- il y a 1 jour
Emplie de couleurs, de sensualité, de drames et d'émotions, la peinture de Mark Rothko (1903-1970) se révèle avec éclat dans ce subtil portrait du maître américain de l'expressionnisme abstrait.
Né en 1903, il y a cent vingt ans, à Dvinsk, cité située dans l'actuelle Lettonie, Mark Rothko émigre, à 9 ans, à Portland avec sa famille pour échapper aux pogroms russes. Il est le seul de sa fratrie à recevoir une éducation juive, ce qui le marquera durablement. Admis dans la prestigieuse mais conservatrice université de Yale, cet élève brillant préfère s’initier à la peinture à New York. Fasciné par l'architecture de la ville, il peint les entrées animées des théâtres ou la solitude des quais du métro, avec des silhouettes qui, bientôt, vont disparaître. Car, après le choc de la Seconde Guerre mondiale, Rothko renonce au figuratif, comme d’autres de ses confrères de l'école de New York, avec qui il s'est parfois lié d'amitié, tels Barnett Newman, Jackson Pollock ou Adolph Gottlieb. Mais cet esprit nuancé, aux idées de gauche affirmées, refusera sa vie durant tout catalogage. "Mon art n'est pas abstrait, il vit et il respire", affirme-t-il.
Abstraction et matérialité
Rothko, qui souhaitait "élever la peinture au même niveau d'intensité que la musique et la poésie", a réfléchi à la place de l'artiste et au regard du spectateur, conseillant même d'accrocher ses tableaux assez bas, comme dans un atelier, avec un éclairage modéré. Quand on s'immerge dans ses immenses toiles, comme nous y invite ce documentaire, on voit vibrer les strates de couleur tapies sous la surface, monochrome en apparence, des grands rectangles qui l'ont rendu célèbre. Elles semblent envelopper ceux qui les contemplent, suscitant une sensation d'intimité, faisant jaillir l'émotion, renfermant des drames… Cet artiste alchimiste a gardé secrets ses mélanges, qu'il ne cessera de perfectionner, utilisant les pigments modernes mais aussi l'œuf ou la résine, s'inspirant de la chimie comme de vieilles recettes italiennes. Ponctué d'interventions de Christopher Rothko, son fils, du chercheur Philippe Walter ou de l'historienne de l'art Carol Mancusi-Ungaro, qui restaura les toiles de la superbe chapelle Rothko à Houston, et axé sur l'élaboration d'une œuvre dont on mesure la matérialité, ce documentaire subtil et sensible retrace le parcours de ce maître radical, rattaché au courant de l'expressionnisme abstrait, qui mit fin à ses jours dans son atelier en 1970.
Né en 1903, il y a cent vingt ans, à Dvinsk, cité située dans l'actuelle Lettonie, Mark Rothko émigre, à 9 ans, à Portland avec sa famille pour échapper aux pogroms russes. Il est le seul de sa fratrie à recevoir une éducation juive, ce qui le marquera durablement. Admis dans la prestigieuse mais conservatrice université de Yale, cet élève brillant préfère s’initier à la peinture à New York. Fasciné par l'architecture de la ville, il peint les entrées animées des théâtres ou la solitude des quais du métro, avec des silhouettes qui, bientôt, vont disparaître. Car, après le choc de la Seconde Guerre mondiale, Rothko renonce au figuratif, comme d’autres de ses confrères de l'école de New York, avec qui il s'est parfois lié d'amitié, tels Barnett Newman, Jackson Pollock ou Adolph Gottlieb. Mais cet esprit nuancé, aux idées de gauche affirmées, refusera sa vie durant tout catalogage. "Mon art n'est pas abstrait, il vit et il respire", affirme-t-il.
Abstraction et matérialité
Rothko, qui souhaitait "élever la peinture au même niveau d'intensité que la musique et la poésie", a réfléchi à la place de l'artiste et au regard du spectateur, conseillant même d'accrocher ses tableaux assez bas, comme dans un atelier, avec un éclairage modéré. Quand on s'immerge dans ses immenses toiles, comme nous y invite ce documentaire, on voit vibrer les strates de couleur tapies sous la surface, monochrome en apparence, des grands rectangles qui l'ont rendu célèbre. Elles semblent envelopper ceux qui les contemplent, suscitant une sensation d'intimité, faisant jaillir l'émotion, renfermant des drames… Cet artiste alchimiste a gardé secrets ses mélanges, qu'il ne cessera de perfectionner, utilisant les pigments modernes mais aussi l'œuf ou la résine, s'inspirant de la chimie comme de vieilles recettes italiennes. Ponctué d'interventions de Christopher Rothko, son fils, du chercheur Philippe Walter ou de l'historienne de l'art Carol Mancusi-Ungaro, qui restaura les toiles de la superbe chapelle Rothko à Houston, et axé sur l'élaboration d'une œuvre dont on mesure la matérialité, ce documentaire subtil et sensible retrace le parcours de ce maître radical, rattaché au courant de l'expressionnisme abstrait, qui mit fin à ses jours dans son atelier en 1970.
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TVTranscription
00:10Vous êtes devant un tableau, juste une toile et de la peinture.
00:20Vous regardez les couleurs et vous les trouvez belles, attirantes, singulières.
00:28Les couleurs sont profondes, composées d'autres touches de couleurs.
00:34Vous regardez, dans ce blanc il y a du gris, sous ce gris il y a autre chose.
00:41C'est une étrange émotion, tout ce qui est autour de vous s'est progressivement effacé.
00:47Vous êtes à 46 cm de l'objet, comme l'a suggéré un jour le peintre Marc Rodko pour ses
00:54tableaux.
01:03Pas de personnage, pas d'objet, pas de forme ou presque, pas de message.
01:14Vous regardez, il n'y a plus ni cadre, ni peinture, ni pinceau.
01:20Vous êtes devant une œuvre d'art.
01:42Marc Rodko, géant incontesté de la peinture américaine, est aussi l'artiste américain le plus attaché à l'Europe.
01:51Il faut regarder longtemps ces tableaux pour en dépasser la mystérieuse simplicité
01:56et comprendre comment se cristallise en eux toute l'histoire.
02:05Mais Rodko n'a pas toujours peint ses grands aplats de couleurs.
02:09Dans les années 1930, le jeune artiste juif d'origine russe peint des scènes de ville.
02:16Il vit à New York, il a une trentaine d'années.
02:33Il peint l'entrée d'un théâtre, de beaux aplats rouges et jaunes, avec des figures un peu naïves.
02:43Le métro l'intéresse, c'est le sujet de plusieurs dessins et de plusieurs tableaux.
02:51Il observe les quais, tout le monde est plongé dans le journal.
03:00Mais chacun est de son côté, attendant, seul.
03:07Les corps se fondent avec les piliers.
03:10On sait qui soutient qui.
