- il y a 5 jours
Laure Adler reçoit Camille Froidevaux-Metterie, politologue et philosophe féministe, pour évoquer son engagement et sa pensée de la condition féminine.
Camille Froidevaux-Metterie considère que le féminisme, plus qu'un simple engagement est un véritable « programme de transformation de la société tout entière ». Elle plaide ainsi pour une meilleure prise en compte de la condition féminine qui passe par l'acceptation des spécificités du corps des femmes, s'opposant à l'idée que ces dernières devraient « devenir des hommes comme les autres » dans la société.
Enfin, si la philosophe constate des évolutions positives dans notre société grâce aux luttes féministes qu'elle soutient, elle continue à s'interroger sur de nombreux points essentiels, affirmant par exemple ne pas « comprendre la frilosité » de la classe politique concernant la question des violences sexistes et sexuelles faites aux femmes. La route reste longue mais « joyeuse », valeur qu'elle met au centre de son engagement.
Embarquez Quai n°8. A bord du train, le paysage défile mais les mots, eux, prennent leur temps. Un journaliste, un invité et un trajet pour faire émerger ce qui ne se dit pas ailleurs. Dans un compartiment singulier, une conversation s'installe, explorant ce qui tisse un itinéraire, éclaire une pensée, porte un engagement. Chaque collection emprunte sa propre voie : Didier Varrod s'entretient avec des artistes pour qui la musique est aussi un acte citoyen. Yves Thréard fait revivre à des figures politiques le jour où leur vie a été bouleversée par un événement à résonnance nationale ou internationale. Laure Adler donne la parole aux féministes. Daphné Roulier interroge des personnalités du cinéma, reflet de notre société... Un format inédit, comme une invitation à penser autrement.
Camille Froidevaux-Metterie considère que le féminisme, plus qu'un simple engagement est un véritable « programme de transformation de la société tout entière ». Elle plaide ainsi pour une meilleure prise en compte de la condition féminine qui passe par l'acceptation des spécificités du corps des femmes, s'opposant à l'idée que ces dernières devraient « devenir des hommes comme les autres » dans la société.
Enfin, si la philosophe constate des évolutions positives dans notre société grâce aux luttes féministes qu'elle soutient, elle continue à s'interroger sur de nombreux points essentiels, affirmant par exemple ne pas « comprendre la frilosité » de la classe politique concernant la question des violences sexistes et sexuelles faites aux femmes. La route reste longue mais « joyeuse », valeur qu'elle met au centre de son engagement.
Embarquez Quai n°8. A bord du train, le paysage défile mais les mots, eux, prennent leur temps. Un journaliste, un invité et un trajet pour faire émerger ce qui ne se dit pas ailleurs. Dans un compartiment singulier, une conversation s'installe, explorant ce qui tisse un itinéraire, éclaire une pensée, porte un engagement. Chaque collection emprunte sa propre voie : Didier Varrod s'entretient avec des artistes pour qui la musique est aussi un acte citoyen. Yves Thréard fait revivre à des figures politiques le jour où leur vie a été bouleversée par un événement à résonnance nationale ou internationale. Laure Adler donne la parole aux féministes. Daphné Roulier interroge des personnalités du cinéma, reflet de notre société... Un format inédit, comme une invitation à penser autrement.
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00:04Musique
00:22Camille Froidevaux-Métry, vous êtes une intellectuelle, une universitaire,
00:26autrice de nombreux livres très importants sur le féminisme.
00:31Ma première question, elle est très simple.
00:33Êtes-vous une femme ?
00:35Bien sûr.
00:37Je me demandais, êtes-vous une féministe ?
00:39Oui, bien sûr, je suis une femme, bien sûr.
00:42Ce n'est pas du tout incompatible avec le fait d'être féministe.
00:45Après, la question intéressante, c'est qu'est-ce que c'est que d'être une femme aujourd'hui ?
00:49Moi, dans cette définition, j'englobe toutes les femmes,
00:52c'est-à-dire aussi les femmes trans,
00:55puisque je définis le corps féminin par le fait que c'est le lieu d'une expérience vécue
01:00des discriminations, des dominations, de l'oppression,
01:05et que cette expérience vécue, qui est motivée par le fait même d'avoir un corps sexué féminin,
01:11les femmes cis comme moi, évidemment, la vivent, mais les femmes trans également.
