visiblement, tout cela aujourd'hui s'avère un tout petit peu vain.
02:22Et la première des illusions pour les États du Golfe est de voir que le parapluie de défense américain
02:27a été beaucoup plus déployé vis-à-vis d'Israël pour défendre Israël qu'il ne l'a été pour
02:33défendre les États du Golfe.
02:34Et ça crée probablement une rancœur qui va s'exprimer très probablement après la fin de la guerre.
02:40Le deuxième axe stratégique a été d'avancer vers, disons, les accords d'Abraham
02:47et d'avancer vers une sorte de relation avec Israël,
02:51en sachant qu'un jour ou l'autre, la guerre qui serait menée contre l'Iran mettrait en jeu Israël.
02:57Et c'était donc une façon de se prémunir un tout petit peu par rapport à ce qui se passe
03:02aujourd'hui.
03:02Là aussi, on voit que cette politique n'a pas porté ses fruits.
03:07Et je crois qu'il y aura probablement une révision par rapport à cette histoire.
03:11Le troisième axe, enfin, concerne l'Iran directement, surtout du point de vue de l'Arabie saoudite et d'autres.
03:17Un rapprochement avec l'Iran à partir de 2022-2023, on s'en souvient, sous Égypte chinoise,
03:25pour essayer un tout petit peu d'amadouer un jour ou l'autre le jour où ces frappes se feront
03:29jour,
03:30et c'est le cas aujourd'hui, d'amadouer Téhéran et de la pousser à être plus clément vis-à
03:35-vis des États du Golfe.
03:36Et là aussi, ça s'avère être un calcul qui n'a pas complètement payé.
03:42Donc, pour toutes ces raisons, je crois qu'après la guerre, et on le voit déjà maintenant,
03:47on en voit les prémices maintenant, les monarchies du Golfe vont singulièrement revoir ce qu'on appelle leur perception de
03:54la menace
03:54et leur quête de garantie stratégique et de garantie de sécurité.
03:59Alors là, effectivement, on parle plus spécifiquement de sécurité,
04:02parce que c'est vrai qu'il peut y avoir une sensation de trahison de la part des Américains,
04:05parce qu'il y avait cet accord, vous l'avez évoqué, de pétrole contre protection,
04:08on voit que c'est très imparfait, très incomplet.
04:12Mais dans l'immédiat, ce que l'on voit aussi, c'est que l'Iran avait préparé sa riposte,
04:18avait préparé une riposte militaire, mais aussi une riposte économique.
04:22Et là, on voit que cette guerre a des conséquences économiques immédiates pour les pays du Golfe.
04:28C'est exactement la stratégie iranienne qu'on connaît depuis très longtemps.
04:34Je crois que des analystes dont je fais partie sont plutôt aujourd'hui étonnés
04:39de l'étonnement américain ou international vis-à-vis de cette question.
04:43Tout ça a été écrit, scripté, etc.
04:48Dans cette technique ou dans cette approche de dissuasion du faible au fort
04:52que l'Iran emprunte et n'a pas d'autre choix que de l'emprunter,
04:56il est évident que l'arme de la punition économique est une des armes privilégiées.
05:01Maintenant, bien entendu, cette arme, elle a des limites,
05:03parce qu'elle se retourne aussi contre l'Iran.
05:06Mais l'Iran, aujourd'hui, mène une guerre qu'elle considère
05:10ou qu'elle qualifie elle-même d'existentielle.
05:12Donc, je crois que les sacrifices à ce niveau sont tout à fait admissibles,
05:16acceptés et même intégrés par l'Iran.
05:19Donc, en fait, la stratégie iranienne, elle est simple.
05:21C'est d'augmenter, de faire monter le coût de l'agression
05:24à un niveau qui devient inacceptable pour l'adversaire,
05:28quitte à ce qu'il soit très fort pour soi aussi.
05:31Mais encore une fois, tout cela est intégré.
05:33Et l'Iran, aujourd'hui, je crois, n'a pas à se soucier du sentiment de sa population.
05:38Peut-être qu'elle s'en souciera dans quelques semaines.