03:13La géométrie et les figures se disputent l'espace.
03:22On peut imaginer comme l'architecture de New York a fasciné Rodko,
03:26comme elle a fasciné tous les artistes et les exilés, nombreux dans la ville à cette époque.
03:32Il y a des fenêtres partout qui laissent passer le regard ou qui l'arrêtent.
03:40Devant une fenêtre, justement, garçon debout, que Rodko peint en 1939, il a alors 36 ans.
03:47Derrière le garçon, un peu déhanché, un rectangle en guise de ciel et un autre en guise de mur.
03:55La peinture est encore figurative, avec un personnage qui va disparaître,
04:00comme tous les personnages des tableaux de Rodko.
04:03Car la Seconde Guerre mondiale va tout renverser.
04:08L'effondrement de l'Europe face aux nazis, en 1940, sur le continent de naissance de Rodko, est un immense
04:15choc.
04:19Marc Rodko arrête complètement de peindre.
04:23Les événements dramatiques se sont accumulés.
04:26Sa femme, Edith Sarra, vient de le quitter.
04:30Rodko cesse de peindre, ce qui était son activité principale depuis 17 ans.
04:36Il lit du théâtre, de la philosophie, Nietzsche, la naissance de la tragédie.
04:42En plein cœur de la guerre, cette idée de transformer le tragique en beauté ne le lâche pas.
04:49Il réfléchit, prend des notes, avec quoi la peinture pense-t-elle ?
04:55Rodko entreprend d'écrire un livre, la réalité de l'artiste.
05:03Un an plus tard, Rodko reprend ses pinceaux.
05:06Mais il lui est impossible de faire abstraction de la tragédie mondiale qui se joue.
05:13Ce sont d'abord les figures de la mythologie, comme cette Antigone, qui prennent place pour raconter l'histoire.
05:20Puis, des formes inspirées de tableaux surréalistes apparaissent.
05:28Rodko Kili-Freud s'intéresse à la question de l'inconscient.
05:33Les personnages ont presque disparu de sa peinture.
05:38Et le 8 mai 1945, avec l'anéantissement d'Hiroshima, qui vient s'ajouter à l'horreur de la Seconde
05:44Guerre mondiale,
05:45la fin de l'humanité semble devenue possible.
05:58Dans le groupe des peintres que fréquente Rodko, ceux de l'école de New York,
06:02il devient impensable de continuer à peindre des hommes, des femmes, des humains.
06:08Il était impossible de dessiner comme autrefois des fleurs, des nues couchées et des musiciens jouant du violoncelle,
06:15explique le peintre Barnett Newman, ami de Rodko, qui ajoute
06:19« Il faut repartir à zéro, comme si la peinture n'avait jamais existé ».
06:25Plus de figures pour Barnett Newman
06:30Pour Adrien Hart
06:35Jackson Pollock
06:39Adolphe Gottlieb
06:44Mark Rodko
06:47« Tous feront partie du groupe de peintres qui va constituer le premier grand mouvement d'artistes américains,
06:53l'expressionnisme abstrait ».
07:04Rodko Lumen prend position
07:06« J'appartiens à une génération qui s'intéressait fortement à la figure humaine,
07:10et je l'ai étudiée.
07:14C'est avec la plus grande réticence que j'ai découvert que celle-ci ne convenait pas à mes besoins.
07:21Quiconque l'employait, la mutilait.
07:24Je refuse de mutiler, et j'ai dû trouver une autre voie pour m'exprimer. »
07:33Mais qu'est-ce qu'un monde sans figure humaine ?
07:38Dans le New York de ces années-là, la plupart des amis de Rodko viennent d'Europe centrale,
07:43et sont juifs, comme lui,
07:45bouleversés comme lui par la guerre et par la question du sujet.
07:50Et peut-être par l'interdiction de toute représentation dans la religion juive.
07:57La proposition que fait Rodko pour sortir de cette impasse
08:00est d'une radicalité totale, d'une clarté éblouissante.
08:10Parvenir à une forme claire a été l'œuvre de toute une vie,
08:14de plusieurs vies qui se sont succédées.
08:16Le mot « vie » n'existe pas au singulier en hébreu,
08:20longue qu'apprend le jeune Marcus Rodkovic en même temps que le russe.
08:25C'était au nord de la Russie, dans l'actuelle Lettonie.
08:36Marcus Rodkovic naît à Dvinsk, au début du XXe siècle, le 25 septembre 1903.
08:43Il a trois frères et sœurs, plus âgés que lui,
08:46qui ont reçu une éducation progressiste.
08:49Les parents sont cultivés,
08:51le père pharmacien est une figure charismatique de la ville.
08:57La mère, Anna Goldine, vient de Saint-Pétersbourg et parle allemand.
09:02Dans la fratrie, seul Marcus, âgé de trois ans,
09:06est envoyé à l'étude traditionnelle religieuse, le Talmud Torah.
09:11Marcus sera enraciné dans le judaïsme
09:14et l'écart creusé ne s'effacera jamais.
09:20La famille Rodkovic a le destin contrarié de tant de Juifs russes.
09:25Les pogroms antisémites, Kishinev, Bialystok
09:29et la pression des événements politiques poussent la famille à émigrer en Amérique.
09:34Le père part d'abord, les deux frères le rejoignent deux ans plus tard.
09:40Puis Marcus, un an après, âgé de neuf ans,
09:44embarque avec sa mère et sa sœur à bord du SSR.
09:59Il se souviendra de la traverser en train à travers l'Amérique.
10:04Quinze jours de voyage interminables,
10:06un panneau autour du cou où l'on peut lire,
10:08« Tu ne sais pas ce que c'est que d'être un enfant juif,
10:13habillé à la mode de Dvinsk,
10:15traversant l'Amérique et incapable de parler anglais. »
10:20Il se souviendra de Portland.
10:22Une communauté juive allemande s'était installée là
10:25à l'époque des colons et des cow-boys, au XIXe siècle.
10:29Mais à peine est-il arrivé que son père meurt,
10:32ce père qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps.
10:36Marcus restera à Portland jusqu'à l'âge de 18 ans.
10:41Comme il est très brillant,
10:43il est admis à l'université de Yale,
10:45avec une bourse.
10:47« I don't look like this.
10:49Je ne ressemble pas à ça. »
10:53Mais il ne tient pas longtemps.
10:55Les WASP, protestants blancs d'origine anglo-saxonne,
10:59dominent l'université et essaient d'exclure les Juifs
11:02de plus en plus nombreux dans les rangs.
11:04La sélection par le sport va leur barrer la route.
11:10En 1923, Marc Rodko renonce à ses études
11:13et finit par partir à New York.
11:21À New York, il fait des petits métiers,
11:24travaille dans le textile, comptable chez des cousins.
11:30Puis un jour, il suit par hasard un ami à un cours de dessin.