01:15Quand vous étiez petite, étiez-vous heureuse d'être une fille ?
01:19Est-ce qu'il semblerait qu'aujourd'hui, la mode, y compris dans les écoles maternelles,
01:24c'est de dire, quand on est une petite fille, qu'on est peut-être un garçon et qu'on
01:29aimerait bien être un garçon ?
01:30Est-ce que vous avez vécu ce genre d'expérience ?
01:33Non, pas du tout, mais ce dont je me souviens très bien, en revanche,
01:36c'est que moi, je fais partie d'une génération de filles à qui on a dit qu'elles pouvaient
01:41être des garçons comme les autres,
01:42d'une certaine façon, à qui on a dit, faites des études, visez tous les projets, rêvez-vous tous les
01:51avenirs.
01:52Il y avait, quand j'étais petite fille dans les années 70 et étudiante dans les années 80, 90,
01:59cette proposition faite aux filles d'investir le monde comme des hommes.
02:04Et donc, pendant très longtemps, je n'ai pas vraiment eu conscience du fait que j'étais une fille puis
02:08une jeune femme.
02:10C'est venu plus tardivement.
02:12Votre père était féministe, votre mère aussi ?
02:15Non, pas spécialement.
02:16Mais c'est l'égalité qui présidait à l'élan des garçons comme des filles.
02:22Vous avez reçu exactement la même éducation qu'un garçon.
02:25Ce n'est pas exactement au sein de la famille que ça se jouait.
02:29En fait, je pense que c'était vraiment un projet de société.
02:32Moi, je pense plus aux enseignantes et aux enseignants que j'ai eus.
02:36Il y avait cet élan égalitaire à l'école, au collège, au lycée.
02:43Et c'est quelque chose qui se faisait plus dans le cadre social que dans le cadre familial.
02:47Parce que finalement, même si ma famille était, oui, je pense, égalitaire, sans être féministe,
02:53ce n'est pas là vraiment que ça s'articulait.
02:55Alors, égalitaire sans être féministe, vous êtes philosophe, vous avez beaucoup travaillé sur le corps.
03:01On va revenir sur cette dimension du corps.
03:04Quand vous avez dit à votre mère que vous aviez vos règles, elle a réagi comment ?
03:10Comme beaucoup de femmes avant elle, et même après, de façon très distanciée.
03:16Et presque, j'ai ressenti comme une forme de honte.
03:21Elle m'a simplement indiqué l'endroit où je pourrais trouver de quoi me protéger.
03:25Et puis, c'était terminé.
03:26Ça, c'est une expérience que j'ai entendue dans la bouche de bien des femmes,
03:30et y compris des jeunes femmes.
03:31Quand j'ai travaillé sur les seins des femmes,
03:33je me souviens avoir demandé à des adolescentes de me raconter aussi
03:37comment elles avaient vécu leurs premières règles.
03:39Et c'est quand même une constante de l'histoire que, pour les filles,
03:42l'entrée dans la puberté et cet acte inaugural, que sont les premières règles,
03:48ça reste un moment compliqué.
03:50Alors, j'ai bon espoir que les choses se passent désormais de façon plus fluide,
03:55plus sereine aussi.
03:56En tout cas, par exemple, dans ma propre famille avec ma propre fille,
03:59les choses ont été tout à fait, comment dire, à la fois tranquilles et joyeuses.
04:02Et je crois que désormais, c'est le cas.
04:05Mais j'observe que ça a quand même été un endroit de la vie des filles
04:10qui est très très longtemps resté, une sorte d'épreuve inaugurale
04:14d'entrée dans son corps sexué féminin,
04:16mais une entrée qui se faisait dans cette espèce d'état d'esprit,
04:21si ce n'est de honte, au moins de gêne, en tout cas de dissimulation.
04:25Il y avait quelque chose de non évident, il y avait quelque chose de problématique,
04:29quelque chose de pesant aussi.
04:31Et tout le travail des féministes, notamment les plus jeunes,
04:34celle qui mène la bataille de l'intime depuis une dizaine d'années,
04:37c'est justement de faire de ces thématiques incarnées,
04:40de faire de ces expériences et bouleversements corporels
04:44des lieux d'émancipation.