05:40Mais aujourd'hui, il s'agit de sauver le régime.
05:43Il s'agit d'assurer la survie de la République islamique d'Iran.
05:47Donc, en fait, la stratégie est de monter le coût,
05:50de monter le coût au niveau des États du Golfe
05:54qui, non seulement aujourd'hui, dépendent de leur manne pétrolière,
05:58mais avaient développé depuis quelques années,
06:00et peut-être même depuis plus d'une décennie,
06:02de nouvelles politiques de développement économique
06:05qui sont beaucoup plus axées sur le tourisme,
06:08sur le transport, sur la culture, etc.,
06:11tout le développement muséal, etc.
06:14Et c'est ce branding-là,
06:17cette nouvelle stratégie de vente
06:20à l'international des pays du Golfe
06:22qui est aujourd'hui atteinte
06:23aux côtés de la question uniquement pétrolière.
06:27Sur la question uniquement pétrolière,
06:29le coût qui est en train d'être infligé par l'Iran ici
06:33n'est pas seulement au pays du Golfe,
06:34mais il est au monde, il est à l'économie mondiale.
06:37Justement, c'est là aujourd'hui
06:39où l'on parle de la question de l'île de Khark
06:42ou du détroit d'Hormuz dans quelques jours.
06:45Mais là aussi, il y a quelque chose à prendre en compte
06:47que peut-être l'Iran n'a pas tout à fait intégré,
06:51c'est que l'équation énergétique mondiale
06:54est aujourd'hui en train de changer,
06:55et c'est-à-dire que la dépendance occidentale,
06:58en tout cas américaine,
06:59et peut-être un peu moins chinoise ou autre
07:02vis-à-vis du pétrole du Golfe,
07:04a diminué les dernières années.
07:06Et les derniers temps,
07:07et je ne suis pas sûr que ça n'a pas été présent
07:11dans les calculs de Donald Trump,
07:13l'aventure vénézuélienne,
07:14enfin la mise au pas du Venezuela,
07:17a aussi aujourd'hui mis les États-Unis à l'abri
07:21de façon assez large
07:22par rapport à une sorte de pénurie pétrolière
07:26qui proviendrait du Golfe.
07:28Donc voilà, c'est un peu toute cette logique,
07:30si vous voulez, c'est une logique de coup,
07:32d'infliger le plus grand coup possible à l'adversaire
07:35pour l'obliger à réviser ses calculs
07:37et à éteindre le feu.
07:39Alors qu'est-ce que les Iraniens espèrent ?
07:41C'est peut-être une pression des États du Golfe
07:43dans quelques temps vis-à-vis des États-Unis
07:46pour leur dire, écoutez,
07:47on ne peut plus continuer comme ça,
07:48nous sommes à genoux,
07:50nous avons très mal,
07:51vous devrez peut-être arrêter.
07:52Je ne sais pas si ce calcul va s'avérer payant.
07:55Pour indication un point un peu plus précis,
07:57l'hôtellerie, les transports,
07:58le commerce de détail, la restauration
08:00représentent 40% du PIB de Dubaï.
08:03Donc effectivement,
08:04quand toute une industrie du tourisme est à l'arrêt,
08:07c'est catastrophique sur la durée.
08:09Alors du coup, c'est ma question.
08:11Joseph Baou, jusqu'à quand,
08:12puisque pour l'instant,
08:13il n'y a pas de riposte de la part des monarchies du Golfe,
08:17il n'y a que des menaces,
08:18jusqu'à quand le coût de la non-réponse
08:19va rester moins élevé que le coût de la réponse ?
08:23Non, je crois qu'il n'y aura pas de réponse
08:25parce que le coût de la réponse risque d'être dévastateur.
08:28Je crois qu'aujourd'hui,
08:30les États du Golfe marchent sur un fil très ténu,
08:33sur une voie très étroite,
08:36et d'ailleurs, vous remarquerez qu'aucun des États du Golfe
08:39n'a renvoyé l'ambassadeur iranien,
08:42n'a fermé ses représentations diplomatiques en Iran.