11:36« Les étudiants étaient en train de dessiner un modèle nu
11:40et tout de suite, j'ai su que c'était une vie pour moi. »
11:45Dessiner des nus semble l'avoir fasciné.
12:00C'est dans la classe de Max Weber,
12:03à l'Art Students League, au milieu des années 1920,
12:05qu'il fait ses premiers pas.
12:10Il suit le conseil du professeur
12:12et va regarder les peintres au Metropolitan Museum of Art.
12:18« Vous êtes au musée.
12:21Vous regardez les maîtres anciens.
12:24Turner,
12:31Vermeer,
12:43Rembrandt,
12:59La patte,
13:01la touche,
13:02l'humain,
13:03la lumière qui sort de la nuit
13:05éblouissent, déjà Rodko.
13:09Il réfléchit à tous ces gestes de peintre.
13:11Les peintres seront des modèles
13:14et des sujets de réflexion.
13:16Turner,
13:17Rembrandt,
13:18Velasquez,
13:19Vermeer,
13:19Rembrandt encore.
13:22Ils seront des compagnons de route aussi.
13:26Première grande amitié artistique,
13:28les peintres Milton Avery et Adolf Gottlieb.
13:31Mon père était un ami très proche d'Adolf Gottlieb
13:35et de Milton Avery,
13:37en particulier à la fin des années 1920
13:38et dans les années 1930.
13:40Avery était vraiment un mentor pour lui.
13:43Gottlieb et lui allaient souvent chez les Avery
13:45et passaient du temps dans l'atelier avec Milton.
13:49Par ailleurs, les Avery les nourrissaient,
13:51ce qui était vraiment essentiel à l'époque
13:53parce que mon père était extrêmement pauvre.
13:58Ils se dessinaient mutuellement.
14:00Nous avons de nombreux dessins.
14:03Gottlieb dessine Rodko de face.
14:06Avery le représente de profil.
14:10Encore avec une pipe.
14:12Il y a un très joli petit tableau à l'huile
14:15qu'Avery a fait de mon père.
14:18Il saisit une certaine légèreté
14:20et un côté insouciant de mon père
14:21que les gens ne connaissent pas.
14:24Les gens voient en lui cet artiste très sérieux
14:27qu'il était vraiment lorsqu'il parlait d'art.
14:29Mais en réalité,
14:30il était plutôt chaleureux
14:31et ouvert en société.
14:33Et bien sûr,
14:34Avery et Gottlieb s'en rendaient compte au quotidien.
14:43Gottlieb dessine Rodko
14:44qui joue de la mandoline.
14:46Il aurait pu le représenter au piano aussi.
15:03Pour gagner sa vie,
15:05Rodko enseigne la peinture aux enfants
15:06dès 1929 au Brooklyn Jewish Center.
15:11C'est un travail alimentaire
15:12mais le peintre aime cette activité
15:14qu'il pratiquera pendant 17 ans.
15:18Et les enfants l'adorent.
15:19Il le surnomme affectueusement Rodki.
15:24C'est pour lui une source d'enseignement continue
15:27car les œuvres d'enfants
15:28sont un moyen de comprendre
15:29la création artistique dans son ensemble.
15:33Chaque enfant travaille sur sa propre idée.
15:36Il développe en réalité un style
15:37qui lui est propre et par lequel son travail
15:39se distingue de celui de tous les autres.
15:42Il accomplit une technique personnelle,
15:44une capacité à représenter ses idées.
15:50Enfants,
15:51fous,
15:52artistes,
15:53l'apparence de leur travail est similaire.
15:58En 1933,
16:00lors de sa première exposition personnelle
16:02à Portland,
16:03à côté de ses œuvres,
16:04Rodko accroche les œuvres
16:05de ses jeunes élèves.
16:09Rodko est aussi un peintre engagé
16:11dans l'artiste union.
16:13Puis,
16:14dans le groupe de peintres juifs d'avant-garde,
16:16The Ten.
16:20La place de l'artiste dans la société
16:22concerne hautement
16:23cet artiste marxiste
16:25et socialiste déclaré
16:27depuis son jeune âge.
16:28« Ses idées de gauche
16:29et d'extrême-gauche
16:31occupaient une place importante
16:32dans bien des esprits »,
16:34dit le critique Clément Greenberg.
16:42Le programme du New Deal de Roosevelt
16:44pour contrer la crise de 1929
16:46a l'ambition de relancer l'économie
16:48par la culture
16:49et de donner une place
16:51aux artistes.
16:53Cela fait longtemps
16:54que Rodko réfléchit
16:55sur le devoir de toute société
16:57à avoir des artistes
16:59et à les protéger.
17:02Ce que l'artiste fait de son image
17:04est aussi une forme de responsabilité.
17:08Mark Rodko ne laissera
17:09qu'assez peu de photographies
17:10et encore moins de films.
17:12Il n'y a en tout cas
17:14qu'un seul autoportrait de lui
17:15fait en 1936.
17:17Il vient de déposer
17:19une demande de naturalisation américaine.
17:21On peut se demander
17:24quelle part de lui-même
17:25Rodko a mise dans ce tableau.
17:28Il se cache derrière des lunettes noires.
17:30Il ne vous laisse pas voir ses yeux.
17:33Il ne veut pas que ce tableau
17:34parle de lui.
17:36C'est pourquoi il dit
17:37« Je peins mon « non-moi ».
17:40C'est peut-être un jeu de mots,
17:42mais il est évident
17:43que pour lui,
17:44l'œuvre d'art
17:44doit porter sur des choses
17:46vraiment universelles
17:47et centrales pour l'âme humaine.
17:50Il ne veut pas que vous vous demandiez
17:52comment il a réalisé ses peintures.
17:54Il ne veut pas que vous vous demandiez
17:55ce qu'il a mangé au petit déjeuner.
17:57Il veut affirmer quelque chose,
17:59en tant qu'intellectuel peut-être,
18:01et en tant que personne,
18:02à prendre au sérieux.
18:03c'est quelqu'un qui doit être pris sur le sérieux.
18:08Marcus Rodkowitz.
18:09Ce nom dont il signe l'autoportrait,
18:12il le changera en 1940,
18:14après être devenu citoyen américain.
18:17Ses frères, quant à eux,
18:18ont opté pour le nom « rough »,
18:20qui sonne comme il faut.
18:22Marcus choisit le nom de « Rodko »,
18:25bien rythmé,
18:26deux syllabes,
18:28mais « Rodko »,
18:29on ne peut pas dire
18:30que ça fasse américain.
18:34Costume trois pièces et bords salinos,
18:36Marc Rodko est un peintre complexe,
18:38sans doute le plus secret de sa génération.
18:41Les définitions et les étiquettes
18:43ne conviennent pas à cet esprit
18:45intellectuel et nuancé.
18:48En général,
18:49une formule ironique vient clore les débats.