04:46L'intime est politique, disent les féministes à juste titre.
04:50Et vous, vous avez théorisé ce déni du corps
04:53qui perdure encore à travers notre société contemporaine.
04:58C'est comme si, pour pouvoir rentrer dans le monde du travail,
05:01et d'ailleurs il y a des exemples très précis que vous racontez,
05:05notamment dans Un corps à soi,
05:07où vous avez mis en scène votre propre individualité
05:10pour mieux faire comprendre les combats qui sont les nôtres,
05:14à nous les femmes, mais aussi les partager avec les hommes,
05:17on n'a pas de corps, on fait comme si on intériorisait l'interdit masculin
05:23pour continuer à être comme les hommes, au fond.
05:25Oui, c'est ce que je disais avec cette formule,
05:28être des hommes ou devenir des hommes comme les autres.
05:31Une fois encore, les femmes de ma génération,
05:33quand on est entrée dans le monde du travail,
05:35il fallait en effet faire comme si nous n'avions pas de sein,
05:38comme si nous n'avions pas de règles,
05:39comme si nous n'avions pas de grossesse,
05:40comme si nous n'avions pas de maladie.
05:42Et vous-même, quand vous avez passé des examens universitaires très importants,
05:46que vous est-il arrivé ?
05:47Vous avez fait comme si vous n'aviez pas de corps.
05:50Oui, c'est un événement important dans mon parcours.
05:54J'ai vécu ce que vive à peu près une femme sur quatre,
05:57c'est-à-dire un arrêt naturel de grossesse,
05:59que j'ai découvert dans le cours d'un certain nombre d'épreuves,
06:04d'un concours que je passais,
06:05l'agrégation de sciences politiques.
06:07Et donc j'ai dû être hospitalisée pour, voilà,
06:11pour, ça s'appelle un curtage, je cherche un autre mot,
06:15mais malheureusement, il y a bien des mots concernant le corps des femmes
06:18qui devraient être réinventés pour être un peu moins atroces.
06:22Donc j'ai subi cette petite opération
06:23et le lendemain, j'avais une épreuve de ce concours d'agrégation,
06:26ce qu'on appelle une leçon en loge,
06:28où on tire un sujet le matin, on reste 8h en bibliothèque
06:31et on fait une leçon devant le jury le soir.
06:34Et je n'ai pas osé, et j'avoue même, je n'ai même pas pensé
06:37que je pourrais demander une dérogation, un report,
06:40qu'on aménage le concours au regard de ce que je venais de subir.
06:44Et c'est seulement plus tard, avec le recul, en quelque sorte,
06:47que j'ai pris conscience de la violence, de ce que je m'étais infligée,
06:51mais je me l'étais infligée parce que la société me l'infligeait,
06:54c'est-à-dire je devais faire absolument comme si je n'avais pas de corps.
06:58Justement, cet interdit sur les mots
07:01que maintenant les jeunes femmes utilisent,
07:04mais qu'on ne s'autorisait pas à utiliser il y a quelques années encore,
07:10est-ce que cet interdit est en train d'être levé ?
07:13Parler de son corps, parler de la grossesse,
07:17parler de ses seins, parler de l'allaitement,
07:19parler de la ménopause, parler du clitoris, parlons-en,
07:22puisqu'il y a des livres sur le clitoris maintenant
07:26qui indiquent et qui nous font comprendre ce que ça veut dire le clitoris.
07:32Ça aurait été absolument dingue et inimaginable il y a encore 8-10 ans
07:37et pourtant les luttes féministes, elles durent depuis plus de 40 ans.
07:40Oui, c'est ce que j'allais dire, c'est-à-dire que dans les années 70,
07:43il y a eu un début d'appropriation de nos corps,
07:48il y a eu des initiatives très joyeuses et enthousiasmantes
07:53autour de la sexualité, autour aussi du vécu de la grossesse et de l'accouchement,
07:56puis tout ça a été recouvert.
07:58Ça c'est quelque chose qui m'occupe beaucoup, surtout en ce moment.
08:02Je fais une petite digression, mais c'est important.
08:04Quand on regarde ce qui se passe dans l'histoire du féminisme,
08:06on s'aperçoit qu'à chaque fois que nous avons vécu une période
08:08de forte mobilisation et de conquête,
08:11celle-ci a été suivie d'une longue période de retour au silence.