08:45Donc tout continue comme avant.
08:47Il y a même des rumeurs ou des nouvelles.
08:50Je crois qu'elles sont confirmées,
08:51qu'il y a des contacts pratiquement quotidiens
08:54entre l'Arabie saoudite et la diplomatie iranienne.
08:57Il y en a aussi avec Israël.
08:59On sait aujourd'hui que le conseiller pour la sécurité nationale
09:02de Benyamin Netanyahou a eu des contacts poussés
09:06avec les Séoudiens il y a quelques jours.
09:08Donc les États du Golfe font ce qu'ils ont toujours fait,
09:10c'est-à-dire ce qu'ils appellent eux-mêmes du hedging,
09:14c'est-à-dire de la couverture à l'égard des deux parties.
09:17Ils ne prendront jamais le risque de rentrer dans une confrontation
09:21ouverte et frontale avec l'Iran.
09:23Ce serait probablement pour certains en tout cas le début
09:28d'une guerre encore plus dévastatrice.
09:30Jusqu'à maintenant, l'Iran n'a pas frappé les installations pétrolières
09:34ou les grands sites pétroliers comme Abkaïk en Arabie saoudite
09:38ou ailleurs au Qatar ou dans d'autres pays du Golfe.
09:43L'Iran se retient encore en arguant qu'elle ne frappe que des bases américaines.
09:47En fait, ce qu'elle dit aux États du Golfe,
09:50c'est « La présence américaine sur votre sol, au lieu de vous défendre,
09:54est en train de beaucoup vous coûter ».
09:56Je ne pense pas que les États du Golfe dépasseront un certain seuil rhétorique de riposte.
10:01Ils sont probablement en train aujourd'hui aussi de déployer des efforts diplomatiques
10:06et probablement derrière les coulisses, enfin en coulisses,
10:11vis-à-vis des Américains pour les pousser à revoir l'entièreté de cette aventure.
10:16Et je crois aussi que le théâtre des opérations qui est en train de s'élargir,
10:21je vous signale aujourd'hui que la guerre n'est pas confinée qu'au Golfe,
10:25la guerre est aujourd'hui au Liban.
10:27Elle pourra demain s'ouvrir au Yémen si les Houssis aussi rentrent en jeu,
10:32ce qui sera un élément de dissuasion de plus pour des pays comme l'Arabie saoudite.
10:36Elle pourrait aussi après-demain s'étendre à des endroits comme l'Azerbaïdjan,
10:42peut-être d'autres théâtres aussi qui mettront en jeu la Turquie.
10:46Donc en fait, ce que l'Iran est en train de faire, c'est de dire à tout le monde
10:50vous avez intérêt à ne pas vous embarquer dans cette histoire,
10:53laisser les Américains et les Israéliens tout seuls
10:56et avec le temps, nous pourrons peut-être voir nos accords de sécurité régionales.
11:02Tout ça évidemment, excusez-moi juste une chose,
11:04tout ça évidemment supposant que l'Iran survivra à cette guerre.
11:07Et du coup, ce sera ma dernière question, Joseph Pahou, à moyen terme,
11:13on peut considérer qu'Israël en cela aura perdu la guerre,
11:16c'est-à-dire s'il y a un rapprochement de ces pays sunnites vers l'Iran,
11:20alors qu'il y avait plutôt un rapprochement vers Israël ces dernières années,
11:24ce sera une autre défaite pour Israël ?
11:28N'utilisons pas le mot défaite, ce sera probablement un revers pour Israël,
11:33effectivement, une très grande partie de la rationalité des accords d'Abraham
11:38était de monter un front sunnito-israélien dans le Golfe
11:43pour mettre à terre la République islamique d'Iran.
11:46Aujourd'hui, on voit que tout cet écheveau, tout cet édifice,
11:50toute cette architecture, au fond, n'est pas en train de porter ses fruits, effectivement.
11:54Je remercie beaucoup Joseph Pahou pour ces éléments de compréhension absolument passionnants.
11:58Merci à vous d'avoir réagi sur notre antenne.
12:01Merci à vous.
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