19:02La guerre est finie,
19:04Rodkowitz est devenu Rodko,
19:05et le président Franklin Roosevelt
19:07dit de cette année 1945
19:09qu'elle est peut-être la plus grande année
19:11de l'histoire humaine.
19:13Oui, c'est aussi une bonne année
19:15pour Marc Rodko,
19:16dont le cercle s'est encore élargi.
19:19Il expose,
19:20chez Peggy Guggenheim,
19:21pas loin de la 5e avenue,
19:23dans sa galerie,
19:24« Art of the Century ».
19:26La galeriste y a montré
19:27l'avant-garde européenne
19:28pendant la guerre.
19:29Elle y expose dorénavant
19:31les peintres américains,
19:32dont Jackson Pollock
19:34ou Marc Rodko.
19:39Je me suis fait des amis puissants
19:40pour mon travail l'année dernière.
19:44Et mes chants sont bonnes
19:45de me faire une place importante
19:47dans la vie artistique de notre époque.
19:50C'est une période
19:51d'intense reconstruction.
19:54Rodko vient de rencontrer
19:55Marie-Alice Bell,
19:56qu'il appelle Mel,
19:57et il l'a épousée.
19:58Elle sera la compagne de sa vie
20:00et la mère de leurs deux enfants,
20:02Kathleen et Christopher.
20:04Dans cette ambiance
20:05un peu apaisée,
20:06le peintre passe au premier plan
20:09de la scène artistique.
20:10Le musée de San Francisco
20:12achète une de ses œuvres.
20:16La découverte de San Francisco
20:18où le peintre part enseigner
20:19est un choc délicieux.
20:22La ville lui apparaît
20:23comme l'âge d'or classique
20:25de l'Amérique.
20:26Lui qui ne se sent pas
20:28tout à fait américain.
20:30C'est la ville du peintre
20:31Clifford Steel,
20:33vrai américain de la côte ouest,
20:35que Rodko vient de rencontrer.
20:39Naissance d'un vif dialogue
20:40et d'une amitié.
20:44La dimension lumineuse
20:45des tableaux de Steel
20:46fascine Rodko.
20:50C'est une peinture
20:51de très grand format
20:52qui s'ancre
20:53dans la tradition
20:53des paysages américains.
20:58Rodko, quant à lui,
20:59se détache du surréalisme
21:00et peint ce qu'il appelle
21:02ces tableaux multiformes,
21:04nés du voyage
21:05sur la côte ouest.
21:07Les tâches de couleurs
21:09se multiplient
21:10et organisent
21:11l'espace du tableau.
21:14C'est une peinture abstraite,
21:16cela va sans dire.
21:19Et c'est une peinture
21:20que tout oppose
21:21aux tendances conservatrices
21:23de la grande exposition
21:24du Met,
21:25American Painting Today.
21:29Rodko fait partie d'un groupe
21:31de peintres refusés
21:32qui attaquent l'exposition
21:34et montent au créneau.
21:36Nous attirons l'attention
21:37de ces chers messieurs
21:38sur un fait historique.
21:40Depuis près d'un siècle,
21:41seul l'art d'avant-garde
21:43a permis une contribution
21:44significative
21:45à la civilisation.
21:47La lettre est signée
21:49par 28 artistes,
21:51dont
21:51Willem de Kooning,
21:53Adolphe Gottlieb,
21:55ami de longue date,
21:57le texan Jackson Pollock,
22:00le pur américain,
22:01comme dit Rodko,
22:02Clifford Steele,
22:04le futur ami
22:05Robert Motherwell
22:07et Barnett Newman,
22:09assis à côté de Rodko.
22:13Il pose sur une photo
22:15que les Américains découvrent
22:16en page 34
22:17du magazine Life.
22:19Nous sommes en janvier 1951.
22:23Et bien qu'on les appelle
22:25expressionnistes abstraits,
22:27Rodko affirme
22:28« Mon art n'est pas abstrait,
22:29il vit et il respire. »
22:41Le passage de la figuration
22:43à l'abstraction
22:44a été le fruit
22:44d'une réflexion collective
22:46à la sortie de la guerre.
22:54Chaque peintre
22:55a proposé son chemin.
22:57Celui que prend Rodko,
22:59résolument du côté
23:00de l'abstraction
23:00et de l'avant-garde,
23:02passe par le drame.
23:05La peinture est abstraite,
23:07mais elle a du contenu,
23:08elle n'est pas coupée
23:09de la réalité.
23:11J'ai toujours peint
23:12de façon réaliste.
23:13Mes peintures actuelles
23:14sont réalistes.
23:18Pour Rodko,
23:19cette peinture abstraite
23:20contient le monde.
23:23Au XVe siècle,
23:24l'humaniste
23:25Léon Battista Alberti
23:26avait défini la peinture
23:28comme une fenêtre
23:30ouverte sur l'histoire.
23:32Et Rodko dira
23:33J'ouvre parfois
23:34une porte et une fenêtre
23:35ou deux portes
23:36et deux fenêtres.
23:43Et aujourd'hui,
23:44l'histoire se raconte
23:45par cette fenêtre
23:46de couleur,
23:47ce color fill painting,
23:49champ de couleurs
23:50comme le dit
23:51le critique d'art
23:51Clément Greenberg.
23:54Rodko a 46 ans,
23:56il peint,
23:57son moyen d'expression
23:59est la couleur.
24:00Pourtant,
24:01est-ce que la couleur
24:02est si essentielle ?
24:04Bien sûr,
24:05à regarder les tableaux
24:06de Rodko,
24:06la question ne se pose pas.
24:08Mais avec Rodko,
24:10toutes les questions
24:11doivent se poser
24:12et celles de la couleur
24:13plus que tout autre.
24:15Je ne suis pas
24:16un coloriste.
24:28Je ne suis pas
24:30un coloriste.
24:31flotté sur la toile.
24:32Je ne suis pas
24:33un coloriste.
24:34Pas un coloriste ?
24:37La peinture est concrète
24:39et terrestre.
24:41Rodko dit et répète
24:42que les tableaux
24:42naissent des vrais engagements
24:44de son existence,
24:45que la couleur
24:47n'est pas décorative.
24:51Pourtant,
24:52Rodko a beaucoup
24:53regardé Matisse.
24:54L'atelier rouge
24:55entré au MoMA
24:56en 1949
24:57l'a terriblement impressionné.
25:02Pas les objets
25:03représentés,
25:04bien sûr,
25:05mais les endroits
25:06vides de la toile
25:07ont captivé
25:08son attention.
25:09Lorsque vous regardez
25:10cette toile,
25:11vous devenez cette couleur.
25:13Vous en êtes
25:14entièrement saturé.
25:16Et à la mort de Matisse
25:17en 1954,
25:19Rodko peint
25:20une toile
25:20jaune,
25:22rouge et bleue
25:22en guise d'hommage.