08:15Ce n'est pas seulement un backlash, c'est vraiment retour au silence,
08:17les femmes doivent revenir à leur place, à la maison, immobiles et silencieuses.
08:23Ça s'est passé dans les années 20, après la conquête des droits civils et politiques.
08:26Ça s'est passé dans les années 80, après la conquête des droits reproductifs.
08:29Et je crois que c'est malheureusement ce que nous vivons aujourd'hui,
08:31après la séquence de ces dix dernières années.
08:34Là, dans le contexte politique où nous sommes,
08:36il y a ce phénomène de silenciation des femmes.
08:39Alors ce phénomène de silenciation, on peut vous opposer
08:43qu'il y a quand même eu des avancées récemment.
08:45La constitutionnalisation de l'avortement, je pense que c'est très important.
08:50On a l'impression qu'il y a des luttes encore très fortes à l'intérieur de tous les partis
08:56par rapport à la problématique des retraites et notamment de la retraite des femmes.
09:01On a l'impression qu'il y a des droits qui nous sont acquis.
09:04Vous avez l'impression qu'on va revenir encore une fois en arrière
09:07avec la montée des populismes partout, avec la montée de certains partis
09:13qui ne veulent pas d'absence, de différence entre le masculin et le féminin.
09:19Vous avez parlé dans le début de cette émission, justement,
09:23que vous incluyez à l'intérieur de la problématique du féminisme,
09:27eh bien, les trans.
09:29Vous avez, je pense, totalement raison.
09:32Mais justement, ce trouble dans le genre,
09:34pour reprendre le titre d'un livre de Joté de Butler,
09:38il est en train d'inquiéter, y compris en France.
09:40Vous pensez que tout ça, toutes les luttes féministes
09:44risquent d'être perturbées ou fragilisées par une montée du patriarcat ?
09:50Oui, il y a quelque chose quand même d'assez flagrant
09:53dans cette tentative de réinstaurer ou de relégitimiser
09:57des modes de vie traditionnels.
09:59Si on a constitutionnalisé le droit à l'avortement en France,
10:02qui est évidemment important,
10:04ce n'est pas par hasard, c'est parce qu'en juin 2022,
10:06la Cour suprême américaine est revenue sur l'arrêt
10:08qui avait garanti au niveau fédéral le droit à l'avortement.
10:12Donc, on voit qu'au sein même des démocraties aujourd'hui,
10:15des initiatives, des lois, des hommes politiques sont élus
10:19qui portent des programmes, oui, réactionnaires,
10:22voire fascistes ou fascisants, en tout cas.
10:26Il faut être très vigilante.
10:28Et ce que je me dis, c'est que moi, j'ai accompagné cette bataille de l'intime
10:33depuis une dizaine d'années sur le plan de la théorie,
10:35et je le faisais avec beaucoup d'enthousiasme.
10:39Je viens de terminer un énorme projet d'un ouvrage sur les théories féministes.
10:43Quand je l'ai débuté, il y a 3-4 ans, c'était vraiment dans l'ambition très engagée et
10:50joyeuse
10:51d'accompagner sur le plan des idées.
10:53Et bien, au moment où j'ai dû en écrire l'introduction, il y a quelques mois,
10:56mon état d'esprit était complètement différent.
10:59C'est-à-dire que vous étiez plus aux aguets,
11:00vous étiez plus soucieuse de transmettre vos propres messages,
11:04alors qu'il y a 4 ans, on vivait quand même dans un bain d'optimisme
11:08vers le futur des luttes féministes.
11:11Et ce livre, qui est assez imposant, tout d'un coup, je me suis rendue compte
11:14que par son volume, c'était pour moi comme un pavé dans la marée actionnaire,
11:20et que c'était un livre de résistance.
11:22Ce qui n'est pas la même chose que d'être un livre de conquête ou d'exploration.
11:28Résister, c'est quelque chose.
11:31Résistance, combativité, d'ailleurs ce livre semble effectivement à un pavé dans la marre
11:35parce qu'il est très gros, il est très passionnant, il y a des entrées thématiques
11:40et parmi ces entrées thématiques, il y a V comme viol.