25:25La couleur
25:26ne sera pas décorative
25:27mais elle devra être
25:28éloquente
25:29et devra faire naître
25:30des sentiments.
25:33Dans ces années-là,
25:34la composition
25:35de ces tableaux
25:35va en se simplifiant.
25:37Si rectangle
25:38ou 5,
25:394 ou 2.
25:41Et ce sont
25:42les rectangles,
25:43leur taille
25:44et leur proportion
25:45qui installent
25:46la couleur
25:47dans sa matérialité.
25:50Rodko,
25:51bien sûr,
25:52a toujours utilisé
25:53la couleur
25:53dans son travail
25:54dès ses débuts
25:55et jusqu'à ses œuvres
25:56classiques
25:56des années 1950.
25:58Il utilisait
25:59de très belles couleurs.
26:01Je ne pense pas
26:02que la couleur
26:02en soi
26:03était importante
26:04pour lui
26:04mais ce qu'elle évoquait
26:06était essentiel
26:07et il utilisait
26:08la couleur
26:09dans ce but.
26:12Il voulait
26:13que la surface
26:14soit en quelque sorte
26:15animée.
26:16Il voulait
26:17que l'on y sente
26:18le travail
26:19de la main.
26:19Il a parlé
26:20de la matérialité
26:22qui était capitale
26:22pour lui
26:23alors qu'on a
26:24plutôt beaucoup
26:25commenté
26:25ses halodiaphanes
26:26et tous ses autres
26:27effets.
26:28Il parlait
26:29vraiment de la matière,
26:30de la matérialité
26:31et de la qualité
26:32artisanale de l'art.
26:45Pour la première fois
26:47depuis qu'il est américain,
26:48Rutko part en Europe.
26:49Il retourne
26:50sur le vieux continent.
26:52Pas en Russie, non.
26:54Cinq mois en Angleterre,
26:56en France
26:56et en Italie.
26:59C'est l'Italie
27:00qui lui plaît le plus.
27:24A Florence,
27:26il regarde Giotto
27:27et son usage
27:28audacieux
27:28de la couleur
27:29qui crée un espace,
27:32crée des stimulations
27:33tactiles.
27:34Il prend conscience
27:35de l'importance
27:36du toucher,
27:37de la sensation
27:38et de la lumière colorée.
27:43Ce pourquoi,
27:44au maître
27:45de la perspective,
27:46il préfère
27:47les peintres
27:48qui construisent
27:48l'espace
27:49avec la couleur.
27:51Raphaël.
27:54L'art chrétien,
27:55bien entendu,
27:56interdit
27:56de représenter
27:57la sensualité.
27:58Mais l'homme
27:59se vengera
28:00en chargeant
28:01toutes ses textures
28:02d'une sensualité
28:03directe
28:03et narcotique.
28:07Il aime
28:08les Vénitiens
28:09en général
28:09et en particulier
28:10Titien.
28:14La luminosité
28:15de sa peinture
28:16à l'œuf,
28:16la tempéra,
28:18la sensualité
28:19de la touche,
28:19la lumière douce
28:20qui enveloppe
28:21l'image
28:21le séduisent.
28:27Ce qui importe,
28:28c'est que
28:29l'élément sensuel
28:29se trouve inclus
28:30d'une manière
28:31ou d'une autre
28:31dans toute œuvre d'art.
28:33Car au fond,
28:34telle est la synthèse
28:35entre l'unité plastique
28:37et l'élément humain.
28:38Que ce soit
28:39par la peau,
28:40le tissu
28:41ou par la couleur pure,
28:43pour Otco,
28:44la sensualité
28:45est essentielle.
28:57Otco serait bien
28:58resté en Europe,
28:59mais l'argent manquait.
29:02Quand il revient
29:03aux États-Unis,
29:04il a dans ses bagages
29:05de nouvelles idées
29:06pour fabriquer
29:06une nouvelle pâte colorée.
29:11Les recettes italiennes
29:12de couleur
29:13sont la base
29:14d'une technique
29:15qui l'utilisera
29:16toute sa vie,
29:17mais dans des mélanges
29:18qui restent mystérieux.
29:23La matière de peinture
29:25qu'il expérimente
29:26sans arrêt
29:26fait de lui
29:27une sorte d'alchimiste.
29:30Lorsque ses amis
29:31lui rendent visite,
29:32une seule chose
29:33est nettoyée
29:33dans l'atelier,
29:34ce sont les pinceaux
29:36et les brosses.
29:37Il ne veut pas
29:38que l'on comprenne.
29:42Son ami Robert Motherwell
29:44raconte
29:44ses peintures
29:46représentait de fait
29:47ses véritables emblèmes,
29:49ses boucliers,
29:51sa formule magique
29:52et le protégeait
29:54contre les terreurs
29:54du monde.
29:57Cela explique
29:57pourquoi il en conservait
29:59le secret
29:59comme un forcené.
30:10La colle de peau de peau de lapin
30:12a toujours été un matériau
30:13d'après traditionnel.
30:14Rothko y ajoutait du pigment sec.
30:20Pendant des siècles,
30:22les peintres ont utilisé
30:23la colle de peau de lapin
30:24pour tendre la toile,
30:26la soutenir
30:27ou pour remplir
30:28les vides du bois.
30:33Sur ce fond à la colle,
30:34Rothko déposait une peinture
30:36à l'œuf
30:37en s'inspirant
30:37de la recette
30:38de la tempéra italienne.
30:42Et il utilisait
30:43tellement d'œuf
30:44dans son travail
30:45qu'il se comparait
30:47à sa mère.
30:47Exactement comme elle
30:48quand elle faisait son pain.
30:53Je pense que la tempéra
30:54à l'œuf
30:55l'intéressait
30:55pour sa pérennité.
30:57Il a donc mis au point
30:58une émulsion
30:59œuf-huile,
31:01un mélange d'œuf,
31:02de peinture à l'huile,
31:04de résine d'amard
31:05et d'huile de lin
31:06pour obtenir
31:07une peinture très fluide
31:09qu'il pouvait manipuler
31:11aisément
31:11avec un pinceau.
31:13Il était très doué
31:14dans l'utilisation
31:15des pinceaux.
31:16C'était le prolongement
31:18de sa main.
31:22Il mélangeait
31:23les matériaux
31:23et passait beaucoup
31:24de temps
31:25pour obtenir
31:25la bonne consistance.
31:27Ses assistants m'ont dit
31:28qu'il n'avait pas
31:29de mesure précise.
31:30Nous n'avons jamais
31:31eu de recette,
31:32on a toujours fait ça
31:32au jugé.
31:34C'était comme en cuisine,
31:35vous mettez juste
31:36ce qui vous semble bien
31:37pour le mélange
31:37ou pour essayer
31:38quelque chose.
31:39Il lui disait simplement
31:40s'il fallait ajouter
31:41tel ou tel ingrédient.