11:45N'avez-vous pas l'impression qu'avec le procès de Mazan,
11:48sur lequel vous avez écrit, sur lequel vous avez réfléchi,
11:52sur lequel vous avez publié des problématiques, je trouve, très très passionnantes,
11:57nous a fait, peut-être suis-je trop optimiste, parce que vous me donnez de l'espoir,
12:03mais j'ai l'impression que quand même quelque chose est passé
12:06dans l'opinion publique, dans la conscience publique.
12:08Et vous, Camille Froidevométrie, vous vous êtes interrogée sur les conséquences pour les hommes
12:17de la honte d'être un homme comme M. Pellicot.
12:24Alors, je trouve assez fou, quand on observe en effet la multiplication des affaires,
12:31le procès de Mazan en est un, mais il y en a eu toute une série depuis quelques années,
12:35des affaires énormes qui suscitent un grand témoin public,
12:39qui mobilisent toute la sphère médiatique, dont on parle énormément,
12:43et qui donne lieu à des publications d'articles et d'ouvrages.
12:46À chaque fois, je me dis, voilà, ça y est, on y est, on a trouvé la grande affaire
12:51qui sera le tournant, notamment sur la question des violences sexuelles.
12:55Et ce qu'on observe à chaque fois, c'est que cette agitation retombe quasi comme un soufflé
12:59dans les semaines qui suivent la fin du procès ou vers en cours,
13:04et qu'il y a quelque chose quand même d'inquiétant dans l'absence d'initiatives,
13:09notamment politiques, qui suivent ces séquences médiatiques.
13:12Alors, il y a des vertus, notamment, comme vous le disiez,
13:15en termes d'imprégnation de la société, de tous ces combats et de tous les mots.
13:21Vous avez raison, c'est important d'utiliser les mots.
13:23Ce qu'on a pu observer, notamment, c'est qu'à la faveur de ces affaires successives,
13:28des mots se sont imposés, féminicides, emprises, viols, bien sûr.
13:34Mais au-delà des mots et des symboles, que faisons-nous ?
13:37Que se passe-t-il concrètement pour endiguer ces violences sexistes et sexuelles
13:43dont on observe quasi quotidiennement, qu'elles restent présentes ?
13:48Moi, ce qui m'inquiète, c'est une espèce de mollesse, pour ne pas dire de...
13:54C'est presque pire encore, parce que la classe politique
13:57devrait pouvoir s'emparer de ces sujets,
14:00y compris au sein des partis qui sont les plus disposés à le faire.
14:02Moi, je trouve ça très décevant.
14:05Enfin, je ne comprends pas cette espèce de frilosité.
14:09Il y a quelque chose qui active l'entre-soi masculin du monde politique,
14:14que j'ai étudié il y a quelques années,
14:17et dont il ne me semble pas qu'il ait beaucoup évolué.
14:19Et la classe politique est très masculine, et le demeure.
14:22Ça fait partie des raisons qui expliquent ce fossé
14:28entre une prise de conscience au niveau de la société dans son ensemble,
14:30d'une part, et une sorte de...
14:33Bon, alors, on peut vous objecter,
14:36présidente de l'Assemblée nationale,
14:38ministre femme, des ministres femmes
14:42qui ont été aussi des premières ministres,
14:44apparemment, ça bouge un peu.
14:46Mais finalement, là aussi, ça revient à des structures élémentaires
14:50de fonctionnement du masculin dans le politique.
14:53Est-ce que vous pensez que ce monde du politique
14:56est structuré par les lois de fonctionnement élémentaire du patriarcat ?
15:02Oui, je le crois, parce qu'en ces matières,
15:05le diable se loge dans les détails.
15:07Alors, effectivement, il y a quelques grandes figures féminines
15:10qu'on peut invoquer, mais quand on...
15:12Et j'ai oublié les deux présidentes de syndicats
15:14les plus importants en France, deux femmes quand même.
15:16C'est vrai que c'est important.
15:17Mais quand on regarde le fonctionnement, par exemple,
15:18des cabinets ministériels, qui les dirige ?
15:21Quand on regarde qui forme la garde rapprochée
15:23du président de la République ?
15:24Quand on observe comment se prennent les décisions,
15:26dans quels cénacles, dans quelles conditions ?
15:29Ce qu'on observe, c'est que partout, on voit des boys clubs, quoi.
15:33Partout, les grandes décisions sont prises entre hommes
15:36et de façon souvent très étroite,
15:38c'est-à-dire sans beaucoup de consultations par ailleurs.
15:41Ça, c'est quelque chose...
15:43C'est un peu comme un éléphant dans la pièce, quoi.
15:44C'est très présent, mais tout le monde fait comme si ça n'existait pas.
15:47– Réinjecter du féminin dans le politique pourrait faire évoluer la notion même de démocratie
15:54et son fonctionnement dont nous souffrons en ce moment même ?
15:57– Alors, je ne dirais pas réinjecter du féminin,
16:00parce que si on discute de cet énorme problème de la nécessité de retrouver quelque chose comme une démocratie,
16:09parce qu'honnêtement, dans les faits, qu'est-ce qu'une démocratie,
16:12quand les personnes qui sont élues le sont par une fraction très minoritaire du peuple citoyen ?
16:19Qu'est-ce qu'une démocratie, où les institutions sont à ce point bloquées,
16:23qu'elles ne fonctionnent quasiment plus ?
16:25Enfin, voilà, je ne vais pas...
16:27Ça, c'est ma casquette de professeur de sciences politiques,
16:29mais il y a quelque chose d'un grand vertige, d'une espèce de...
16:34Alors, je ne veux pas...
16:35– Oui, mais pour justement ne pas céder à ce vertige,
16:39ne pas se précipiter dans un déni de démocratie,
16:43est-ce que vous pensez que les femmes, il y a des intellectuels qui le pensent,
16:47que les femmes, en général, la force des femmes, la solidarité des femmes,
16:53l'apport des femmes à la société civile et politique,
16:56pourraient faire évoluer et fluidifier les mécanismes de la démocratie ?
17:02– Non, en fait, je ne souscris pas à cette idée
17:06que les femmes feraient du bien à la vie politique.
17:09J'ai mené une grande enquête il y a quelques années
17:11auprès d'une soixantaine de femmes politiques, et j'ai...
17:15– Vous vous souvenez de la problématique du quota des femmes
17:18pour pouvoir les admettre dans le cercle politique ?
17:22– Bien sûr, mais ça c'est important, les quotas, la parité, c'est important.
17:24Pourquoi ? Parce que si on laisse les mentalités évoluer,
17:26on s'aperçoit qu'il faut des décennies avant que les instances,
17:30les principales institutions politiques deviennent paritaires.
17:32En revanche, ce qui est certain, c'est que ce n'est pas le fait
17:36de féminiser la vie politique qui la rendrait peut-être plus démocratique,
17:39c'est le fait simplement de la rendre d'abord elle-même égalitaire,
17:43en améliorant la représentation des femmes,
17:45mais aussi de toutes les catégories de populations
17:47qui sont minorisées et si peu représentées dans notre vie politique.
17:50Et puis c'est ensuite une certaine forme de courage politique,
17:53et j'espère que des hommes l'auront aussi.
17:55Parce que, pour revenir à un des éléments de votre question,
17:59là, pour le coup, je suis en effet persuadée
18:02que dans le moment où nous sommes, de nos combats féministes,
18:07il faut que les hommes prennent quelque part leurs responsabilités,
18:13qu'ils y prennent une place.
18:15Ce n'est pas évident du tout, parce que la question de savoir
18:18qu'est-ce qu'être un allié quand on est un homme,
18:20qu'est-ce qu'être un féministe ou pro-féministe quand on est un homme,
18:23c'est une vraie question.
18:24En revanche, ce qui m'apparaît important,
18:28c'est d'essayer de se persuader que,
18:32surtout sur la question des violences sexuelles,
18:34si les hommes sont le problème,
18:36ils seront aussi une partie de la solution.
18:38Et qu'on doit donc trouver des façons de discuter ensemble,
18:41et puis des façons aussi pour les hommes
18:42de se saisir eux-mêmes de ces sujets.
18:44C'est-à-dire qu'il ne s'agit pas simplement de soutenir
18:47ou de se déclarer favorable à...
18:50Il s'agit aussi de mettre en œuvre des initiatives,
18:53et si possible des lois aussi.
18:56Qui aujourd'hui ? Quel homme ?
18:58Quel homme politique porte les combats féministes ?