31:43Il disait
31:44c'est assez
31:44ou encore
31:46ou bien
31:47il faisait ça lui-même.
31:51Rodko élabora,
31:52changea,
31:53perfectionna pendant
31:5430 ans
31:54ses pâtes colorées,
31:56fruits de plusieurs voyages,
31:58plusieurs histoires
31:59et de plusieurs civilisations.
32:04et tout est disposé là,
32:06sur la table
32:07de son atelier.
32:11Difficile de comprendre
32:11comment il travaillait.
32:14Plein de pots de peinture,
32:15qui ne sont pas des pots de peinture,
32:17qui sont des boîtes de conserve
32:17en tout genre
32:19et dans lesquelles
32:20il faisait ses mélanges.
32:20Donc en fait,
32:22c'est vraiment
32:22la table
32:22d'un artiste
32:25assez bricoleur,
32:26on va dire,
32:26qui cherche à adapter
32:27en permanence
32:28sa pratique
32:28dans cette boîte
32:31qui devait conserver
32:32du café.
32:33Il pouvait très bien
32:34mettre son pigment,
32:35son liant
32:35et puis l'adapter
32:36avec le solvant
32:38de façon à le rendre
32:39de la fluidité,
32:40la couleur qu'il souhaitait
32:41et ensuite l'appliquer.
32:42Et puis quand on voit
32:43la juxtaposition,
32:44le multiple nombre
32:45de ces boîtes,
32:46on comprend la complexité
32:48qui peut exister
32:49dans ces couches
32:50qu'il générait
32:51de façon à réaliser
32:52ces œuvres.
32:53Ça ne se faisait pas
32:54juste en deux,
32:54trois matières,
32:56ça se faisait
32:56en un très grand
32:57nombre de matières.
32:58Il utilise beaucoup
33:00de récipients
33:00pour faire tous ces mélanges.
33:02Dans la peinture traditionnelle,
33:04vous créez toutes vos couleurs
33:06comme ceci
33:07et vous avez votre palette.
33:09Et à partir de cette palette,
33:11vous obtenez différentes nuances.
33:15Mais avec sa façon de peindre,
33:17il devait utiliser
33:18des seaux
33:21pour plonger dans la couleur,
33:24plonger le pinceau
33:25dans un seau
33:26plutôt que d'utiliser
33:27la palette.
33:31Rodko,
33:32dans les années 50, 60,
33:33ici,
33:33a la chance
33:34de disposer
33:35de tout ce qu'il veut.
33:36L'industrie chimique
33:37a inventé
33:37une série de polymères
33:38absolument incroyables
33:39qui lui permet
33:40d'avoir des matériaux
33:41plus ou moins fluides,
33:42plus ou moins plastiques,
33:43qui vont pouvoir se diluer
33:44dans tel ou tel solvant.
33:45Et à ça,
33:46il rajoute
33:46toute l'histoire
33:47de la peinture
33:48en pouvant utiliser
33:49l'œuf,
33:50l'huile,
33:51les résines.
33:52Alors,
33:52c'est la résine d'Amar
33:53dans son cas
33:53qui est plus utilisée.
33:55À la Renaissance,
33:56à l'époque de Titien,
33:56c'était le mastic,
33:57mais c'est des résines
33:58qui ont le même type
33:59de propriété.
34:00Et donc,
34:00avec tout ça,
34:01il fera un peu
34:02tout ce qu'il veut.
34:03Il a sans doute fait
34:04tout ce qu'il veut.
34:05Mais ça reste pour nous
34:06un mystère
34:06parce qu'il n'a pas eu
34:07la volonté
34:08d'écrire des cahiers
34:09comme devait faire
34:10son père pharmacien
34:11où il aurait marqué
34:12chacune de ses recettes
34:14et qui nous aurait permis
34:15aujourd'hui
34:15de comprendre
34:16un peu son évolution technique.
34:20Oui,
34:21de la chimie pharmaceutique
34:23à la peinture
34:23conçue comme
34:24pharmacie de l'âme,
34:25il n'y a qu'un pas.
34:28Avant Rodko,
34:30Goya avait exposé
34:31et vendu
34:31sa série d'eau forte,
34:32Les Caprices,
34:33dans une pharmacie
34:35en bas de chez lui
34:36près de Puerta del Sol
34:37à Madrid.
34:43Cette idée
34:44d'une peinture
34:45pour soigner l'âme
34:46hante certains peintres.
34:49Encore faut-il
34:50que le monde soit
34:51lui aussi
34:52capable
34:53d'accueillir
34:53la peinture.
34:58J'ai un sens profond
34:59de la responsabilité
35:00quant à la vie
35:01que mes peintures
35:02mènent dans le monde extérieur.
35:12Le monde extérieur
35:13commence par l'espace
35:14dans lequel les tableaux
35:15vont être regardés.
35:17En 1946,
35:19Rodko rejoint
35:20la galerie
35:20de Betty Parsons.
35:22« I give them walls,
35:23dit-elle de ses peintres,
35:24they do the rest.
35:25Je leur donne des murs,
35:27ils font le reste. »
35:29Ils sont nombreux
35:30de l'abstraction américaine
35:31à être venus
35:32chez elle.
35:32et c'est parce que
35:34Rodko est sous contrat
35:35et expose régulièrement
35:36à la galerie
35:37qu'il peut réfléchir
35:38à l'espace.
35:40C'est l'élément
35:41essentiel
35:42de la communication
35:43entre le tableau
35:44et la personne
35:44qui vient le regarder.
35:53D'ailleurs,
35:55comment appeler
35:55celui ou celle
35:56qui va être en relation
35:57avec la toile ?
35:59Spectateur ?
36:01Observateur ?
36:02Interlocuteur ?
36:06Rodko veut mettre
36:07le spectateur
36:08à sa place de peintre.
36:09Il préconise
36:10de fixer la toile
36:11assez bas,
36:12près du sol,
36:13comme dans l'atelier.
36:17Son idée
36:17est de plonger
36:18celui qui regarde
36:19dans une position
36:20semblable
36:20à la sienne,
36:22dans un état
36:22qui est le sien
36:23face à la toile.
36:25Un état
36:25de concentration,
36:28un état
36:29d'immersion.
36:33Je peins
36:34de très grands tableaux.
36:36J'ai conscience
36:37que, historiquement,
36:38le fait de peindre
36:38de grands tableaux
36:39est grandiloquent
36:40et pompeux.
36:42La raison pour laquelle
36:43je l'ai peint,
36:43c'est précisément
36:44parce que je veux
36:45être intime
36:46et humain.
36:49Encore un paradoxe
36:50comme ceux
36:51que Rodko énonce
36:52régulièrement.