19:01Enfin, je voudrais un nom, il n'y en a pas.
19:04Votre mari est féministe ?
19:06Oui, il essaye.
19:07Il le dit haut et fort.
19:09Il est devenu féministe par...
19:13et grâce à votre fréquentation,
19:15ou il l'était déjà, en fait ?
19:17Oui, alors c'est une blague...
19:18Vous l'avez choisi féministe ?
19:19C'est une blague familiale,
19:21il dit qu'il l'était avant moi,
19:22et il s'enorgueillit d'être né un 8 mars
19:25pour prouver l'antécédence ou l'antériorité de son féministe.
19:29Non, c'est sur le mode de l'humour.
19:33Disons que nous essayons de former une famille féministe,
19:36et ce qui m'importe, en l'occurrence...
19:38Enfin, voilà, c'est exactement...
19:40Vous me donnez l'occasion d'illustrer ce que je viens de dire,
19:42c'est-à-dire qu'être féministe quand on est un homme,
19:44c'est pas seulement se déclarer,
19:45c'est aussi faire des choses.
19:47Et en l'occurrence, mon mari fait des documentaires féministes
19:50qui visent spécifiquement les hommes et les garçons.
19:54Parce que c'est un des enjeux cruciaux du moment où nous sommes,
19:56c'est comment fait-on pour accompagner, éduquer,
20:00notamment les garçons ?
20:01Comment fait-on pour contre-carrer et contre-balancer
20:05l'influence délirante des mouvements masculinistes
20:07sur les plus jeunes notamment ?
20:09On manque, mais dramatiquement, d'outils pédagogiques,
20:12on manque aussi d'initiatives politiques.
20:15On ne peut pas espérer que les choses changent
20:19si les nouvelles générations ne sont pas éduquées
20:23dans une perspective féministe.
20:25Et de fait, sur le terrain, quand on discute avec ces jeunes,
20:29il y a de quoi être un peu inquiet aussi.
20:31Et de plus en plus inquiet, parce qu'il y a un retour,
20:35justement, d'un certain masculinisme,
20:38y compris à travers les jeunes générations,
20:40comme le montre le travail de documentariste de votre mari.
20:45Donc, il y a à la fois des progrès sociaux qui sont enregistrés,
20:50il y a un phénomène de société, et c'est tant mieux,
20:53qui inclut les jeunes générations de filles et de femmes
20:57qui ont repris le flambeau des féministes
20:59de manière ardente et remarquable.
21:01Et en même temps, il y a des éléments délétères,
21:05d'un masculinisme diffus, qui reviennent, entre guillemets, à la mode.
21:09– Oui. Et puis, diffus, il n'est pas si diffus que ça.
21:12C'est-à-dire qu'il y a vraiment, sur les réseaux sociaux,
21:15il y a des propositions.
21:16– Ah, ben, parlons-en des réseaux sociaux.
21:19– Parce que c'est des véhicules essentiels,
21:22justement, des schémas de masculinisme toxique.
21:25Comment peut-on faire ?
21:26– Alors, c'est aussi l'endroit où les féministes sont présentes,
21:30et plus que présentes depuis des années.
21:33Je ne sais pas comment on peut faire.
21:34Ce que j'essaye de faire, en tout cas,
21:36de là où je participe à tout cela,
21:39c'est-à-dire de ma position de philosophe féministe,
21:41c'est d'essayer de faire entendre cette idée forte
21:44que le féminisme, ce ne sont pas simplement quelques combats
21:47pour l'égalité ou contre les violences.
21:49Le féminisme, c'est un vrai projet de société,
21:52c'est un programme de transformation de la société tout entière.
21:56– Et c'est une vision du monde.
21:57– C'est une vision du monde, le féminisme est politique,
22:00et donc il ambitionne, non seulement, évidemment,
22:03d'atteindre l'égalité femmes-hommes, mais bien au-delà.
22:06Et d'ailleurs, la meilleure illustration,
22:08c'est que dans la pensée féministe,
22:11on observe à quel point celle-ci ne cesse de se déployer,
22:14de s'élargir.
22:15C'est-à-dire qu'en partant des premières propositions théoriques
22:18dans les années 70, ou même un peu en deçà,
22:23au cours de l'histoire, le mouvement a été celui
22:26d'un élargissement du domaine de la lutte, pourrait-on dire,
22:30et d'une réflexion…
22:30– Et de différentes disciplines, comme l'écologie,
22:33comme l'intersectionnalité, etc.
22:36– Et c'est d'ailleurs un peu l'ambition de ce volume
22:38consacré aux théories féministes que de démontrer
22:41à quel point le féminisme ambitionne véritablement
22:44de transformer, et je dirais même de réinventer le monde.
22:47– Il paraît que vous chantez, il paraît que vous aimez vous déguiser,
22:51et il paraît que votre déguisement préféré,
22:54c'est peut-être pas un hasard, j'aimerais bien vous voir comme ça,
22:57c'est vous déguiser en Simone de Beauvoir.
23:00C'est vrai ?
23:01– Alors, je me suis une fois déguisée en Simone de Beauvoir…
23:03– J'ai raté ça.
23:04– Plus que chanter, c'est danser que j'aime faire,
23:06j'aime beaucoup danser, j'aime bien faire la fête.
23:08Et oui, on fait souvent des fêtes thématiques, déguisées,
23:12et j'avais fait une fête autour du thème du féminisme,
23:15qui s'appelait « Dancer le féminisme »,
23:16parce que le féminisme est joyeux.
23:18Ça aussi, c'est un point important.
23:19– C'est très important, et on peut même dire qu'il est jubilatoire,
23:22et qu'il est constitué d'une forme de solidarité corporelle,
23:26mais aussi intellectuelle.
23:27– Et donc la danse, la fête, ça fait partie du féminisme aussi,
23:30et pour cette soirée, je m'étais déguisée en Simone de Beauvoir.
23:33– Vous avez dansé quoi alors ?
23:35– On danse sur des musiques de soirées, de fêtes.
23:40Là, pour le coup, on n'est pas remonté aux années 50,
23:42mais j'avais fait quelque chose qui m'a beaucoup amusée.
23:44J'avais imprimé des dizaines et des dizaines de citations extraites
23:48du deuxième sexe, et je m'étais constituée un petit sac,
23:51c'était le livre, le deuxième sexe, comme une petite pochette,
23:54dans laquelle, tout au long de la soirée,
23:56je distribuais des citations du deuxième sexe aux invités,
23:59qui repartaient avec, et j'aimais bien cette façon
24:02de diffuser la pensée féministe en dansant.
24:05– Alors, dans ce train, hélas, on n'a pas l'espace pour danser,
24:08c'est dommage pour nous, mais par contre, dernière question,
24:12on ne naît pas femme, on le devient, ça veut dire quoi ?
24:16– Hum...
24:17– Moi, j'aimerais bien que tous nos efforts,
24:25à la fois sur le plan de la pensée et sur le plan des luttes,
24:27nous conduisent justement à nous débarrasser de ce cadre
24:31de la binarité féminin-masculin.
24:33Ce serait bien que ce ne soit plus un problème,
24:35ce serait bien que nos corps ne soient plus toujours au centre,
24:39d'une certaine façon, et ce serait bien que les caractéristiques corporelles,
24:44genrées, de couleurs de peau, de situations de validité ou d'handicap,
24:48soient aussi indifférentes que la couleur de nos cheveux ou de nos yeux,
24:51et qu'il y ait une sorte, moi je revendique d'une certaine façon,
24:54le droit à l'indifférence corporelle.
24:56Et donc, dans cette perspective-là, finalement,
24:59on ne se poserait plus cette question de savoir
25:01si on doit devenir ou pas une femme.
25:03– Vous avez l'air très heureuse et très optimiste.
25:08– Oui, je crois que je vais essayer de le rester optimiste,
25:10même si là, dans le moment où on se parle aujourd'hui,
25:12voilà, je suis dans un petit moment d'anxiété,
25:17mais le fait de contribuer avec des livres,
25:21avec des émissions comme celle-ci,
25:23à ce que nous restions, comme on dit dans le champ féministe,
25:27à ce qu'on ne lâche rien, ça concourt à l'optimisme.
25:30– Merci beaucoup Camille Froidevaux-Maitry.
25:32– Merci à vous.
25:34– Merci à vous.
25:35– Merci à vous.
25:37– Merci à vous.
25:43Merci.
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