36:53Et paradoxe aussi
36:54pour un homme
36:55aussi peu mondain
36:55que lui
36:56de rejoindre
36:57six ans plus tard
36:58la galerie
36:58de Sidney Janis,
36:59une célébrité
37:00de la vie artistique
37:02new-yorkaise.
37:04Il se trouve là
37:05parmi les grands peintres
37:06de l'abstraction.
37:071, Albert,
37:082, De Kooning,
37:093, Gorky,
37:104, Guston,
37:115, Klein,
37:136, Pollock,
37:147, Rodko.
37:17Il va faire
37:18des ventes considérables
37:19et acquérir
37:20une grande valeur financière.
37:28Et c'est lui, Rodko,
37:31en 1958,
37:32qui est choisi
37:33à la Biennale
37:33de Venise
37:34pour représenter
37:35la peinture américaine.
37:4010 tableaux
37:41sont accrochés
37:42dans le pavillon américain.
37:54Peu de temps après,
37:55c'est un collectionneur,
37:57Duncan Phillips,
37:58qui conçoit avec lui
37:59une petite salle
38:00avec quatre tableaux.
38:02Les tableaux ne sont pas immenses,
38:04mais la sensation
38:05d'intimité est là.
38:07La conversation
38:08avec le spectateur
38:10peut commencer.
38:21New York,
38:22printemps 1958,
38:24Rodko reçoit un appel.
38:26C'était une commande
38:27pour un lieu
38:28qui devait être utilisé
38:29comme salle privée.
38:30On lui demandait
38:31de faire des peintures
38:32pour une salle de restaurant
38:33à l'intérieur d'une tour,
38:34le Seagram Building,
38:36conçu par l'architecte
38:37Miss Van Der Rohe.
38:43Rodko reçoit la commande
38:45en juin.
38:46Il trouve l'atelier idéal
38:48dans le sud de New York
38:49sur Bowery.
38:50Les dimensions
38:51sont proches
38:52de celles
38:53de la salle de restaurant.
39:05Il recouvre l'espace
39:06de panneaux de plâtre
39:08et il travaille
39:17comme un homme
39:18de la renaissance.
39:22Mozart l'accompagne,
39:24comme souvent
39:25pendant le travail.
39:26Pour son esprit
39:27et pour son ironie,
39:29Rodko adore Mozart.
39:34Il doit réaliser une œuvre
39:36sur 50 mètres carrés
39:38pour un honoraire
39:39de 35 000 dollars.
39:43Il commence à faire
39:44des esquisses
39:45à la gouache.
39:48Puis,
39:48il se met à peindre.
39:52Il fait trois séries,
39:53c'est-à-dire une trentaine
39:54de peintures
39:55pour envelopper le visiteur.
39:59Sa palette s'est assombrie.
40:02Il ne cesse d'ailleurs
40:03de penser à la bibliothèque
40:04Laurentienne de Michel-Ange,
40:06à Florence,
40:07avec ses fausses fenêtres
40:08en pierre noire.
40:12Un monde à la fois
40:14enveloppant
40:14et saisissant.
40:17Michel-Ange fait en sorte
40:18que les spectateurs
40:19se sentent pris au piège
40:21dans une pièce
40:22dont les portes
40:22et les fenêtres sont mûrées.
40:24De sorte que
40:24tout ce qu'ils peuvent faire
40:26est de cogner éternellement
40:27leur tête contre les murs.
40:32Alors,
40:33Rocco retourne à Florence.
40:36Et il retourne aussi
40:38au couvent de San Marco.
40:45C'est au réfectoire du couvent
40:46qu'il pensait
40:47en acceptant la commande
40:48des peintures
40:49pour le restaurant du Cigram.
40:52Il revoit là-bas
40:54les fresques
40:54de Frère Angelico.
40:58Le tête-à-tête
41:00entre le spectateur
41:01et la fresque
41:02lui semble
41:03un modèle idéal.
41:06Une conversation
41:08sans parole.
41:21Chaque cellule
41:23a sa fresque
41:24que la forme de la fenêtre
41:25reprend en écho.
41:31Aussi,
41:32lorsqu'on entre
41:33dans la cellule,
41:35une tension se crée.
41:37l'espace
41:38s'élargit,
41:39devient autre,
41:40aussi sacré
41:41qu'il est intime.
41:43Et c'est un tel espace
41:45qu'il cherche
41:46à créer.
41:55À son retour à New York,
41:57Rodko se rend
41:58au restaurant du Cigram.
42:00cette débauche
42:01de luxe
42:02et de clients
42:02huppés
42:03n'est pas compatible
42:04avec son travail.
42:06Rodko décide
42:07de ne pas donner
42:07ses peintures
42:08et il rembourse
42:09les avances.
42:11Geste remarquable
42:12d'un artiste
42:13qui ne fait
42:13aucune concession.
42:24L'histoire
42:25de Rodko
42:26fait grand bruit.
42:27Le peintre
42:28est déjà
42:28une célébrité
42:29et invité
42:30à la cérémonie
42:30d'investiture
42:31de John Kennedy
42:32en 1961
42:34à la Maison Blanche.
42:38La même année,
42:40il est consacré
42:40par une rétrospective
42:41au MoMA.
42:42C'est une première
42:44pour un peintre vivant.
42:4548 œuvres
42:46exposées
42:47et tout le gratin
42:49artistique
42:50au vernissage,
42:51du chant,
42:52d'Ali,
42:52au peur,
42:53des critiques d'art,
42:55des politiques.
42:58Tous les jours,
42:59jusqu'à la date
42:59de clôture,
43:01Rodko va rendre
43:01visite à ses œuvres.
43:05La place
43:06de l'artiste
43:06dans la société
43:07telle qu'il l'avait
43:08réfléchi dans ses écrits
43:09lui semble
43:10enfin acquise.
43:12Il ne lui est pas facile,
43:14pour autant,
43:14de tenir
43:15une telle place.
43:19Le MoMA
43:20l'a passablement épuisé.
43:22Les mois
43:22qui suivent
43:23sont trépidants aussi,
43:24plusieurs expositions
43:25en Europe.
43:28Dorénavant,
43:28Rodko impose
43:29ses exigences
43:30et refuse
43:31des invitations.
43:33Mais la commande
43:34qu'il reçoit
43:35en 1964
43:36est celle
43:37qu'il attend
43:37depuis longtemps.
43:40se sont
43:40les collectionneurs
43:41John et Dominique
43:42de Menil
43:43qui lui proposent
43:44de décorer
43:45une chapelle
43:46qu'il projette
43:46de faire construire
43:47à Houston,
43:48au Texas.
43:50Rodko commence
43:51à y réfléchir
43:52avec l'architecte
43:53de Philippe Johnson.
43:55Une chapelle ?
43:56J'ai peint
43:57toute ma vie
43:57des temples grecs,
43:58sans le savoir.
44:01Rodko déménage
44:02sur la 69e rue
44:03à côté
44:03de Central Park.
44:05C'est un ancien
44:07entrepôt de fiacres,
44:0815 mètres de hauteur
44:10sous plafond.
44:11Il dresse
44:12des cloisons provisoires
44:13pour reproduire
44:14l'architecture octogonale
44:16de la chapelle.
44:17Le travail
44:18s'annonce colossal.
44:21Il choisit
44:22une palette sombre,
44:24du noir mêlé
44:24de pourpre
44:25et peint
44:26avec de la peinture
44:27très liquide.
44:28La matière,
44:29les couches de peinture
44:30et les transparences
44:31le guident.
44:50Il a le cran
44:52de tourner le dos
44:53à la couleur
44:54telle que nous la concevons
44:55habituellement,
44:57aux jolies couleurs vives,
44:59d'éliminer complètement
45:00ce pour quoi
45:00il est connu
45:01et apprécié.
45:03Il s'est dit
45:03« Je n'ai pas besoin
45:05de ça pour faire
45:06du grand art. »
45:22Je crois que le noir
45:24était une couleur
45:24particulière pour lui.
45:26Il l'utilise
45:27pour réfléchir
45:28la lumière.
45:30Il l'utilise
45:31pour la saturer.
45:40Dans les peintures
45:41de la chapelle,
45:41la question n'est pas
45:42le noir,
45:43mais la lumière.
45:44La façon dont la lumière
45:45tombe sur les peintures
45:46est notre perception
45:47de tout cela.
45:56Dans la salle
45:57des nymphéas
45:57de Claude Monet
45:58à Paris,
45:59la lumière,
46:00pareillement,
46:01tombe sur les grands panneaux
46:02qui enveloppent
46:03le spectateur.
46:08En 1966,
46:10Rodko les voit
46:10à l'orangerie.
46:11Il est ému
46:12par ses grandes décorations,
46:14tombeaux pour
46:15les héros de la guerre
46:15de 1914.
46:18Rodko appelle le lieu
46:19une chapelle
46:20de la perception.
46:22C'est exactement
46:23ce qu'il veut.
46:31Rodko a choisi
46:33de ne pas utiliser
46:33la couleur,
46:34de ne rien proposer
46:35au regard,
46:36pas de statuaire,
46:37pas de rosace,
46:39rien.
46:40La seule chose
46:40que vous puissiez faire,
46:42c'est de regarder
46:42en vous-même.
46:47La seule chose
46:47qui m'intéresse,
46:48c'est d'exprimer
46:49des sentiments humains
46:50fondamentaux.
46:51La tragédie,
46:52l'extase,
46:53le destin funeste
46:54et ce genre de choses.
46:56Le fait que
46:57beaucoup de gens
46:58fondent en larmes
46:58en voyant mes tableaux
46:59prouve que je suis en mesure
47:01d'exprimer ce type
47:02de sentiments.
47:05En 1967,
47:07les tableaux
47:08sont finis
47:08quatorze œuvres.
47:10I have made a place.
47:11J'ai créé
47:12un lieu.
47:15Avec la chapelle,
47:16Rodko a encore
47:17augmenté
47:17les possibilités
47:18de la peinture.
47:19Mais comme les travaux
47:20d'architecture durent,
47:22Rodko ne verra pas
47:23la chapelle
47:24de son vivant.
47:34En 1969,
47:37Rodko est hospitalisé
47:38pour un névrisme.
47:39Assommé de médicaments
47:41et d'alcool,
47:42il peint.
47:43Il ne devrait plus peindre
47:45de si grand format,
47:46lui dit son médecin.
47:48Rodko est déprimé.
47:49le monde dans lequel
47:51il vit,
47:51le monde artistique,
47:52les marchands,
47:53tout le déçoit.
47:55Il a fini par quitter
47:57la galerie de Janice
47:58qui accueille désormais
47:59les artistes du pop art.
48:01Et depuis 1963,
48:03c'est la Malboro Galerie
48:04qui s'occupe de ses peintures.
48:06Collaboration
48:06qui sera fort malheureuse.
48:08Quand j'étais plus jeune,
48:10l'art était une chose solitaire.
48:11Pas de galerie,
48:12pas de collectionneur,
48:14pas de critique,
48:15pas d'argent.
48:15Aujourd'hui,
48:16c'est une période
48:18de tonnes de verbiage,
48:19d'activité
48:20et de consommation.
48:22Mais Rodko travaille.
48:25Il poursuit ses recherches
48:26sur le noir.
48:29Les Black and Grey Paintings
48:31doivent dialoguer
48:32avec une sculpture
48:33de Giacometti
48:34à l'UNESCO.
48:41Et c'est comme si
48:42la figure
48:43qui avait disparu
48:44depuis la guerre
48:45refaisait son apparition
48:47grâce à la sculpture
48:48devant la toile.
48:51Comme elle réapparaissait
48:53peut-être aussi
48:53avec un spectateur
48:55devant le tableau.
48:59Vers la fin
49:00de l'année 1969,
49:02Rodko convie des amis
49:03à son atelier
49:04de la 69e rue.
49:06C'est là
49:07qu'il vit à présent
49:08au milieu de ses peintures
49:09depuis qu'il a quitté
49:10sa famille.
49:12Il a disposé
49:13les Black and Grey Paintings
49:15comme un panorama
49:16autour de lui.
49:19Quand ses amis arrivent,
49:22Rodko reste au centre
49:23du cercle
49:24et observe.
49:33Une peinture vit dans le compagnonnage,
49:36s'étend et s'anime
49:37dans les yeux
49:38de l'observateur sensible.
49:39Elle meurt
49:40pareillement.
49:42L'envoyer dans le monde
49:43est donc un acte risqué
49:44et impitoyable.
49:49Rodko n'a pas
49:50abandonné la couleur.
49:51Il peint des œuvres
49:53sur papier
49:53à l'acrylique.
49:57Et puis une toile bleue
49:59et une toile rouge.
50:02Ce rouge
50:03si souvent admiré.
50:13Quelques mois plus tard,
50:15le 25 février 1970,
50:18Rodko se donne la mort
50:20dans son atelier.
50:23Ce tableau rouge
50:24est le dernier tableau
50:26qu'il n'a pas envoyé
50:27dans le monde.
50:36Vous êtes
50:37devant des toiles.
50:38Vous regardez.
50:40Les couleurs sont belles.
50:42Un monde vit
50:43dans ces tableaux.
50:44Naturellement,
50:45vous vous approchez.
50:47Le tableau est face à vous
50:49à quelques centimètres,
50:50comme si vous vous connaissiez.
50:55Vous regardez.
50:57Le tableau vous parle.
50:58Il vous écoute.
51:00Il vous regarde.
51:08Je suis devenu peintre
51:09parce que je voulais élever
51:10la peinture au même niveau
51:11d'intensité
51:12que la musique
51:13et la poésie.
51:42La peinture
52:13...
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